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Ballade dominicale

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Hibernia Boann

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Comme j’aime pouvoir vivre et revivre cet instant unique quand l’obscurité se dérobe peu à peu à la venue des premiers rayons de lumière. Le ciel s’éclaire et se colore de tons pastel, violet, mauve, rose, mes préférés. L’air est frais, pur. Respire, oui respire la vie. Silence, il n’y a personne. La dernière maison du village est déjà loin derrière moi, loin de ce chemin de terre sous mes pas. Un bruit subsiste encore mais il est comme une mer calme dont les vagues discrètes caressent mon oreille interne. Il est dans ma tête.

Mon corps bascule côté cœur. Dans quel sens tourne la planète ? Aurait-il la faculté de percevoir son mouvement ? Il m’est difficile de trouver l’équilibre ce matin comme tous les matins d’ailleurs mais aujourd’hui j’ai tout mon temps. Le temps d’apprécier ce moment de repos, de tranquillité. Mon être tout entier se laisse bercer par la douce atmosphère de cet endroit délicieux, un havre de paix. Un bonheur, ce dimanche.

Me voici à l’orée du bois en compagnie de mon amie la solitude. Oui, j’ai dit mon amie. Je sais la plupart des gens n’aime pas être seuls. Moi, si. J’en ai besoin. Je soupire. Elle au moins elle m’écoute sans me couper la parole. Elle ne me ment jamais. Elle me parle franchement et sans détour. Elle sait tout de moi. Elle est le miroir de mon âme. J’inspire...

Demi-tour ? Non, je continue ma ballade. Partout les arbres alentours commencent leur rituel sacré de la belle saison, celle des amoureux. Ils se parent de leurs beaux habits pour célébrer le printemps. J’expire...

***

Aïe ! Mais qu’est-ce donc ? Une branche ? Je me frotte la tête en regardant en l’air, puis parterre. Mais non, c’est un bâton sorti de nulle part ! Bizarre. Merci, vous là-haut, vous auriez pu le faire atterrir ailleurs ! C’est sûrement pour que je marche droit, profitons-en, je vais l’utiliser comme canne.

- Oui, faites donc cela sorcière !

- Oh non, en plus de la mer, du vent, j’entends des voix dans ma tête maintenant comme Jeanne d’Arc sauf que je ne parle pas à Dieu. Qui est là ? Montrez-vous ! Personne. Pas un chat.

- Et moi, je suis quoi, mettez vos lunettes sorcière !

Je me retourne.
Oh ma chère tu es bonne pour l’asile. Un chat qui parle ! Qui me parle !
Devant moi, un chat tout noir aux poils hérissés me fixe avec ses gros yeux verts...

- Alors comme ça vous connaissez le langage des humains. Pourquoi pas ! Et pourquoi m’appelez-vous sorcière ? Auriez-vous lu mes textes et suivi les histoires de Morrigan ?

- Maou non je ne parle pas de cette sorcière là mais de celle qui se tient devant moi et qui apparemment a tout oublié, maou !

- Oublié quoi ? Je suis Hibernia.

- Ah oui et ce balai camouflage que vous tenez comme une canne, vous ne vous en souvenez pas, pourtant lui et vous, vous étiez connus dans le royaume de l’enchantement par-delà les brumes, celui de la rosée du nouveau monde !

- Je ne comprends rien à ce que vous me racontez. Pardonnez mon ignorance Monsieur Maou « Je sais tout ». Laissez-moi à mon repos mérité et par pitié épargnez-moi vos histoires à miauler des mots d’aventures extraordinaires ! Des sorcières il y en d’autres vous en trouverez bien une qui vous écoutera.

Je tourne les talons et le laisse planter là.

- Ashline, ne me reconnais-tu pas ? Je t’en prie essaye, juste pour voir, je suis certain que quelque part dans ton for intérieur se cachent des souvenirs fantastiques.

Il ne me lâche pas ce chat, qu’est-ce qu’il est collant. J’ai horreur de ça. Mais j’avoue qu’à la prononciation de ce nom, mon cœur s’est mis à battre plus fort.

- Oui, c’est ça, tu t’en souviens c’était ton nom d’enchanteresse et le mien est Dubhcatsherybithy !

