Baptême en stampe

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Surveillant d'externat - conseiller d'éducation au lycée Privé Théophile LEGRAND de Louvroil, ville mitoyenne de Maubeuge, étudiant en théologie à l'Université Catholique de Lille. La  [+]

Inventer un avion n'est rien. Le construire est un début. Voler c'est tout.
[Otto Lilienthal]

C'est d'un pas léger, presque aérien, que je quitte l'ambiance claire et
feutrée du bar restaurant du «Blue track » après un bon café. C'est le
« repère » des pilotes et point de passage du public nombreux qui se
précipite les jours de beau temps sur les pelouses de l'aérodrome pour y
admirer dans le ciel maubeugeois, les avions, les planeurs mais aussi ces
fous volants, les parachutistes. Vous savez, ces adeptes de la chute libre
qui ne pensent qu'à prendre au plus vite de l'altitude pour se précipiter dans
le vide en sautant d'un avion en parfait état de vol ! Etrange Non ?... Je
traverse seul le parking presque désert accroché à cette pensée.
Le soleil tout proche au dessus de moi tente de percer inlassablement la
brume. J'ai un peu froid, de petits frissons me font tressaillir et me
rappellent qu'il est encore tôt. Après quelques minutes d'efforts, le voilà
enfin le« soleil d'Austerlitz » et il ne tarde pas à produire ses effets ! Déjà,
au fur et à mesure que le brouillard matinal s'évapore et se dissipe sous les
coups incessants et vigoureux de ses rayons de miel et d'or, qu'il s'évanouit
et disparaît à présent au souffle frissonnant du petit vent frais qui le
disperse, la vaste plaine jusque là absente et invisible, apparaît et s'étend.
Ce n'est plus la brume qui se retire mais le paysage qui s'avance. Là où
quelques instants auparavant il n'y avait rien, hormis les rideaux de bruine
suspendus qui masquaient tout, l'un après l'autre, tous les éléments du
décor débarrassés des embruns de l'aube et revigorés par l'éclat du jour
naissant, émergent et rejaillissent. Maintenant que la vue se dégage
rapidement de tous côtés et porte de plus en plus loin, mon regard qui
jusque là glissait ou se cognait inévitablement sur ce voile gris et
impénétrable qui embuait l'horizon, s'accroche et s'attarde sur le moindre
détail du paysage qu'il saisit.
Une vieille grange austère, triste épave esseulée qui n'abrite plus que des
courants d'air et quelques vétilles, surgit du néant comme un vaisseau
fantôme et s'échoue face à moi. C'est une gigantesque et inattendue vague
verdâtre qui déferle tout à coup, recolore et remplit tout le panorama. Au
loin, un château d'eau à son tour se dévoile et se dresse sous le repli des
nuées comme un phare blanc planté maladroitement au beau milieu des
terres. La ligne d'horizon qui se retire et s'éloigne sans demander son reste,
découvre à présent et débusque sèchement comme un voile que l'on ôte,
disséminés ça et là, des ilots de verdure, des bosquets d'arbustes de toutes
tailles, des grappes d'habitations semblables à des embarcations immobiles,
ainsi que de nombreuses et disparates rangées d'arbres qui s'élèvent et se
dressent comme des barrières de récifs ou des falaises abruptes et
infranchissables pour la vue. Tout cet éclat soudain de couleurs et de
luminosité souligne et renforce le sombre bitume de la piste d'atterrissage
et des taxiways que je distingue maintenant nettement comme longues
cicatrices qui contrastent et tranchent avec tout ce paysage émeraude.
Même les oiseaux au demeurant si calmes et si discrets sont réapparus,
comme réanimés eux aussi par la vigueur du jour naissant et se sont
accaparé à nouveaux, et tout naturellement, la maitrise du ciel mais pour
combien de temps encore ? En marchant vers les hangars, c'est d'un oeil
attendri et amusé, que je les regarde qui virevoltent, se frôlent, s'évitent et
se poursuivent, se chamaillent en se disputant toujours avec la même
fougue et cette noble véhémence, des bouts de ciel aux frontières invisibles
comme ils se disputeraient des miettes de pain. Certains se lancent dans
des figures indescriptibles et de folles trajectoires. D'autres entament des
piqués vertigineux et de prodigieux zigzags à faire blêmir d'envie toutes les
patrouilles acrobatiques du monde et à faire pâlir toutes les marguerites
disséminées sur la prairie. Le spectacle de ces meetings aériens improvisés
m'amuse toujours autant. Je suis même un peu jaloux de cette dextérité et
de leur aisance que jamais, à bord de nos machines, nous n'égalerons.
