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Balthazar Ghelt et le mystère de Cedar Island

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Lucas Pontoizeau

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Je déteste le bateau. Je n’ai jamais aimé ça. Mais là, je pense fortement que je n’aurais jamais dû prendre ce maudit rafiot.

Je m’appelle Balthazar Ghelt. Oui, je sais, c’est un nom bien étrange, mais mes parents l’étaient bien plus que je n’aurais moi-même pensé. J’ai grandi sur une île, au large de la côte Est des États-Unis d’Amérique, nommée Nantucket. Une bien belle île... pour ceux qui aiment ça. J’n’y suis pas resté très longtemps, croyez-moi. À 16 ans, j’ai quitté l’île pour me rendre à Chatham. Déjà à cet âge-là, je n’aimais pas ça, la mer. J’ai enchaîné les petits boulots jusqu’à ce que j’ai assez d’argent pour me rendre à Providence. La ville grandissait vite à cette époque, et bon sang c’que j’aimais ça. J’ai eu la chance d’échapper à la Grande Guerre, la date d’anniversaire de mes 18 ans tombant pile le jour où la guerre s’arrêta.

Je suis devenu détective. Cinq ans à Providence, puis on m’a muté à Portsmouth... et la mer ne m’avait pas manqué. Bien sûr y a la mer pas loin à Providence, mais pas dans la ville ! Et là, on ne voyait que ça... J’ai jamais aimé ça, la mer, mais là je radote.

Quand j’ai installé mon bureau là-bas, je pensais en baver avec le port et les navires et tout ça. Mais pratiquement aucun périple en mer pendant 3 ans. La belle vie était-elle enfin à porter ? Fallait que le destin s’en mêle !

Le 28 Juin 1928, le chef de la police de Portsmouth m’envoie sur une affaire. Un cadavre retrouvé sur la plage, les légistes sur place semblaient désemparés et la police voulait de l’aide sur cette affaire, un avis extérieur, parce que ça faisait des jours qu’ils planchaient dessus sans comprendre comment il était mort. J’me suis dit, sur le coup, que ce n’étaient vraiment qu’une bande de nazes pour ne pas comprendre un simple meurtre.

J’ai vite compris pourquoi la question était toujours en suspens lorsque j’ai vu le cadavre. La forme humanoïde de l’ensemble du corps contrastait complètement avec l’espèce d’abjecte vision d’horreur du corps en lui-même. À peine un regard m’a suffi pour en vomir mon déjeuner, alors que j’avais déjà vu des centaines de cadavres auparavant, et pas toujours jolis à voir. Quelques minutes plus tard, je revenais dans la pièce. Après un énième relent gastrique, j’observais avec attention le corps de la victime.

Le corps semblait dans un état général de décomposition avancée, mais les yeux étaient entièrement bleus, un bleu très clair. Les orbites n’étaient pas humaines, on aurait dit un croisement avec un reptile tellement les cavités orbitales étaient élancées et marquées. La bouche, quant à elle, n’en avait que le nom. La mâchoire inférieure était complètement disloquée, comme celle d’un serpent. La langue pendante et violette était très fine, comme atrophiée. Les dents n’étaient tout simplement plus à leur place, seule une canine à moitié fendue ressortait de ce trou béant. Pour le nez, c’était plutôt simple, il n’y en avait plus. Seul deux trous au milieu de la figure faisaient office de région nasale. Les oreilles, quant à elle, étaient comme incrustées dans le crâne, qui lui était tout simplement beaucoup trop développé pour n’importe quel humain.

Et c’est au niveau du buste que le clou du spectacle se situait. D’énormes cloques pestilentielles disséminés un peu partout, du sang et une espèce de matière visqueuse recouvrant le tout. Mais surtout, un trou gigantesque de la base du cou jusqu’au nombril, révélant un cœur difforme et violacé, des poumons aussi noirs que du charbon et aussi durs que du granite, des côtes en éventail vers l’extérieur, comme s’il avait implosé. Et enfin une énorme poche de pus recouvrant l’estomac et le reste.

Son sexe avait tout simplement disparu ; à la base, c’était un homme. Les muscles des bras et des jambes étaient atrophiés et difformes, comme le reste. Mais le plus étrange, du moins concernant les membres, c’était les extrémités. Les doigts n’étaient plus du tout de la longueur normale. Les pouces faisaient quatre fois la taille du majeur, tandis que les index et les majeurs avaient à moitié fusionnés entre eux, pareil pour les annulaires et auriculaires. Les pieds, quant à eux, n’étaient qu’à moitié palmés.

Au vu du corps, je ne comprenais pas pourquoi ils avaient fait appel à moi, je n’étais d’aucune utilité ici, c’était d’un anthropologue qu’ils avaient besoin !