- Ha ! Quel nom à rallonge tu viens de m’inventer !

- Non, non, je suis sérieux, tu portes le collier, la pointe d’améthyste à ton cou. Je sais que c’est toi !

Je porte ma main sur la pierre, elle est brûlante. Ce n’est pas possible, j’ai des visions... des visages, des voix, le feu et plus rien. Il dit peut être vrai.

- D’accord Chéri Bibi, si j’étais cette sorcière, que serait-elle censée faire ?

- Venir avec moi au royaume de l’enchantement sur le champ.

- Et comment comptes-tu t’y rendre ?

- En volant bien sûr quelle question !

- Rien que ça, explique-moi comment ça marche mon petit Chéri Bibi.

- Maou, pauvre de moi, l’une des plus grandes sorcières du temps jadis me demande à moi, un chat au nouveau nom ridicule, de lui réapprendre à utiliser sa magie ! Bon, enfourche le bâton camouflage et répète après moi « nuage de béryl poussière d’améthyste emmène-moi par-delà les brumes vers la rosée du nouveau monde »

***
- Je vole, je vole ! C’est génial !
Oups, pardon. Je sais je ne dois pas bouger ma tête brusquement et puis, ne surtout pas regarder en bas.

- Oh là j’ai le vertige ! Mon Dieu, aidez-moi !

- Mais enfin reste calme et tu n’as qu’à fermer les yeux.

- Tu es fou ! C’est pire si je les ferme. Non, non ça tourne trop, fais quelque chose !

- Encore quelques minutes et nous entrerons dans le pays de la brume.
Pff... Tu parles d’une sorcière. Madame a le vertige. Elle s’émerveille pour un banal tour de passe-passe et, sacrilège, elle invoque le bon Dieu. Qu’ai-je fais, crotte de bergamote !

- Dis, comment le balai sait où nous menez, c’est toi qui lui as donné l’ordre d’aller au royaume de l’améthyste ? A-t ‘il un G.P.S. intégré dans son bois ?

- Ah Ashline la mémoire te revient doucement. Oui il est doté du guide pour sorcier .

Un guide pour sorcier « G.P.S » Qui l’aurait cru !

- Mais que se passe-t-il ? Chéri Bibi on est secoué comme des prunes, qu’est-ce.... On va se cracher !

- Ce n’est rien, accroche-toi, nous sommes entrés dans une zone de turbulences.

- Comme pour les avions ! De mieux en mieux.

- Ce sont des passages invisibles aux humains trop absorbés dans leur blabla mental et aveuglés par la peur pour y voir les portes qui s’ouvrent à eux.

- Des portes dans le ciel, suis-je bête c’est évident et, celles-ci conduisent aux différents mondes parallèles n’est-ce pas ?

- Oui c’est exact, et nous, nous devons trouver la porte aux lumières violettes. Là, un peu plus loin sur la gauche, la voilà.

Virage à gauche à toute allure et boum ! On a percuté je ne sais quoi et on repart dans le sens contraire sous l’effet du choc pour passer la porte à droite.

- Il n’y a pas de freins sur cet engin de malheur !

Le balai zigzague puis bascule en position verticale et nous entraine dans sa chute. Atterrissage forcé.

Pas une égratignure. Tout est recouvert d’un halo bleu même le sable sur lequel je suis assise. Quelle sensation étrange mais agréable.

- Ashline te voilà, nous sommes au royaume de l’Aigue Marine et voici Laïs.

- Chéri Bibi quelle chance, tu as atterri dans les bras d’une jolie ondine !

Après avoir pris des nouvelles du pays de Laïs et de ses habitants, mon compagnon et moi, nous nous remettons en route. Je pars un peu déçue, j’espérais le voir...

- Arrête de penser à lui et concentre-toi sur notre quête. Au lieu de laisser vagabonder tes pensées vers la mer tu ferais mieux de recouvrir ta mémoire de sorcière ! Maou !

- Je pense à qui je veux et ça ne te regarde pas vers qui vont mes pensées... De quelle quête parles-tu ?

