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Barbie déchue

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Inès_T

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Toutes les lumières éteintes, la musique au maximum, les larmes dévalant mes joues à une vitesse déroutante, le corps désarticulé affalé sur ce matelas qui en a sûrement pris la trace, à force. Bienvenue dans ma vie. Enfin, la nouvelle. Ca s'est passé il y a un mois, mais c'est resté dans ma tête, gravé à l'encre noire, aussi noire que lui, aussi noire que ses actes et son esprit sale. On m'a toujours appris à pardonner. On m'a sermonnée des heures et des heures durant lesquelles on m'apprenait la vie: à l'école, à l'église, à la maison. Mais quand quelqu'un franchit les limites, c'est impardonnable. Quand on salit une partie de vous qui jusque là était intacte, ça devient vite insurmontable. Et quand vous êtes Kelly, quand vous avez peur comme moi car on vous a toujours caché les choses, qu'on vous a protégée du monde depuis le début, vous ne surmontez pas les difficultés, vous vous en cachez. Alors non, je ne pardonne pas, je ne fais rien. Oui, c'est cela, je ne fais rien. Plus rien. Je reste allongée ici, à espérer me lever un beau jour en me disant que je vais me prendre en main. Je devrais sortir pour accompagner mes parents, histoire de les satisfaire, que leur entourage ne se rende pas compte de mon piètre état. Mais je ne parviens plus à faire semblant. Ca ne les dérangerait pas eux d'ailleurs, tant que les apparences ne jouent pas en leur défaveur. Ils vivent dans cette hypocrisie permanente et ils m'ont élevée de cette manière, sauf que la vérité éclate toujours au grand jour et ce n'est même pas eux qui me l'ont appris. Ils ont trop peur pour cela. Et moi aussi, à vrai dire. Rien ne me fait plus peur que la vérité. Quant à la la réalité, aussi crue puisse-t-elle être je la fuis. Elle m'a rattrapée, et ça ne m'a fait que plus peur encore.
- Kelly !
La voix de mon père réussit étonnement à dépasser la musique si forte. J'enlève un écouteur.
- Oui ?
Ma voix est si faible... On dirait un animal apeuré qui sort de son terrier. Je reconnais à peine mon empreinte vocale. Il faut dire que je ne parle plus.
- Je disais que... Il faut que tu sortes, que tu arrêtes tout ça.
- Oui, je sais...
Je me contente d'acquiescer, comme d'habitude. Je ne sais plus rien faire d'autre, de toute manière. Je n'ai jamais vraiment eu l'envie de me jeter hors de l'abri dans lequel on m'a toujours placée, aussi fragiles pouvaient en être les murs. Et maintenant, encore plus qu'avant. Je voudrais y rester jusqu'à la fin de mes jours, blottie dans de chaudes couvertures, rassurée, en sécurité.
- Ca fait trop longtemps que tu vis recluse... Il faut vraiment que tu sortes, au moins juste prendre l'air. Il serait temps de faire le premier pas. J'allais justement sortir, pourquoi tu ne viendrais pas avec moi ?
Oh, il y aurait bien trop de raisons.
Il se tient à la porte, en forçant un sourire qui lui arriverait jusqu'aux oreilles s'il l'appuyait encore un peu. C'est peut être une de ces opportunités qui ne se présentent qu'une seule fois. Enfin, j'exagère mais c'est une main tendue, bien que l'initiative ne soit pas des plus sincères. Je ferais mieux de me sortir de cette prison d'ombres, cette fois. J'hésite quand même. J'ai tellement peur du monde extérieur, il m'a apporté tant de malheurs. C'est si vaste, dehors. Tellement grand que ça en est effrayant. Et personne ne veut mon bien. Même lui, il veut juste redorer son blason auprès des voisins. Je ne suis qu'une toute petite chose parmi tant d'autres, et plus fragile qu'eux. Et ça me terrifie. Je suis plus faible que le reste du monde, ils me l'ont tous appris et rien ne me le rappelle pas. Tous les jours, toutes les heures, presque toutes les minutes et toutes les centièmes de seconde, tout autour de moi m'indique mon infériorité. J'ai tout simplement peur de tout. C'est le pire dans cette histoire.