A chacun de leur passage au dessus de moi, j'entendais qui se déroulait
derrière eux comme une« traine » sonore et bruyante, tel un petit « bang
supersonique », tout le tintamarre de leurs chants et de leurs gazouillis
matinaux. Pourtant, et ils l'ignorent encore, leur temps est compté ! En
effet, bientôt, ils seront chassés cette fois, et sans aucune clémence, par les
volatiles métalliques beaucoup plus grands et moins indisciplinés, qui
s'échapperont respectivement de leur cage de tôle pour prendre leur envol
et partir à leur tour à la conquête des cieux, et nous faire entendre cette
fois, toute la variété sonore de leurs aubades mécaniques.
A ma grande satisfaction, le terrain d'aviation de la Salmagne est sorti de
sa torpeur et s'anime enfin.

En rejoignant le hangar des « ailes anciennes » situé tout au bout des
bâtiments, je ne peux m'empêcher de m'arrêter devant celui des
parachutistes. Une nouvelle fois, comme à l'accoutumée, je fais une halte
devant « le grand hall ». Tous les pans des portes métalliques ont été
rejetés et repliés sur les côtés. Le Pilatus et le Cessna sont sortis et ont été
poussés hors de leur cage en ferraille. Je hume et m'imprègne de cette
bonne humeur contagieuse qui émane et s'échappe de chaque hangar.
Chaque regard que je croise me renvoie un bonjour, ou un poli hochement
de tête, il y sur chaque visage un sourire prêt à naître. Et puis il y a
l'humour, ici tout est source de plaisanterie, de raillerie. Je devine aussi
aisément leur impatience palpable et contenue de sauter. Ils ont tous
l'air heureux, concentrés. Au club « skydive », les grands écrans plasmas
fixés sur les murs projettent en boucle des images des différentes
manifestations des années précédentes, des différents championnats de
sauts filmés par les parachutistes eux-mêmes et qui donnent un bon aperçu
des sensations que l'on peut éprouver lorsque l'on saute et des prouesses
qu'accomplissent toutes ces femmes et tous ces hommes une fois jetés dans
le vide. Les séquences s'enchainent et se succèdent nous abreuvant
insatiablement de ce flot d'images, toutes plus belles les unes que leslibre mais ils sont tous figés dans un sourire béat qui traduit parfaitement
l'état de jubilation dans lequel chacun de ces fous volants.
Tout à coup, je sursaute : le haut parleur siffle, déchire le silence et crépite.
Derrière son comptoir, une voix féminine égraine dans le micro les noms
des personnes qui vont s'embarquer pour le premier saut dans dix minutes.
Les parachutistes sortent et s'échappent alors tour à tour pour venir se
ranger maintenant aux bords du taxiway puis embarquer dans la voiture de
piste. C'est une vieille mais vaillante et fidèle camionnette, une Citroën de
couleur bleu avec des griffes et des bosses à y regarder de plus prêt. C'est
une vraie décapotable mais sur le côté ; en effet, la porte latérale n'y est
plus, je suppose que cette disparition n'est pas fortuite et n'est due qu'à de
pures raisons d'ordre pratique et non esthétique. Cela permet sans aucun
doute de faciliter son accès à bord. On y grimpe de la même façon que
dans l'avion. J'espère seulement qu'ils n'en descendent pas de la même
manière, car dans ce cas, le temps de chute libre sera extrêmement court et
quand à la possibilité d'ouvrir le parachute aussi près du sol, en sachant que
le plancher de la camionnette se trouve au maximum à 30 cm de hauteur, je vous laisse deviner !...