- Je t’en dirais plus lorsqu’on sera au royaume de l’Améthyste. Ce soi-disant dieu marin, je ne suis pas prêt de l’oublier. Il voulait m’apprendre à nager, à moi ! Maou, j’ai horreur de l’eau.

- Ha ! Espèce de petit froussard, ça existe des chats qui aiment faire trempette !

- Hum, fais attention cette fois ne loupe pas l’entrée, nous avons assez perdu de temps.

***

Mon cœur s’est arrêté de battre. J’ai le souffle coupé devant la beauté de cette vallée étincelante de pierres allant du mauve tendre au violet le plus profond. Les flancs de la roche sont habillés de milliers de cristaux comme si les étoiles de toutes les galaxies s’y étaient posées en offrande. Le tout baigne dans une brume colorée comme illuminée par le doux éclat des lumières des nébuleuses.

- Ashline soit la bienvenue chez toi. Certes, le royaume a perdu de sa grandeur depuis ton dernier séjour en ces lieux. Tu sais, depuis que le grand sorcier a disparu, l’équilibre s’est brisé, sans sa protection, le voile a été fissuré et de vilaines créatures au cœur empoisonné ont profanés notre sanctuaire. D’après les rumeurs la pire d’entre elles s’est emparée du livre et du pentacle sacré des sorciers.

J’ai une sensation étrange de « déjà vu » et pourtant je ne me rappelle de rien. Instinctivement, ma main saisit le pendentif à mon cou. Il chauffe, devient brûlant et... des yeux vairons, un violet et un jaune, le médium, Silk...

- Tu as vu Silk ! Il y a des mois qu’il ne s’est pas montré, on le croyait volatilisé à jamais ! C’est lui qui a emporté les dernières boules de cristal des sorciers pour qu’elles ne tombent pas dans les mains des créatures. Il faut absolument le retrouver.

Je n’ai que de vagues souvenirs. Ce ne sont que des impressions, des images floues...Silk... « Le lierre d’or » pour les elfes, « La fleur des pensées » pour les fées... Il était l’ami de tous les peuples, l’ami du grand sorcier, mon ami...

- Il n’y a rien ici, pas un indice et nous revoilà au point de départ maou.

- Et si nous cherchions du côté du royaume de la Tourmaline ? C’est la pierre préférée des fées, celle qui a la plus large palette de couleur. Peut-être aurons-nous la chance d’en rencontrer une qui pourra nous renseigner.

- Maou, je ne sais pas moi, après tout je ne suis qu’un chat. Les fées n’apparaissent pas à n’importe qui, ce sont elles qui décident. Il faut aussi s’attendre à ce qu’elles se jouent de nous avec leur caractère ambigu.

- Oh mon petit Chéri Bibi tu baisses déjà les pattes, je te croyais bien plus téméraire. Allons visiter le royaume multicolore, cela devrait égayer ta triste mine.

- Pff... J’en ai que faire, des fleurs, des papillons, des vallées, des rivières...

- Tais-toi le chat ou je te transforme en chauve-souris !

- Pourquoi en chauve-souris c’est laid, c’est vraiment très laid

- Quoi, moi je les aime bien...

Elle pourrait me donner l’apparence d’un majestueux chinchilla au pelage crème et aux yeux de velours pour plaire aux petites dames ailées. Vaut mieux me taire après tout elle est Erina Bédélia. Si elle a su retrouver le nom du médium, elle a pu se rappeler de son vrai nom, celui qui doit rester secret, et, avec lui recouvrir tous ses pouvoirs. Gardons notre langue de chat.

***

Je commence à comprendre comment diriger ce balai, il était temps. J’avoue que c’est très amusant de parcourir le pays de la brume !
Il ne dit plus un mot je l’ai vexé. Il se trompe, je l’apprécie ce matou, ce n’est pas pour rien que je l’ai surnommé Chéri Bibi.
- Nous passons la porte du royaume de la Tourmaline, je vais ralentir pour ne pas effrayer le petit peuple. Stop !

