Banc de harengs

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Banc de harengs à bâbord !

Paul déboula dans la cuisine avec les bras à l’horizontal en faisant semblant de voler.
Il répéta : Banc de harengs à bâbord !
Sa maman, les mains dans l’évier, nettoyait les carottes pour l’entrée du repas du midi.
- Qu’est ce qui te prend Paul ? C’est moi que tu te traites de hareng ?
- Mais non maman ! Je suis un oiseau, une mouette !
- Enfin Paul une mouette ça vole au-dessus de la mer et nous, nous habitons en Charente à plus de 100 km de l’océan !
- Mais maman, je suis une mouette qui plane au dessus de l’eau et qui signale à ses compagnons de vol qu’elle a repéré un banc de harengs à pêcher !
- Mais où vas-tu chercher tout ça Paul ! Encore tes lectures certainement ?
- Oui maman, je viens de terminer un livre formidable.
- Ah bon, encore un de ces bouquins que je vois trainer partout ! Mais comment peux-tu lire comme ça !
- Mais maman c’est un livre extraordinaire qui s’appelle « Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler »
- Eh bien je suis curieuse de savoir comment il va s’y prendre ton chat ! Bon, enfin ça confirme ce que je te dis, je ne vois pas pourquoi tu lis des histoires pareilles, tu perds ton temps !
- Et l’auteur, il fait parler des animaux !
- C’est bien ce que je te dis Paul, tu perds ton temps ! et qui c’est cet écrivain qui fait parler les animaux ?
- Luis Sépulvéda, c’est un auteur qui est né au Chili, de l’autre coté de l’océan !
- Merci Paul, je sais que le Chili c’est de l’autre côté de l’océan !
- Oui, mais maman je te disais ça à cause de la mouette. Elle vole entre nous et l’auteur !
- Bon, ça suffit, va travailler ! tu as 14 ans, maintenant il faut passer aux choses sérieuses.
- Mais c’est sérieux la lecture maman. Ce livre, c’est un livre pour les jeunes mais aussi pour les adultes comme toi ! c’est plein de beaux sentiments !
- Qu’est ce que tu racontes, les beaux sentiments c’est l’amour, comme dans les séries que je regarde à la télé. Ce ne sont pas des chats et des mouettes ! allez, va donc travailler !
Paul remonte dans sa chambre en ronchonnant. Décidemment dans cette famille, à part la télé... Bon d’accord je lis beaucoup, mais il y a tellement d’histoires passionnantes.
Il est vrai que Paul passait beaucoup de temps dans ses livres. Il a toujours aimé lire depuis que son instituteur en CE 1 l’avait convaincu qu’en lisant il développerait plein de qualités utiles pour ses études et pour sa vie en général.
Mais cela lui avait créé une sacrée réputation dans sa famille. Son petit frère Antoine le traitait d’intello ou de rêveur selon l’humeur. Son papa regrettait qu’il ne regarde pas les matchs avec lui à la télé.
La famille plaisantait fréquemment sur ce sujet. Papa racontait souvent l’histoire du feu dans le jardin. Il avait amassé un grand tas de déchets végétaux et les avait entassés au fond du jardin. On était en milieu d’après midi et le soleil et les nuages commençaient à jouer à cache-cache. Il fallait allumer le feu avant que la pluie n’arrive. Le lendemain il y avait une fête de famille à la maison et le jardin devait être impeccable et le tas disparu.
Voulant montrer à Paul qu’il lui confiait une responsabilité importante, il lui avait prêté son briquet et donné des journaux avec la mission d’aller allumer puis de surveiller le feu.
La pluie s’est annoncée 2 heures plus tard et avait surpris Paul assis au pied du tas d’herbe et de ronces, intact ! Son papa lui avait donné des vieux journaux et il n’avait pu s’empêcher de les feuilleter. Il était tombé sur un numéro entier consacré à l’histoire du débarquement en Normandie en juin 44. Passionnant ! 2 heures plus tard la pluie l’avait interrompu dans sa lecture et impossible d’allumer le feu.
Inutile de dire que le lendemain, l’histoire a fait le tour de la famille et des cousins réunis autour du tas de ronces ! Cette histoire le poursuit encore !
Bien sûr, on passe sur les cris d’Antoine, trépignant devant la porte des WC parce que son frère est enfermé pour ses besoins, notamment de lecture...
Passons aussi sur l’énervement de maman quand elle fait le ménage dans la chambre de Paul et commence toujours par ranger les nombreux livres qui sont dispersés ici ou là, sous le lit, sur la commode, sur le bord de la fenêtre et...rarement sur l’étagère prévue pour ça !
Même la chatte Timone était agacée par ces livres qui l’obligeaient à faire sans arrêt des détours et à calculer savamment son atterrissage sur le bord de la fenêtre rempli d’ouvrages !
Heureusement qu’il ne parlait pas ce chat là, sinon il aurait dénoncé Paul quand, le soir, il allume sa petite lampe torche de scout pour lire sous ses draps après le départ de maman, venue l’embrasser et éteindre la lampe « officielle » de sa chambre. Timone venait souvent dormir au pied du lit de Paul et ces lueurs de la lampe électrique sous les draps, ça l’agaçait beaucoup.
Sa maman et Timone entretenaient une grande complicité et nul doute que la chatte l’aurait dénoncé si elle avait su parler.
D’ailleurs maman devrait le lire mon livre qui fait parler les chats ! ca lui donnerait peut être des idées quand elle passe sa soirée devant la télé à regarder une série américaine en caressant Timone.
- A table! A table! A table!
Depuis toujours maman répétait cet appel au moins 3 fois. Car elle savait que tirer Paul de ses lectures pour l’inviter à venir déjeuner était une opération qui demandait obstination et patience !
La famille finit par se retrouver autour de la table.
Papa parle de son match de cet après midi. La demi finale du championnat de France de rugby qui oppose Toulouse et le Racing Métro promet d’être explosive.
- Allez Paul, prends des carottes râpées plutôt que de rêvasser, lui dit son père. Et puis les carottes ça rend aimable !
Ah, mon père avec son humour vaseux...
Timone se joint à la famille et ronronne sous la table en se frottant aux jambes de maman.
- Tu vois Paul, Timone elle parle à sa façon et pas besoin de livre pour la comprendre. Mais qu’est-ce qu’ils racontent les chats de ton livre ?
Paul démarre au quart de tour. Pas besoin de le prier longtemps pour qu’il explique la rencontre entre la mouette et le chat ; cette mouette, pleine du goudron dans lequel elle s’est plongée par mégarde en péchant un hareng, qui vient mourir sur le balcon après y avoir pondu un œuf. Et puis ces 3 promesses que lui fait le chat de la maison juste avant sa mort : ne pas manger l’œuf, s’en occuper jusqu’à la naissance du bébé mouette et plus tard lui apprendre à voler!
- Mais les animaux ça ne parle pas, l’interrompt Antoine.
- Antoine quand tu as lu « Le Petit Prince » il n’y a pas si longtemps, ça ne t’a pas choqué que le renard parle.
- Oui mais « Le Petit Prince » c’est un livre pas comme les autres !
- Non c’est un livre plus connu que les autres, mais c’est un livre comme un autre.
- Paul a raison, intervient maman, les livres qui font parler les animaux permettent de dire des choses simples et tellement vraies.
- C’est inconscient, dit son papa, un chat qui couve, un chat qui apprend à une mouette à voler, c’est du délire !
- Non papa, c’est une promesse faite par un animal à un autre qui est mourant. C’est beau. Si les humains étaient toujours réalistes dans les promesses qu’ils font, sans doute en feraient ils moins !
- Oui c’est beau, dit sa maman, surprise et séduite par cette belle envolée de son fils.
Paul n’en demande pas tant et continue son récit. L’histoire se passe dans un port et dans un port les chats sont importants et respectés car ils sont la meilleure protection contre les rats qui guettent les cargaisons et les entrepôts.
- Et un chat de port respecte toujours ses miaulements. C’est vrai que les autres chats se sont dit qu’apprendre à une mouette à voler, pour un chat c’est un sacré défi, mais une promesse sur l’honneur faite par un chat du port, ça engage tous les chats du port !
Ah, ça devient intéressant, se dit Antoine captivé par le récit de son frère et imaginant des armées de chats dans l’ombre des ruelles étroites.
Maman est sous le charme. Cette mouette agonisante qui pond juste avant de mourir, cette promesse solennelle, cet œuf couvé par un chat, cet honneur en jeu, cette solidarité des chats du port.
- Bon alors, comment ils font ? demande Antoine. Ils y arrivent ?
- Ah ça, tu n’as qu’à lire le livre répond Paul qui sent bien qu’il tient une petite revanche.