En abandonnant mon sourire narquois et cette idée quelque peu saugrenue,
je remarque un des pilotes, perché sur un escabeau. Il effectue le plein et
termine de remplir les ailes du Pilatus. Il faut bien abreuver cet assoiffé de
volatile qui englouti et brûle près de 30 kilos de kérosène à l'heure !
L'appoint de « kéro » est effectué et savamment calculé en fonction du
nombre de rotations que l'avion devra entreprendre (il ne s'agit pas
d'emporter un surplus de kérosène car c'est du poids en trop).
Le pilote grimpe à bord et se prépare à la mise en route de la machine. Le
groupe parc de batteries auxiliaires est branché sur le nez de l'appareil.
L'avion est prêt. Le pilote regarde autour de lui et balaye les alentours
immédiats du Pilatus et demande confirmation pour le démarrage :
- « Personne devant ?
On lui répond
-Personne !»C'est le signal libérateur qu'il attendait. Le contact est mis. La turbine s'enclenche, se met en route et crache déjà par la tuyère le kérosène et les volutes d'air brulé. Les vapeurs sont expulsées avec une force grandissante
au fur et à mesure que la vitesse et la puissance de la turbine augmentent,
le sifflement monte lui aussi mais dans les aigus. Au bout de quelques
secondes, le pilote nous indique que le groupe auxiliaire peut être retiré.
L'avion est débranché et, dépourvu de son cordon ombilical devient
autonome à cet instant. Le Pilatus vrombit tout à coup, s'extirpe et
s'arrache lourdement de son emplacement puis roule à faible allure sur le
taxiway. Je le regarde s'éloigner, il chemine tranquillement jusqu'au point
d'arrêt situé près du seuil de piste ou l'attend impatiemment, je devine, le
groupe de parachutistes. Je me détourne de tout cela sèchement comme par
dépit de ne pas pouvoir être dans l'avion.
Un léger vent rafraîchissant s'invite et s'infiltre par moments dans le
hangar en soulevant au passage un peu de poussière mais faisant naître des
petits commentaires de satisfaction et d'approbation car la chaleur
commence à se faire sentir. J'ai sorti mon carnet de notes et je me suis
installé comme à l'accoutumée sur une chaise.
A cheval entre le seuil du hangar et le parking, dans cette position où rien
ne pourra m'échapper. J'ai vissé ma casquette sur mon crâne, posé sur mon
nez mes lunettes de soleil. J'ai empoigné mon stylo. Ce dernier commence
alors très rapidement à parcourir et à noircir machinalement les pages.
Je ferme les yeux un instant en m'imprégnant goulûment et
langoureusement de ce soleil. Je perçois tous les bruits alentours,
légèrement atténués, étouffés comme dans un rêve. Au loin, me parvient le
bruit strident du Pilatus qui accroché à son hélice grimpe, grimpe, grimpe
encore.
Soudain, au terme de la deuxième rotation et du dernier largage, au silence
qui s'abat tout à coup sur la plate forme, je sens qu'il se passe quelque
chose d'inhabituel, d'anormal. Toutes les têtes sont étrangement levées
et regardent dans la même direction. Le public forme une masse tout à
coup silencieuse. En sortant moi aussi du hangar je délaisse à regret son
ombre protectrice et rafraîchissante. Je comprends alors moi aussi que mondéjeuner, car il est bientôt midi, risque de subir un léger retard... Si dans le
monde beaucoup de choses vont par paire, peut être parce que Dieu lui
même, y a trouvé son compte ou une quelconque utilité en fonction « du
hasard ou de la nécessité » un parachutiste avec deux voiles ouvertes au
dessus de lui n'est pas une chose commune à défaut de ne pas constituer
une configuration naturelle. Le silence s'accompagne maintenant d'une
certaine tension... Celle-ci s'accroit évidemment au fur et à mesure que le
sol se rapproche. Car nous devinons tous à cet instant, que même si jusque
là, la manoeuvre se déroule au mieux au regard de la situation, un souffle
de vent pourrait tout faire basculer et faire de cet incident une tragédie.
Tout le public est suspendu à cette vision du para inexorablement attiré
vers le sol. J'aperçois nettement les voiles qui sont ouvertes toutes les deux.