Atterrissage en catastrophe. Je ne voulais pas dire stopper net mais c’est fait. Je vole sans mon balai, direction la branche du peuplier à laquelle je m’accroche de toutes mes forces. Une espèce de boule noire à poils passe au-dessus de ma tête et tombe dans l’étang quelques mètres plus loin. Plouf. C’était Chéri Bibi ! Vite il faut que je descende de là.
- Croissant Chaud à moi.
Je saute à califourchon sur mon balai, lui ordonne de me transporter au-dessus de l’étendue d’eau. Je m’y jette pour secourir mon ami le chat. Fausse alerte. On se regarde puis, on éclate de rire ! C’était si peu profond que tous les deux nous nous retrouvons dans la vase assis face à face avec des nénuphars sur la tête en guise de chapeau !

- Hi hi hi... Hi hi hi... Que vous êtes drôles la sorcière et son chat ! Hi hi hi...

- Chéri Bibi tu les vois ? Ce sont les fées !

- Bonjour les fées ! Je me présente je suis Ashline et voici mon compagnon le chat Dubhcatsherrybithy mais vous pouvez l’appeler Chéri Bibi.

- Bonjour jolies dames ailées que vous êtes mignonnes !

- Nous ne vous voulons aucun mal, restez, restez ! C’est toi qui les as fait fuir ! Cela ne m’étonne pas avec ta frimousse de petit diablotin trempée sous un bonnet de nénuphars.

Après une bonne demi-heure de marche, nous faisons une halte près de la rivière. Quel endroit enchanteur, les fleurs exaltent leurs parfums généreux, elles tapissent le sol de mille et une couleurs, l’herbe est d’un vert chatoyant, les arbres majestueux exhibent leur plus bel apparat en de multiples nuances de gris, d’argenté, de vert, de bleu. Le petit peuple se manifeste à nous sous forme de papillons, de coccinelles, de hannetons, et d’une petite fée solitaire assise sur le dos d’un escargot.

- N’ai pas peur, approche, je suis Ashline et lui, c’est Chéri Bibi.

La petite fée déploie ses ailes translucides et prend son envol. Avec grâce elle se pose sur la tête de Chéri Bibi. Le matou n’ose plus bouger, il ne respire plus, les yeux écarquillés. Sa bouille ronde aux joues gonflées lui donne un air de ballon prêt à exploser.

- Ujumudu idu idu bolduc ! Jumu idu bolduc !

- Je n’y comprends rien, désolée ma petite, tu ne parles pas notre langue ? Chéri Bibi est-ce que tu peux me traduire ce qu’elle nous explique ? Aide-moi !

- Maou, non impossible. Elle s’adresse à nous dans une langue féérique morte. Arrête de l’appeler « petite » elle pourrait se vexer.

Le matou en me répondant a expulsé tout l’air retenu dans ses joues et a fait perdre l’équilibre à la fée surprise et déstabilisée.
Par chance j’ai pu la rattraper de justesse dans le creux de ma main. Si seulement je pouvais décrypter ces mots...

- Seelie Idu, bolduc... Héli...Héli...odor...

- Hum, bolduc c’est du ruban cadeau, ça n’a rien à voir, zut, flûte, crotte de...

- Attends un peu, Chéri Bibi, les rubans sont souvent en soie non ? Silk, elle nous parle de Silk !

- Maou tu délires sorcière, et, « Héli odor » veut dire qu’il est au pays des elfes peut -être !

- Mais oui Chéri Bibi tu es le plus savant des chats !

De joie, je lui fais un bisou sur la tête, juste là, entre ces deux oreilles pointues. Il hérisse ses poils, avec le dos rond il fait des bonds à reculons.

- Ne refais plus jamais ça ! Une sorcière ne doit pas toucher son chat ! C’est interdit dans le règlement !

Je ferai bien un petit bisou à Seelie. Comme elle est toute mini la mimi, je lui en envoie un pour la remercier. La pauvre, elle en devient toute bleue ! Décidément, je ne fais pas les choses comme il se doit...
Je retourne à mon balai, prête pour Héliodore...

***

C’est étrange, je n’ai pas le souvenir qu’au pays des elfes il faisait froid. De larges étendues d’ombres traversent le paysage merveilleux de ce peuple pacifique proche de la nature. Le doute s’empare de moi. Nous serions nous trompés de porte, il s’agit bien d’Héliodore, le royaume du don du soleil. Je sens une présence, quelqu’un nous observe.