Je suis retourné faire mon rapport le soir-même au commissariat de Portsmouth, et mes conclusions étaient sans appel : je ne pouvais pas aider dans cette enquête. J’étais terrifié à l’idée de devoir revoir ce « corps », enfin cette chose à la morgue. Cette nuit-là fût l’une des plus longues de mon existence...

Le lendemain, le chef de la police m’appelait pour me dire qu’il fallait que je jette un œil sur les effets retrouvés près du corps de la victime avant de lui donner ma réponse définitive. Il m’a rassuré en me disant que tous ses objets étaient au commissariat et que je n’avais pas à retourner à la morgue. Avec une certaine appréhension et un haut-le-cœur, j’ai bien voulu y jeter un œil, ne serait-ce que pour éviter de décevoir le chef de la police qui m’avais donné de sacrés coups de pouce dans mes débuts. Je lui devais bien ça.

Les effets personnels de la victime étaient au nombre de trois : un portefeuille, complètement vide ; un pendentif avec un signe très étrange, mais très joliment orné de pierres que je ne connaissais pas ; et un petit carnet en cuir orné du même signe étrange que sur le pendentif. J’ai décidé de prendre le carnet pour l’étudier chez moi.

Premier Juillet 1928, je décidais enfin d’étudier ce carnet. Le symbole m’était parfaitement inconnu : un petit cercle en haut du symbole ; un demi-cercle entourant le premier cercle par le dessous avec deux petites branches aux extrémités, comme un Oméga à l’envers ; puis cinq branches, comme des tentacules, s’échappant du demi-cercle vers le bas. Ce symbole était plutôt sobre mais efficace.

En décortiquant le carnet, j’y ai découvert deux ou trois trucs. Premièrement, la victime faisait partie d’une espèce de culte étrange. Ils pratiquaient une ancienne « magie » avec des rituels autour de sacrifices et de sang. Toutes les « incantations » inscrites dans le carnet n’étaient pas écrites en Anglais, ni aucune langue que je connaisse. Une phrase revenait pourtant très souvent dans tout le carnet : Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn. Pour moi c’était soit du Chinois, soit du Martien. Une autre phrase aussi revenait de temps en temps : Iä, Iä,Cthulhu fhtagn.

Après ces hiéroglyphes sans queue ni tête, il y avait le plan d’un bâtiment gigantesque sur plusieurs niveaux. Certaines salles servaient comme dortoir, d’autres comme réfectoire, mais d’autres comme salle de rituel, salle de sacrifice et salle d’expérimentation et d’invocation. Là, c’était mon jackpot, l’enquête qui allait me mener à la gloire. J’imaginais déjà la une des journaux : Balthazar Ghelt défait une secte qui pratiquait le sacrifice humain. Ou encore : Balthazar Ghelt, le détective qui sauve le monde de la folie.

J’allais partir me coucher sur ces images dans ma tête lorsque mon regard s’arrêta sur une petite griffe sur la dernière page du carnet : 11/11/28, ainsi qu’un mot : Cedar. C’était le jour de l’armistice de la Grande Guerre, ainsi que le jour de mes 28 ans, mais le mot ne voulait rien dire pour moi.

Le lendemain, j’en informais le chef de la police. Une grande enquête débutait alors sur cette secte mystérieuse. Qui étaient-ils ? Où étaient-ils ? Quelle était leur nom ? Tant de questions à répondre et de mystères à élucider.

Mais j’ai très vite déchanté... Trois mois plus tard, l’enquête piétinait et nous étions à deux doigts d’abandonner. Je me suis soudain souvenu de la date marquée dans le carnet. Il fallait agir avant cette date, sinon toutes chances de les coincer allait disparaître. Mais il fallait savoir où ils agissaient, et personne dans tout l’État n’avait vu ce symbole auparavant... Aucun indices... À part ce mot...

J’ai orienté mes recherches sur ce dernier mot, Cedar, et trois jours avant la date buttoir, un pêcheur m’indiqua qu’une île au large de Portsmouth portait le nom de Cedar Island. La preuve était là. Je couru prévenir le chef de la police mais l’affaire était déjà classée. J’ai eu beau insister, rien n’y faisait. J’étais maintenant seul... Mais ma détermination était sans faille. Un crime aussi odieux se devait d’être élucider. C’était mon devoir de trouver les coupables de cette abomination ! J’étais décidé.

Le 10 Novembre 1928, aux alentours de midi, le pêcheur de l’autre jour m’emmenait au large de Portsmouth en direction de Cedar Island. Je donnerais mes deux yeux pour revenir en arrière et me tirer une balle dans le pied ce jour-là...