Il y en a une de trop ! Sans doute le mécanisme d'ouverture s'est-il
déclenché malencontreusement pour la voile de secours lors de l'ouverture
de la voilure principale ? Les voiles se sont disposées par chance l'une au
dessus de l'autre, en biplan. A l'instant même ou le parachutiste touche le
sol une poignée de minutes plus tard, toute la pression accumulée pendant
cette longue descente est aussitôt libérée dans un grand soulagement.
L'attroupement qui se forme immédiatement autour du héros du jour est
tout autant le fruit de la curiosité de ses condisciples que l'expression
sincère de la satisfaction et du soulagement de retrouver indemne leur ami.
Les premiers commentaires nous parviennent au retour des paras qui
entrent dans le hangar. D'après les premiers dires, ce n'est pas la première
fois qu'il arrive ce genre de mésaventure à celui qui est le sujet de toutes
les conversations. Certains commentaires sont mêmes un peu ironiques...
Le soleil étincelant écrase tout. De petits cumulus éclosent et moutonnent
le ciel azuré comme des taches sur le tableau d'un artiste peintre. Après le
déjeuner, à la reprise des sauts et en attendant que le propriétaire du
STAMPE, Yves et son mécanicien Claude aient aussi terminé leur repas, je
me suis assis sur l'herbe comme toutes les personnes qui profitent elles
aussi du spectacle offert par les voiles qui éclatent et s'ouvrent au dessus de
nous. Derrière moi, le hangar Du SKYDIVE ressemble à une
église investie et pris d'assaut chaque fin de semaine par des fidèles d'un
genre un peu particulier qui ont certes eux aussi les yeux levés vers lesDe plus, il n'y a pas d'heure pour les offices ni de son de cloches non plus.
Je remarque que sol est recouvert de bouts de tapis moquette. Il s'avère
qu'il n'y a aucune démarche d'esthétisme ici, car ces longs rubans de tissus
déroulés par terre servent uniquement aux parachutistes qui viennent
d'effectuer leurs sauts afin d'étendre leurs voiles sans risque de l'abîmer
avant de les replier. Car après chaque retour sur le plancher des vaches, les
voiles sont déployées, les suspentes triées, démêlées et tendues, peignées
par les doigts et les mains expertes de leur propriétaire. La technique de
pliage est étonnante, les gestes sont précis, la façon qu'ils ont de chasser
l'air de la voile est tout empreinte de sensualité. En effet, il faut s'étendre
sur elle dans un contact physique et charnel. Il faut ensuite replier tous les
pans de la toile et les remettre en ordre. Je suis surpris que toute cette
surface de voilure puisse tenir dans un sac aussi petit. On prend soin de son
matériel lorsque sa vie en dépend, lorsque l'on se retrouve dans les airs
suspendu à ce bout d'étoffe et lorsque sa vie ne tient qu'à tous ces
fils relativement minces en somme.

Dans un hangar rejeté tout au bout du parking, aux couleurs usées et
éclaircies par le temps, il est là, seul, tapis dans la pénombre, partiellement
recouvert d'une couverture grossière plus pour le protéger de la poussière
que pour le préserver du froid.
Sans faire de bruit comme pour ne pas troubler son sommeil, ne pas
déranger ou effaroucher ce bel oiseau qui paraît assoupi dans sa cage, je
m'approche. Il ne bouge toujours pas. Je m'avance alors encore un peu.
Après un court temps d'arrêt, je me décide enfin ; j'entre, comme attiré,
aspiré. Lentement, sans le quitter des yeux, d'une aile et d'une hélice, je le
contourne et me place silencieusement sur son flanc, admirant ainsi son
profil au passage, et mieux le contempler de trois quart arrière car c'est
sans doute sous cet angle, je pense, qu'il est le plus beau. Déjà, au bout de ces quelques minutes, de ces brefs instants de silence et de contemplation,
je dois me rendre à l'évidence : je suis conquis par cette grâce, cette ligne
fine, cette frêle silhouette et le filet de ses courbes élancées, beauté
sensuelle et mystérieuse, toute féminine et ensorceleuse. Sa robe jaune
striée de lignes rouges, tranche avec la désuète et la sombre austérité
ambiante du hangar. Cet avion est beau, élégant et comme le prétendait à
juste titre d'ailleurs, Marcel DASSAULT, l'ingénieur aéronautique et
entrepreneur français : « Un bel avion est un avion qui vole bien ». Il me
tarde alors tout à coup de le voir voler et de vérifier par la même, la
véracité de cet adage.