- Tu l’as ressenti aussi Chéri Bibi ? Sommes-nous au bon endroit ?

- Oui sorcière, nous nous dirigeons droit vers la forêt des grands arbres aux maisons de cristal autrefois si lumineuses sous les éclats de l’astre d’or. Tout est désert et terne. Cela ne me rassure guère. J’ai froid dans le dos.

- Je n’en sais rien. Allons voir de plus près.

Personne. Nous décidons de nous rendre dans la clairière du grand conseil. Ici aussi, tout est resté en place comme figé dans le temps. Et l’ombre grandit. Il fait presque nuit, c’est hallucinant alors que dans le monde des elfes le soleil ne se couchait que le temps d’une éclipse. Même la lune est voilée. Alors que mon compagnon et moi avançons dans ce décor de désolation, un être apparaît devant nous surgissant de nulle part.

- Qu’est-ce qui vous amène dans mon royaume ? Vous seriez-vous égarés la sorcière et le chat maudit ?

- A qui avons-nous l’honneur ? Je suis Ashline et voici Chéri Bibi et il n’est pas maudit.

- Duncan. L’elfe noir. Que voulez-vous ? Pourquoi êtes-vous ici ?

- Nous sommes à la recherche du grand sorcier, ou, peut-être avez-vous entendu parler du médium?

- Vous ne trouverez rien en mon royaume, de ce qu’il en reste du moins. Allez-vous-en !

- Excusez-moi Duncan j’aimerais comprendre. Vous parlez d’un royaume déchu, euh vous êtes un elfe noir... Il fait nuit et... Où sont-ils ces êtres à l’allure majestueuse aux cœurs purs et délicats dans lesquels aucune malveillance, aucune noirceur ne pouvaient s’immiscer ?

- Demandez cela aux créatures ! Elles ont les réponses à vos questions.

- Je le ferai dès que j’en aurai l’occasion. Pourtant j’aurai aimé connaître votre version des faits. Je sens qu’au fond de vous, vous n’êtes pas celui que vous prétendez être. Oui, il y a de la colère, de l’amertume, mais il y a surtout de la peine, du chagrin.

- Aïe ! Aïe maou, ça fait mal ! Sorcière regarde où tu marches, ma queue, ma pauvre queue !

- Oh pardon Chéri Bibi !

J’étouffe un rire. Mes yeux croisent ceux de l’elfe. Aurai-je vu une étincelle ? Hum, je suis plutôt douée pour les étourderies. Désolée mon matou préféré mais tu vas devoir me servir d’assistant pour mon prochain numéro de « one witch show ».

- Crotte de bergamote ! Elle a doublé de volume !

- Quoi ta tête !

- Non, maou, ma queue !

- Je vais y remédier, toutes mes excuses mon petit Chéri Bibi...

« Que sa tête et son corps enflent, doublent de volume tout comme sa queue ».
Un coup d’œil vers le matou, le voilà qu’il se transforme.

- Chéri Bibi mais qu’est-ce qui t’arrive, tu deviens gros comme un cochon !

« Cardamone toute mignonne redonne au matou quelques atouts » !
- C’est presque ça, sauf qu’il manque les poils...

- Sorcière ! Arrête, j’ai honte, me voici tout nu maou, en présence d’un elfe !

- Pardon Chéri Bibi. Je vais te rhabiller. « Fil à toile d’araignée tisse et tisse sans tarder un beau manteau à notre chat préféré »

Petit à petit le corps rasé se couvre d’une épaisse fourrure. Elle est de couleur crème et bouclée. Résultat, un joli petit mouton aux grands yeux verts furibonds. Je feinte un air choqué. A mes côtés l’elfe a détourné la tête. Dépêche il te faut trouver autre chose mais rien ne vient...

- Miabèhhh, bèhhh...

J’explose de rire ! Je n’en peux plus, j’en pleure ! Plus que Chéri Bibi s’excite, saute dans tous les sens de fureur en bêlant, plus je ris. Allongée dans l’herbe, une main sur mon ventre et l’autre qui essuie mes larmes.