Le soir Antoine passe dans la chambre de son frère.
- Dis donc Paul, tu l’as fini ton livre dont tu nous as parlé tout à l’heure ? Je peux te le prendre ? J’ai repensé à ce qu’on disait à table. Finalement, que des chats apprennent à voler à une mouette c’est plus naturel que des hommes qui apprennent à un singe à faire du vélo, à une otarie à jongler avec une balle ou à des dauphins à faire des pirouettes et tout ça pour amuser les gens.

Le lendemain maman embrasse Paul que papa emmène à l’école.
- Dis donc Paul, je peux t’emprunter ton livre sur les chats du port ? J’aimerais y jeter un coup d’œil.
- Oui maman, il doit être dans la chambre d’Antoine.
Paul descend de la voiture devant l’école.
- A ce soir papa.
- A ce soir Paul. Je ne travaille pas aujourd’hui et vais aller faire du jogging. Je passerai te chercher ce soir après tes cours.
- D’accord papa, cours bien.
- Au fait, tu me prêteras ton livre sur la mouette ? J’aimerais bien tout de même savoir comment ils font ces chats pour lui apprendre à voler.
- Oui bien sûr, mais puisque tu vas courir, tu devrais aussi lire un autre livre qui s’appelle « Jonathan Livingston le goéland ».
- Ah bon, encore un animal qui parle ?
- C’est l’histoire d’un jeune goéland qui découvre peu à peu toutes les possibilités que lui donne son corps et qui essaie d’aller toujours plus haut et toujours plus vite plutôt que de se limiter à voler pour attraper sa nourriture, comme le font les autres. Et il n’est pas toujours bien compris de ses amis goélands.
- Dis donc, Paul, ce n’est pas une bibliothèque que tu as dans ta chambre, c’est une ménagerie !
- Non papa, ce sont des livres où les animaux, par leur comportement, donnent souvent des leçons aux hommes.
- Qu’est ce que tu...
Paul n’écoute pas la réaction de son père, ferme la porte de la voiture et se dirige vers l’entrée du lycée.
Il sourit...

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