Bien campé sur son train fixe classique, ses ailes doubles haubanées et
déployées, qui, à l'instar de tous les autres volatiles, ne perdent pas de
plumes et se replient jamais, cet appareil est doté de deux places en
tandem, de doubles commandes et d'un tableau de bord répété aux deux
places pilotes. C'est une belle machine, en provenance directe d'un passé
glorieux, un véritable et incontestable monument historique volant qui a
écrit de la plume de ses ailes, les plus belles pages de l'histoire
aéronautique et a marqué de son sillage et de son labour indélébile le ciel
des années cinquante.
C'est un avion d'une autre école, d'une époque révolue, d'un temps où les
aéroplanes étaient faits de toile et de bois, de colle et de câbles d'acier, et
tout cela à la main, par des hommes, dans des ateliers et non des usines.
Près de huit cents kilos de rêve, de traditions et d'histoire attendent là, prêts
à s'envoler et à s'arracher du sol. Avec une envergure de 9 mètres, 7 mètres
de long pour une hauteur de 2m80, le Stampe peut voler aux alentours des
deux 200 km/h en emmenant deux passagers dans un voyage fabuleux
dans les airs et dans le temps. Sous ses allures fluettes et son aspect certes
un peu délicat, voir fragile si on le compare à d'autres machines moins
élégantes certes mais plus rustiques, s'en n'est pas moins un véritable engin
racé et robuste. C'est de plus, un vrai avion dévolu à la voltige et aux
acrobaties aériennes qui formera en son temps, des générations entières de
pilotes de chasse et qui enchantera tous ceux qui auront eu la chance de
pouvoir s'envoler à son bord et comble toujours de bonheur les rares
privilégiés qui le font voler aujourd'hui encore. Il sera le préféré de
nombreux pilotes qui l'on décrit comme un appareil facile et léger à piloter,mais dont il faut néanmoins, et à chaque fois que l'on prend les
commandes, se méfier de cette apparente et trompeuse facilité. Cet
appareil peut vite vous échapper en vol si vous surestimez votre pilotage.
Si Dieu pardonne, cet avion, lui, est beaucoup moins magnanime. Il risque
de vous faire payer de suite la moindre erreur de pilotage. Et ne l'oubliez
pas, se qui fait la différence entre autre, entre Dieu et un pilote, c'est que
Dieu, lui, ne se prend pas pour un pilote !
Le Stampe laissera à ces aviateurs chanceux et heureux, de merveilleux et
de mémorables souvenirs, et comble de nos jours encore, les rares
privilégiés qui au prix d'un nombre et incalculable d'heures de
maintenance, d'une patience à toute épreuve et de gros investissements
financiers le maintiennent en état de vol. Certains en sont même tombé
amoureux !...

En le regardant ainsi, je le devine prêt à bondir et à s'échapper d'un instant
à l'autre, à s'élancer d'un seul coup d'aile ou d'un tour d'hélice par les deux
portes laissées béantes, se libérant ainsi de cette attraction terrestre qui le
cloue au sol et le fige désespérément dans cette posture immobile contre
son grès et contre sa nature. Car son domaine à lui, ce sont les airs,
l'altitude, le vol. Sur la terre ferme, il est gracieux et élégant, c'est vrai,
mais une fois là haut, dans les airs, comme un poisson que l'on remet à
l'eau et qui retrouve son élément, il y devient majestueux !