- Pff...Vous êtes fous tous les deux et ridicules. Et toi le mouton si tu ne mets pas fin de suite à cette mascarade je vais t’attraper et te donner en pâté aux loups !

Sur ces paroles je me ressaisis. Le pauvre Chéri Bibi en est tombé raide de peur, comme mort, les quatre pattes à l’air. Je me dépêche pour réciter la bonne formule qui lui rendra son apparence. En me relevant je n’en crois pas mes oreilles...

Duncan rit aux éclats, plié en deux. Son visage décrispé s’illumine. Ses yeux pleurent de bonheur. Je garde le silence. Le chat est venu me rejoindre sans râler, il a compris mon petit stratagème. Puis l’elfe remis de ses émotions se livre.

- Mon royaume a sombré dans les ténèbres. Mon peuple s’est évaporé dans l’éther du néant. Je survis. Des mondes se sont éteints. Plus de princesse endormie, plus de dragon ni de prince ou de chevalier vaillant. Plus de licorne, de gnome ou de farfadet, les créatures n’ont qu’une obsession, l'argent. Les pensées créatrices du monde parallèle ne parviennent plus à nous et nous mourons peu à peu dans la solitude et l’oubli.

Il lève son regard vers le ciel. Un rayon du soleil d’or a éclairé son visage pendant quelques secondes avant que l’obscurité ne referme ses bras sur nous. Je l’ai vu. Je l’ai vu dans sa splendeur d’autrefois.

- Ne me demandez pas de rester vous savez bien que je ne le peux. J’ai une mission.

Je m’apprête à repartir lorsque sa main se pose sur mon épaule.

- Erina, Silk est passé il y a trois jours, il cherche une terre d’asile. Il se dirige vers la cité des grottes chez les nains dans l’intention de quémander leur protection au royaume de la topaze.

- Merci Duncan.

- Faites attention à vous sorcière et vous aussi félin magicien !

***

« Les pensées créatrices ne nous parviennent plus... » Que voulait-il dire exactement... Si seulement j’avais une boule de cristal je pourrais y voir plus clair.

- Ashline ! Ne l’as-tu pas vu, il était là juste sous nos yeux, à l’entrée du royaume de la topaze dans le désert des roses de sable !

- Pardon, je réfléchissais aux paroles de Duncan et... Bon, rebroussons chemin, allons à sa rencontre.

Croissant chaud exécute un looping digne d’une attraction de fêtes foraines et nous dépose à quelques mètres du médium qui continue sa route sans prêter attention à notre venue. Nous le suivons en discutant entre nous sans nous soucier de son comportement austère. C’est que nous le connaissons bien notre médium, lui et son caractère de serpent venimeux. Il finira bien par se retourner et nous cracher son venin à la figure, et ceci en un temps relativement court puisqu’il a banni le mot « patience » de son vocabulaire.

- J’ai hâte que cette histoire se termine et que nous puissions retrouver notre ami l’elfe, pas toi Chéri Bibi ? Et les fées également !

- J’aimerais y être déjà maou...

- Toi le chat maudit, tu ferais mieux de te taire. Et toi, Ashline, à quoi tu joues ? Je ne te dirai pas où se trouve le grand sorcier. Déguerpissez, hors de ma vue, je ne vous le répèterais pas deux fois !

- Tu penses te débarrasser de nous aussi facilement ! Tu te trompes, Monsieur le médium lunatique, nous continuerons de marcher derrière toi que tu le veuilles ou non jusqu’à ce que tu me donnes ce que je veux !

- Ah oui ! Et que désires-tu sorcière ?

- Je veux une des trois boules de cristal que tu caches dans ton sac. Tu n’en as aucune utilité tu es le grand médium, le lien entre tous les mondes parallèles !

- J’en garde une pour le maître et l’autre est pour moi, on n’est jamais assez prudent.

- Et la troisième alors ? Où est-elle ?

- Je vois l’elfe noir ne t’as pas tout dévoilé, c’est à lui que j’en ai fait cadeau.

Duncan ne m’en a pas parlé... M’aurait-il volontairement caché cette information... J’ai du mal à le croire... Concentre-toi il faut absolument convaincre Silk de t’en remettre une.