Ca y est, j’y étais. Nous approchions de l’île, enfin ! Ces quelques heures de bateau m’avait exténué. Arrivé sur la plage, j’étais déjà perdu. L’île n’était pas très grande, et aucune habitation ne ressemblait de près ou de loin à la description faite sur le carnet. Seul une grange et une maison simple décorait le paysage. Sans me démonter, j’ai interrogé les habitants de cette île. Après 4 heures d’investigations, j’avais seulement réussi à me faire passer pour un fou à lier bon à enfermer...

Le soleil se couchait et je désespérais... J’étais prêt à lever les voiles quand quelque chose d’étrange m’apparut. À l’Est de l’île, une lumière venait d’apparaître, comme un phare au milieu de l’océan. Le pêcheur ne voulait pas m’y emmener, il disait qu’il n’y avait rien à l’Est, juste l’océan à perte de vue. Après m’être mis d’accord avec lui, moyennant une rallonge sur sa prime, il finit par accepter de m’y emmener.

À l’approche de cette lumière, une ombre massive se dégageait du paysage, cachant les étoiles derrière elle. Le pêcheur n’en revenait pas. Il n’y avait jamais rien eu ici, selon lui. La demeure était effectivement gigantesque et en approchant, un violent frisson m’a parcouru de la tête aux pieds. Mais je me devais d’y entrer, par n’importe quel moyen. Le pêcheur s’en est allé aussitôt que j’avais mis pied à terre, même si j’étais sur une passerelle en bois. L’ombre de la bâtisse recouvrait tout et je devais lever la tête au ciel pour en voir toute la hauteur.

Je me dirigeais vers la porte. L’ouvrant doucement pour ne pas faire de bruit, l’arme au poing, j’entrais à pas feutrer. Tout était sombre et je devais m’éclairer à la lampe pour y voir à deux mètres. L’ambiance était pesante, l’air emplie de poussière. J’avais du mal à croire que quelqu’un vivait vraiment ici, surtout entouré par l’océan, quelle horreur ! Des tableaux de portrait inquiétants jonchaient les couloirs. Toutes les pièces étaient vides, sans meubles ni rien. Au fur et à mesure de mon avancée, j’entendais des sortes de murmures. Chaque fois que je me retournais, tout disparaissait. J’avais l’impression que les murs me parlaient.

J’avais de plus en plus froid. L’obscurité me rendait paranoïaque. Je voyais des ombres sur les murs, j’entendais des bruits de pas derrière moi puis dans les murs, qui disparaissaient aussitôt. Les murmures psalmodiaient la même phrase continuellement : Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn.
Soudain, un cri strident résonnait dans tout le bâtiment, comme un enfant mêlé à un chat, mais qui auraient tous deux la gorge à moitié ouverte tellement ce râle n’avait rien d’humain.

Puis le silence, lourd, affreusement pesant. Plus rien ne bougeait, sauf mes mains. Je tremblais de peur, où avais-je atterri ? Pourquoi j’étais là ? Qu’est-ce que je foutais dans ce cauchemar ?!

J’essaye toujours de répondre à cette question... Je n’ai toujours pas bougé. Je suis là, dans l’obscurité, à chercher un sens à ces murs qui se ressemblent tous. Qui suis-je ?...

Je ne sais plus où je suis, perdu dans l’incompréhensible demeure de cette secte. J’ai l’impression d’avoir fait cent fois le tour de la maison, mais je ne reconnais rien. Comme si les murs se déplaçaient derrière moi, après mon passage.

Je décide de rebrousser chemin. Lampe en avant, mon arme dans l’autre main. Je regarde un tableau, et mon cœur s’arrête ! C’est moi !! Mon portrait est sur le tableau ! Comment est-ce possible ?! Je cours voir chaque tableau que j’ai passé, tous ont mon visage ! Je deviens fou ?! Ce n’est pas possible !

Les tableaux ont changé, encore ! Mon visage se déforme ? On dirait qu’à chaque tableau, mon visage se déforme un peu plus ! Mais qu’est-ce qui se passe ici ? J’arrête de regarder les murs sinon je vais devenir fou ! J’avance encore et encore, et encore. Incessante succession de salles s’entrelaçant. Mes pas parcourent le plancher pas à pas sans pouvoir approcher le palier. La peur s’empare de mes entrailles !

Une lumière ! Enfin ! Je cours, je cours, j’y cours ! Je passe la porte et je suis complètement ébloui !