C'est lentement et délicatement qu'il est enfin sorti de sa cage. L'après midi
débute par la même cérémonie de vérifications de la machine. Car cette
vielle dame est âgée et mérite que on s'occupe d'elle avec le plus grand
soin... Aujourd‘hui, la préoccupation principale de Claude, le chef mécano
sans qui rien ne serait possible ou à défaut très compliqué, c'est la radio. Le
STAMPE est en effet depuis quelques vols, enroué voire totalement muet
pour les autres appareils qui volent aux alentours. Pour Claude qui est
« très à cheval » sur la mécanique, l'ordre comme sur la sécurité, il est
inconcevable de voler sans radio ! Pour Yves c'est autre chose. C'est
évident et ça se voit à son air renfrogné, que cette histoire de radio ça le
chiffonne... Sans plus... Car lui, si on le laissait faire, il s'en passerait volontiers de la radio. Tout le temps qu'il passe au sol étant du temps de
perdu et gaspillé, il se contenterait bien de prendre l'air avec une ardoise et
une craie pour avertir les autres de sa présence et de ses intentions. De
toute façon, je le connais, même avec une aile en moins, il volerait quand
même ! C'est vous dire...
La radio ne donnera pas entière satisfaction ce jour là. Elle est
définitivement enrouée. Il faudrait lui faire passer une radio ?
Mais cette contrariété ne sera pas une contre indication pour voler. Pour
ma part, comme Yves me l'avait généreusement promis auparavant, j'ai
droit à un baptême en STAMPE... Parce qu'il est comme ça, d'une grande
générosité et qu'il aime faire partager sa passion. Il s'installe le premier en
place arrière celle du commandant.
Je « saute » à mon tour enfin sur l'aile comme un félin, tout en
délicatesse, puis j'enjambe l'habitacle avec précaution pour m'installer dans
le cockpit. A cet instant, je sais que chaque image sera gravée, chaque
seconde mémorisée pour longtemps. Je m'enfonce lentement en mesurant
et calculant chacun de mes gestes, chacune de mes actions. Il ne s'agit pas
en effet de poser ici les pieds n'importe où, ou les mains sur n'importe
quoi. Je veille donc à ne pas commettre d'erreur ou de maladresse
fâcheuse. Je change alors d'univers et je bascule dans un autre monde
lorsque bien enfoncé et calé dans mon siège, en baissant légèrement la tête,
je découvre mon nouvel environnement.
Mais en quelle année sommes-nous ? Ne vais-je pas entendre Saint
EXUPERY,
GUILLAUMET ou bien MERMOZ à la radio ?
- « Maubeuge, Oscar – Oscar – Mike – Oscar – Novembre,
m'entendez-vous ?»
Dans ce silence troublant emprunt de rêveries, je distingue cet habitacle
étroit où je me sens pourtant tout à fait à mon aise. Mes yeux survolent
avec bonheur les cadrans aux aiguilles immobiles, cheminent autour les
voyants éteints, des manettes figées, caressent les boutons inertes. Tout me profitant pleinement de chaque seconde, humant à pleins poumons cette
odeur caractéristique qui s'infiltre et pénètre mes narines. Chaque avion, il
faut le savoir, possède sa propre odeur, parfum unique, empreinte
olfactive, faite ici de vapeurs résiduelles d'huile et d'essence, d'odeurs de
bois et de métal. Sans me soucier un instant de tout ce qui peut bien se
passer au dehors, enfermé dans ma bulle spatio-temporelle, je me mets
alors à effleurer délicatement chaque instrument de vol de mes mains, de
mes doigts, de mon index. Contact physique et tactile, d'échange de
fluides, rituel immuable pour faire connaissance. En nommant
mentalement et en m'adressant « intérieurement » et individuellement à
tous ces mécanismes, à tous ces organes, un par un, je me rappelle ainsi
leur rôle, leur utilité, leur importance. Altimètre, badin, horizon artificiel,
variomètre etc.... Je me replonge un instant dans mes souvenirs où je
pilotais moi aussi régulièrement mais des machines beaucoup plus
modernes. Je suis en outre surpris par ma position qui, quoi que un peu
basse (mais je ne suis pas grand non plus), n'en demeure pas moins
confortable. On est bien dans un STAMPE même à l'arrêt. A peine ai-je
relevé la tête que j'aperçois sur ma gauche, grimpé sur l'aile, le chef
mécanicien, Claude, qui me « briefe » déjà sur le « brelage » (l'art
d'attacher le harnais six points) et ce n'est pas si évident en raison du
manque de place. Heureusement, Claude me prend en charge et me distille
de sa voix monocorde et rassurante tous les conseils et les consignes de
sécurité pour un premier vol en « Stampe ».