- J’accepte. Je ne vous supporte pas dans mon dos, surtout le chat. Mais à une condition que tu me donnes quelque chose en échange.

- Euh... Je n’ai rien à t’offrir. Mon amitié...

- Je n’en veux pas, tu peux la garder.

- Croissant chaud. Tu pourrais te déplacer plus rapidement.

- Non mais tu me vois moi le grand médium traverser le pays sur un balai comme une vulgaire sorcière ! Mais je rêve !

- Alors dis-moi ce que tu veux, je ne vois vraiment pas ce que je pourrais te donner en échange.

- La pointe d’améthyste.

- Oh je vois. Puisque je n’ai pas le choix, la voici.

C’est avec un pincement au cœur que je lui remets le bijou, souvenir de mon arrière-grand-mère. Silk s’éloigne déjà. Abandonnée dans le désert, j’espère que la boule de cristal entre mes mains nous apportera de nouveaux indices pour notre quête.

***

- Éloigne-toi, tu me déconcentres avec tes mimiques ! Tout ce que je vois dans le cristal c’est ta frimousse déformée.

- Maou, je m’en vais faire la chasse aux lézards si tu ne veux pas de moi.

Enfin la paix ! Je me détends. Des fragments de souvenirs me parviennent du fin fond de ma mémoire de sorcière. Une à une les pièces s’emboitent comme un puzzle dont l’image prend forme lentement. Elle se manifeste enfin sous les traits du maître assis à une table en bois. Il écrit. Sa plume court sur les pages jaunies du livre des sorciers.
Il y a des lustres que plus personne ne l’a complété de nouvelles formules magiques. Si seulement je pouvais me rapprocher pour lire.

- Ohé, Chéri Bibi, n’y a-t ’il pas moyen de faire un zoom sur l’image ?

- Je ne suis qu’un chat qui ne fait que gêner les sorcières, maudire les médiums, rire les elfes et fuir les fées ! Maou, je n’en sais rien.

Alors que je fixe à nouveau la boule de cristal, je me rends compte que le plan de l’image à changer. Je lis les mots tracés par l’encre de sa main.
...C’est ainsi que Silk m’a enfermé dans cette grotte avec le pentacle, lequel m’a ouvert le livre des sorciers, de l’encre, une plume. J’ai renoncé à tous mes pouvoirs pour ne pas être localisé par les créatures. Le médium reviendra pour...

- Maou, Silk le maudit ! Il a osé enfermer notre maître ! Ashline, nous ne pouvons pas rester ainsi les pattes croisées sans rien faire !

- Oui tu as raison. Nous le suivrons à distance.

- J’espère qu’il ne détectera pas notre présence. Est-ce que tu ne peux pas nous rendre invisibles ou créer un champ magnétique pour brouiller nos ondes ? Ashline réponds-moi et ne vole pas si vite !

Boum. Nous avons pris de plein fouet un mur transparent. Nous voilà étendus sur le sol bouleversés par l’émotion du choc de notre collision. Il nous a devancé. Il savait que nous allions le poursuivre...

- Non ce n’est pas possible ! Duncan, c’est lui qui nous a barré le chemin !

- Oh non, maou, que je suis triste et moi qui croyait que c’était notre ami ! Qu’allons-nous faire maintenant, tout est fichu. Avec l’elfe noir comme complice nous n’avons aucune chance de libérer notre maître.

- Duncan ! Pourquoi ? Non ne t’en va pas, je veux savoir. Je veux comprendre ! Crotte de bergamote, ne me mets pas en colère tu sais de quoi est capable une sorcière dans ces cas-là ! J’exige une explication ! Je ne te laisserais pas partir...

- Je suis un elfe noir. Un elfe noir.

- Oui au cœur d’or. Duncan il n’y a aucune méchanceté en toi, je le sens. Dis-moi la raison qui t’a poussé à faire cela. Et pour Silk aussi... Viens t’asseoir avec nous, je t’en prie.

Il décide de nous rejoindre en s’installant dans le sable à nos côtés. Il regarde le matou, lui sourit. Il le caresse. Son regard se pose sur moi. Je le fixe droit dans les yeux. Je sais qu’il va tout me dire...