- Je... Je...
- Je vais t'aider, il me coupe brutalement.
Il y a un silence. J'ai du mal à comprendre ses réelles intentions. Il a lui-même l'air surpris de ce qu'il vient de dire. Il se remet à sourire de la même manière forcée. J'enlève mon deuxième écouteur, presque en m'ouvrant de nouveau au monde. Et, je ne sais moi-même pas pourquoi, dans un élan de courage, je me lance : Je pose un pied par terre. Le sourire de mon père se détend, semble devenir plus naturel. Comme si je l'avais surpris, et qu'une certaine fierté s'allumait en lui.
- Je te laisse te préparer, me lance-t-il le visage illuminé.
Et il redescend tranquillement, alors que je me relève et marche sur le sol de ma chambre comme si c'était la Lune et que je m'appelais Neil Armstrong. La fierté s'empare de moi pendant un instant. Suis-je vraiment en train de franchir la porte de ce que j'appelais ma prison pendant tout ce temps ? Visiblement, oui. J'arrive même jusqu'à la salle de bain.
Le miroir reflète bien l'image mentale que j'ai de moi : Les cheveux ébouriffés, les yeux gonflés (on en distingue à peine le vrai bleu tellement ils sont rouges), les lèvres gercées. Et pourtant, toujours la pureté naturelle de ma peau. Je ressemble à une poupée abîmée, c'est attristant.
Mais qu'est-ce qu'il a fait de moi ?
Je vais peut être essayer de me maquiller... Non, non ce n'est pas important. Je ferais mieux de me dépêcher. Je vais me contenter d'attacher mes cheveux et de mettre des vêtements décents.
Je descends les escaliers dans une peur grandissante, de celles qui prennent possession de votre être comme si elles faisaient partie intégrante de vous. C'est un peu ce à quoi se résume ma vie depuis le mois dernier : une sorte de cohabitation avec la terreur. Je m'arrête devant mon père, qui m'attend en bas des marches. Je remarque tout de suite une absente, et je ne peux m'empêcher de poser la question.
- Elle est où, maman ?
- Chez Stéphanie.
Oh, tu veux dire chez Stéphane. Ca fait plus d'un an qu'il ferme les yeux sur la situation. Leur couple est à la dérive, elle est partie voir ailleurs. C'est le schéma classique des vieux couples trop habitués à voir la face l'un de l'autre, tellement que ça leur en donne la nausée. Les apparences l'emportent sur la vérité, encore une fois.
C'est une bien triste vie ... Passer son temps à renier ce dont est constitué notre quotidien... Mais avec eux c'est comme ça que ça fonctionne et jamais autrement. On pourrait souffrir des pires maux que l'on devrait les cacher, comme si tout allait bien et que le malheur n'était qu'une illusion passagère, un mirage. Ils ne comprennent pas le principe même de la sincérité. C'est sûrement pour ça qu'ils n'ont jamais été vraiment heureux. C'est sûrement pour ça qu'elle va rendre visite à Stéphane si souvent. Mon père me regarde fixement, l'air ému. Je me demande s'il joue, mais je crois que pour une fois c'est vraiment lui en face de moi. Il saisit mes joues, les serre et finit par me dire, le sourire aux lèvres, presque larmoyant :
- Elle est belle, ma fille.
Je ne peux m'empêcher d'esquisser un sourire lumineux. Mais c'est de courte durée.
Ma beauté m'a perdue, de toute façon.
Il lâche mes joues, sourit légèrement – on aurait pu lire dans ce sourire un fouillis d'émotions toutes mélangées les unes aux autres – puis il tourne les talons et se dirige vers la porte. Je descends les dernières marches en prenant mon courage à deux mains, puis le suit lentement, avec un pas semblable à celui d'un animal effrayé. Il ouvre la porte, je sens déjà la bise du soir souffler doucement sur mon visage. Ca faisait longtemps. J'osais à peine ouvrir les fenêtres, ces derniers temps.