Heureusement que la radio entre les pilotes (appelée « intercom »
fonctionne). J'entends Yves parfaitement et il me reçoit lui aussi. On va
pouvoir s'entendre...
Claude brasse maintenant l'hélice... Au bout de quelques tours le contact
des magnétos est mis. Yves actionne le démarreur... Le moteur toussote et
part du premier coup laissant échapper un grand panache d'huile brûlé dans
un souffle caractéristique du moteur anglais. L'avion vibre légèrement. De
mon côté, mes instruments de bords m'indiquent que la machine est en vie.
La pression d'huile monte lentement, je surveille la température moteur
mais sans rien toucher. Et c'est dur croyez moi de ne rien toucher ! Je me délecte de chaque seconde qui passe.
-« On y va ? » me demande Yves
- « C'est parti mon commandant » lui répondis-je.
Tout en mettant les gaz et en dirigeant l'appareil sur le taxiway, je l'entends
à la radio passer son message pour indiquer qu'il quitte le parking et se
rend au point de manoeuvre tout en sachant qu'il a peut de chance d'être
reçu.
Il me fait signe dans le rétroviseur et me demande
-« ça va ? Belle machine hein ?
-« Superbe, j'ai hâte de voir la suite
-« ça vient, ça vient ! » Il a deviné mon impatience ?
J'admire la façon de faire rouler cet avion en crabe et de zigzaguer sur le
taxiway. C'est une pratique essentielle car avec le nez de l'appareil levé
aussi haut, de sa place arrière il ne voit pas devant. Celui qui est devant lui
aussi n'a pas une bonne visibilité. Alors on roule de travers...
Voila, le point de manoeuvre est enfin atteint. Yves effectue les essais de
magnétos, de ralenti et de plein régime. Tout va bien. Je sens l'avion
s'avancer un peu et se tourner doucement vers la piste en herbe puis
j'entends dans mon casque.
« – OSCAR OSCAR - MIKE OSCAR NOVEMBRE. Décollage immédiat
piste 05 en herbe ».
A peine a-t-il terminé sa phrase que l'avion s'élance déjà dans un
tressautement et entame son accélération. J'aperçois sur les côtés de
l'appareil le paysage qui défile à une allure de plus en plus rapide. Les
roues viennent de quitter le sol. Les vibrations ont disparu d'un coup.
L'avion accélère encore et monte doucement. Les bâtiments rapetissent et
ma jubilation monte encore d'un cran lorsque je vois le paysage que nous
survolons. La campagne se redessine à chaque seconde. Tout est si
différent, vu d'ici. Certains détails du paysage ne m'échappent pas. Je
remarque pour la toute première fois le champ d'éoliennes qui brassent l'air
elles aussi.
Nous prenons toujours de l'altitude et je suis dans le même état qu'un gosse
qui vient de découvrir ses jouets le matin de Noël au pied du sapin. Yves
entame quelques manoeuvres pour s'amuser un peu. Virages serrés, piqués,
ressources. Je me rends compte alors de tout le potentiel de cet avion en voltige.
Tout à coup, l'avion se stabilise et revient en palier lorsque dans mon
casque j'entends :
- « A toi ! Tu prends le manche ?
Autant demander à un gamin s'il veut une friandise !
- Tu es sûr ? Répondis-je par politesse
- Tu sais piloter non ?
Je ne me souviens plus exactement mais je ne crois pas avoir répondu à sa
question. J'ai juste empoigné le manche et la manette des gaz. Je ne
risquais rien car derrière moi, je devinais et je savais pertinemment que ses
mains n'avaient pas dues s'éloigner des manettes de plus d'un centimètre !
J'étais aux anges de piloter un STAMPE et ces quelques minutes intenses
durant ce vol me comblèrent ! J'étais heureux tout simplement... Comme
un gosse...
Un de mes rêves d'enfant venait ce jour là de se réaliser... Grâce à Yves et
à Claude. Ce fut une belle journée, j'ai eu un très beau baptême et un
superbe coup de soleil.
Croyez-moi, c'est important d'avoir des rêves... Et des amis pour les
réaliser !..
Malheureusement, tous les rêves ont une fin...

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