Ma vue revient après quelques secondes. Après autant de temps dans le noir complet, s’habituer à la lumière est bien plus difficile que je ne pensais. Je suis dans une grande salle, on dirait une grotte monumentale ! Une énorme Arche en pierre recouvre le centre de la pièce, éclairée par des centaines de bougies. Cette inscription rouge sang sur l’arcade réveil ma fureur ! Je promets de tuer l’enfoiré qui a joué avec moi dans cet enfer ! Toujours personne. Une table de pierre à côté de l’arche m’interpelle. Un livre, noir, massif, avec le même symbole que sur le carnet et le pendentif. Je l’ouvre doucement.

Et putain, je n’aurais pas dû prendre ce foutu rafiot. Le livre est vierge, il n’y a rien ici, à part des illuminés qui se prennent pour des satanistes à décorer des arches de peinture rouge et se prendre pour des sorciers.

Attendez ! Je... j’entends quelque chose. Ça vient du livre ? Quoi ? Je me penche au-dessus.

Le livre ! Qu’est-ce que c’est que ça ?! Des dessins apparaissent ! Des tentacules partout ! Je vois des tentacules violettes ! Les bougies se sont éteintes mais le livre luis d’une lueur mauve pâle. On dirait qu’une créature essaye de s’en échapper. Pourquoi je ne peux pas bouger ?! Je suis figé, mon regard sur ce bouquin du diable ! Je suis terrorisé ! Je veux sortir, par pitié ! Même à la nage je m’enfuirais !

J’entends un grondement. On dirait de l’eau. J’arrive à me retourner, une vague gigantesque arrive sur moi ! Je suis piégé dans cette grotte, les escaliers ont disparu ! La vague s’effondre sur moi ! Je me noie !

Je suis mort ? Non ! Je regarde toujours le livre. Mais cette fois, ce ne sont pas des tentacules qui s’en échappent, ce sont des ailes, des ailes comme des chauve-souris géantes d’un noir plus sombre que celui du Pandémonium. J’ai l’impression d’étouffer. Les murs disparaissent autour de moi ! Je regarde autour et il n’y a rien d’autre qu’une épaisse fumée opaque. La chaleur monte en flèche. Il y a le feu ?! Je suffoque dans cette purée de pois, rien à faire, je commence à manquer de forces. Je perds conscience...

Est-ce que c’est fini cette fois ? Je me retrouve devant le livre à nouveau. Mais rien ne se passe. J’entends une musique, comme une musique de bal. Je me retourne. L’Arche a disparue, remplacée par une piste de danse. Je vois... oui... des... fantômes ? Qui dansent ? Je perds la tête c’est sûr ! Ils dansent ensemble, valsant en cadence. J’ai une espèce de spasme étrange, la musique disjoncte et devient pénible, strident, les danseurs commencent à s’entre-tuer. Ou suis-je ? Est-ce que c’est réel ? Les fantômes s’approchent de moi, ils veulent me tuer ! Ils veulent que je les rejoigne dans leur enfer psychédélique ! Jamais !

Je me réveil, la tête dans le livre. Est-ce que j’ai rêvé ? Il y a un bruit étrange derrière moi. Je me retourne, et je vois des centaines de serpents en train de s’avancer vers moi ! Je monte sur la table mais ils arrivent à monter ! Ils me mordent ! La douleur est insupportable !

Je me réveil à nouveau. Encore ce bouquin de malheur ! J’attrape une bougie et je la jette dessus ! Le livre s’enflamme. C’est la fin ? Je sens une odeur de brûlé réconfortante. Mais je sens aussi un picotement anormal au niveau de mes pieds et de mes jambes. Je brûle !! Je prends feu !

Je me retrouve sur la plage de Portsmouth. Je vois un cadavre arriver. C’est le corps de la morgue. Je le fouille et je trouve son portefeuille. Je manque de tomber à terre, j’ai le souffle court ! C’est mon nom ! C’était moi ? Le cadavre de Portsmouth, c’était moi ! Mais comment est-ce possible ?! C’était il y a cinq mois ! Rien n’a de sens ! Je suis perdu... Je prends mes papiers dans mon portefeuille et je les déchire en mille morceaux avant de les envoyer à la mer.

Le livre, toujours ce livre. J’arrache les pages avant que quelque chose n’en sorte. Je fou le feu à cette grotte quitte à en crever. J’explose de rage et frappe tout sur mon passage ! Puis je pointe mon arme sur ma tempe et j’appuie sur la détente.

Le livre, encore... Je me retourne. L’Arche est toujours là. Rien ne sors du livre cette fois-ci. Je remonte lentement les escaliers. Je retrouve facilement la porte d’entrée. Il est temps d’en finir cette fois-ci. Je suis prêt à mourir de ma phobie.
J’entends une horloge qui sonne. Douze coups. Bon anniversaire.
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