Mon père trace sa route. Je me retrouve bloquée face à cet extérieur paralysant. J'avance à peine que je me retrouve face à la réalité. Il y avait un monde qui tournait, qui vivait, qui jouait. Même si, moi, je m'étais arrêtée, rien ne m'a attendue. Je fonce tête baissée, littéralement, sentant les larmes me monter aux yeux. Je tire la porte, puis me dirige jusqu'à la voiture en marche rapide. Je me précipite à l'intérieur du véhicule, m'attache, et pose ma tête contre le carreau, tentant de sécher ces larmes naissantes.
Calme toi, Kelly. C'est fini. Ca ne se reproduira plus.
L'horloge de la voiture affiche 22h01. Mon père démarre. Il y a un silence pesant. J'ignore même si je suis capable d'ouvrir la bouche. J'observe le paysage défiler, m'ouvre à ce que je m'étais promise de ne plus jamais regarder en face. C'est ça, la vraie vie. Ce sont toutes ces petites choses qui bougent sans arrêt, qui respirent, qui ont leurs hauts, leurs bas, mais qui ne s'arrêtent pas pour autant. Je ne vis plus depuis un mois. J'ai tout arrêté. J'ai eu trop mal pour continuer. C'était mon excuse, du moins. Je traînais par ici, avant, quand je n'avais pas peur de la vie, quand j'étais innocente, un peu crédule sur les bords, niaise car tout m'émerveillait...
L'innocence ne m'a pas quittée, elle a juste réveillé mes peurs, celle-là même qui contrôle mes émotions. J'observe ce paysage et au fond, ça me rend nostalgique. J'ai passé des moments fabuleux par ici, et j'ai tout perdu si bêtement... Il a suffit d'un instant fatidique, d'une peine déchirante, d'un dépassement des limites, du geste de trop. Il a suffit de ça pour me briser et le reste s'est écroulé avec. Ce ne sont plus que des ruines, maintenant, des vestiges d'éclats de rires passés.
C'était ici. Ici même. Ca s'est passé là. Juste là.
Respire. Inspire, puis expire. C'est comme ça que ça fonctionne.
- Tu... Je... Euh... Oui... j'arrive à balbutier. Tu peux t'arrêter ici, s... Il te plaît ?
Il s'exécute, se gare très vite sur le côté, fait une dernière vérification.
- Tu es sûre de toi ?
- Ou... Oui...
Je me détache brusquement. J'ignore ce qui me prend, je risque de le regretter rapidement. Mais je sors brutalement de la voiture, d'un seul coup.
- A plus tard, papa...
- Kelly, attends, qu'est-ce que...
Je prête à peine attention à sa phrase, et referme la portière rapidement. Je cours tout droit vers l'Enfer. Oui, c'était ici. On était bien, sereins, on se promenait tranquillement, on était détendus, et je croyais en lui. C'était un ange à mes yeux. Je ne l'aurais jamais cru capable d'un acte si... Je n'aurais pas soupçonné que ça lui aurait traversé l'esprit. On marchait, on parlait de choses inintéressantes, futiles. C'était ma vie, la futilité. Je me sentais légère, et mon comportement l'était. Je ressemblais à une enfant, à une poupée, on m'appelait même Barbie. J'incarnais la grande blonde au corps quasiment parfait, à l'esprit pur et enfantin. Je savais ce que ça faisait sur les gens, mais j'avais pour habitude d'en rire, d'en jouer innocemment.
Et je gagnais à chaque fois.
Je commence à marcher, doucement, comme si j'avançais sur des braises.
Je ne pensais pas pouvoir perdre.
Ce n'était qu'une stupide petite qualité à mes yeux, pas une arme fatale. Mais qu'est-ce que j'ai pu être bête... Si j'avais su où ça me mènerait... A fuir jusqu'à ma propre ombre de peur qu'elle ne me fasse du mal. C'est étrange de respirer cet air, à la fois rafraîchissant et suffoquant. Je retrace le chemin de mon désespoir.
Ici, j'ai hurlé dans le vide. Ici, j'ai pleuré. Ici, je l'ai supplié d'arrêter. Ici, j'ai souffert.
Oui, c'est dans cette ruelle que ma peur est née. J'en tremble, prise d'un flot de panique soudain, suivi d'une crise de larmes. Je serre les poings fort, j'essaye de me calmer, mais rien n'y fait.
Je m'écroule, apeurée, larmoyante, réduite à néant. C'est ici que je suis morte.
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