Une légère brise souffle sur nos visages. Nos cheveux flottent dans le vent. Tout est silencieux. Le seul bruit que l’on entend, ce sont les ronronnements de Chéri Bibi qui se frotte contre l’elfe. J’avais oublié ce sentiment de tranquillité depuis mon escapade avec le matou. Je ne suis plus du tout pressée à entendre ses explications. Je resterais bien volontiers encore un long moment ainsi, l’esprit apaisé, à me laisser bercer par les ronrons de ce chat curieux à la faculté de s’exprimer dans notre langage...

- Je resterais bien aussi Erina tout près de vous, de toi. Malheureusement cela est impossible et tu le sais. Chéri Bibi en t’entraînant dans cette aventure pensait bien faire et il s’ennuyait tout seul dans son coin. Il me ressemble sur ce point. Comme tous ceux qui vivent encore dans les mondes parallèles, il a cherché à attirer l’attention des humains car il en a besoin. C’est vital pour nous. Sans eux, nous n’existons plus. Nous sommes les survivants des mythes, des légendes, des contes, des histoires fantastiques, des poèmes...

Là, sont les pensées créatrices, dans les rêves des hommes ! Combien d’entre eux ne nous portent plus dans leur cœur ! C’est ainsi que mon peuple a disparu, comme tant d’autres. Et pour que nos mondes ne s’écroulent pas entièrement, nous avons décidé, nous les rescapés, de nous transformer en personnages des ténèbres. Ce sont les seuls qui vivent encore dans l’esprit des hommes, ils sont le reflet de leurs pensées négatives. Celles-ci ont envahi leur être... pas étonnant avec ce qu’il se passe sur la belle planète bleue...

Silk a enfermé le grand sorcier parce que le maître le lui a ordonné. Il ne lui fera aucun mal. Au contraire, il le protège des créatures ces hommes avides de pouvoir, capables de toutes les trahisons et crimes inimaginables pour arriver à leurs fins sans le moindre scrupule. Tu m’en vois peiné pour les tiens, Erina. Ils nous ont tout pris, tout ce qui pouvait rapporter des bénéfices pour grossir leurs comptes en banque, comme s’il n’y avait plus d’autres plaisirs sur terre. Ils sont même allés jusqu’à établir des cotes par catégories de personnages dans le seul but de nous mettre en concurrence, d’attiser l’envie et la jalousie. Ils nous forcent à donner le meilleur de nous-mêmes pour rester en tête de liste car être hors course signifie l’oubli, la solitude et la mort...

Notre mort et la vôtre également car rien dans tout l’univers ne fonctionne dans un seul et unique sens. Toi, tout comme les tiens, plus que jamais vous avez besoin de nous, de vos rêves pour garder l’équilibre.

Il ne nous reste plus que quelques minutes Erina, et si, toi et moi, nous leur donnions pour le peu de temps qu’il nous reste, un instant de bonheur, un moment tout en amour. Offrons-leurs du rêve !
Au premier regard posé sur toi, j’ai su que mon cœur battrait au rythme du tien. J’aimerais ne plus te quitter des yeux. Et quand je les ferme, ils ne voient que toi. Que dirais-tu d’une histoire d’amour entre un elfe noir et une sorcière ? Tu sais ici tout est possible, alors...

Il se penche sur moi, prend mon visage dans ses mains. Je sens ses lèvres sur les miennes. Nous fermons les yeux...

Je me sens soulever par une force inconnue. Est-ce l’amour ?

Je redescends lentement, mes pieds touchent le sol. Le décor a changé. Je suis seule dans les bois. L’ai-je rêvé ce baiser ? Je pose mes doigts sur ma bouche et je sens encore sa douce chaleur...

Je fouille dans ma poche pour prendre mon portable. Tiens une pierre roulée, un cristal de roche et... mon collier...

Treize minutes ! Treize petites minutes se sont écoulées depuis ma rencontre avec le chat noir. Il me semble être partie une éternité.

Je rentre chez moi. J’ai un peu froid. Je vais me faire un café bien chaud. Un chat miaule au bout du chemin. Au revoir Chéri Bibi tu me manqueras... vraiment.
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