Baleine sur Mer

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Baleine sur Mer

Dans la passe le courant de flot dessine des cyclones voyageurs de tourbillons baladeurs en forme de tasse au chocolat qui se dispersent et s’assaisonnent au limon. A cette heure tous les cris sont défunts. A dix mètre un vol de mouettes agonise. Dans le marais la terre noire a mal à ses nerfs. Ce n’est plus l’heure de danser ni de se chamailler. Le ciel est lourd non pas d’orage mais d’attente. Tout est si calme que demain se confond avec hier dans les jours qui se mêlent.
« Le fleuve est haut.
– Il sent la mer.
– Oui, mais pas encore la houle juste le varech et la moule.
– C’est l’heure du maigre ?
– Oui c’est la fin du jusant, c’est même l’étale de basse mer. Le flot va pas tarder il est déjà là au large.
– Tu crois qu’il y a beaucoup de maigres en ce moment ?
– Difficile à dire mais si on descend sur la fosse à Meschers en début de flot par le banc de Saint-Vivien à l’approche tu rentres les avirons et les dames de nage et tu n’avances qu’à la voile pour avorter tout bruit et tu attends. Tu presses l’oreille sur l’eau et si tu entends un bruit de machine de cargo ou de paquebot c’est pas la peine de pêcher. Tu peux rentrer chez toi c’est vain. Retour obligé tu ne pêcheras rien que dalle.
– Mais si t’entends bien à fond un bruit de locomotive à vapeur en rut, t’as pas le temps de jeter tes filets à l’eau qu’ils sont déjà pleins de maigras à crever les filets. C’est genre pêche miraculeuse. C’est le frai et toutes les femelles sont très lourdes de tous leurs œufs.
C’est folie, ça grouille à gicler d’eau comme si le fleuve bouillait de jaillir de poisson.
– Mais on dit aussi qu’à l’aube de l’aube parfois la Rivière fourmille de poissons à ne plus savoir qu’en faire ?
– Ah oui ! Mais ça c’est par jusant. C’est différent, très différent, très, très. Tu dois te réveiller à 4 heures du matin bien avant l’aube de l’aube pour être à poste à six heure du matin sur la fosse à Meschers. Quand tu arrives sur le lieu de pêche tu fais silence, tu écoutes. Pas de bruit. Tu colles ton oreille au fond de la yole contre une varangue près de l’étalingure la tête dans la baille et tu écoutes. Si tu entends comme un bruit de mobylette dans la mer c’est pas la peine, tu peux aller retourner te coucher vite fait, tu n’auras pas un mégra, le maigre a fui.
Par contre l’oreille vissée au même endroit dans la baille sous l’étalingure tu entends du mouillé butineur comme un bruit-brouhaha de faux-bourdons dans les près qui vendangent les marguerites qui fait vibrer l’eau en vibrions faut vite jeter les filets à l’eau, vite, vite et le miracle va se produire du maigras plein les mailles t’auras. Et c’est la fête au portefeuille, crois-moi.
– C’est la vie, la vie de la mer. Ça frétille.
– Le ciel est couleur œuf au plat il faudrait pas trop tarder.
– Il ne faut jamais réveiller la mer, jamais. Un jour je rentrerai dans le fleuve, je me glisserai sous la peau du fleuve pour comprendre le monde et l’agitation du monde toujours en mouvement. Je me tiendrai au lieu où l’eau, la mer rencontre la terre dans la ronde des jours. »
La Gueille* -Terie est un ancien chaudronnier marine qui a aménagé une épave en crevettier pour pouvoir vivre paresseux. Quand il a levé la chevrette* dans ses filets, il n’a plus qu’à aller au fenouil pour épicer la pêche. Il reprend du souffle :
« Tu sais petit le Fleuve c’est un médicament il guérit tout et toujours apaise l’âme. Le Fleuve c’est limon et le limon, qu’élixir de jouvence, il guérit tous les maux.
– De l’âme surtout.
– Le Fleuve c’est mon Nôstre Dame de Lourdes à moi. Dans Ses bras je suis sauvé de tous mes mauvais rêves. Le Fleuve c’est ma mère et mon père. Le Fleuve toujours me guérit de la vie. Sache Petit Genou qu’il y a beaucoup d’amour dans le Fleuve. L’estuaire il me fait l’âme couleur âme couleur de rosaire, une âme barbouillée de chapelets. Hi !
Le silence a gagné le fleuve et la conversation ; l’enfant s’enfouit dans ses souvenirs de rêves, le fleuve détourne les nuages et la croûte du soleil dans une lutte couleur d’arc-en-ciel moiré de combinaisons se berçant d’illusions dans l’intense. Il y a du ciré dans l’air et beaucoup de largeur comme si la grâce était une force quand l’estuaire respire la marée. Petit Genou, le teint rose nacré d’huître, gobe sa bouche les yeux dans les étoiles du jour dans son âme tant les couleurs sont en émoi, à chavirer. Dehors le temps fait la grimace, il mêle ses gris trop pâles pour avoir le droit d’exister et de cacher le ciel. Ces sales nuages traînent par terre à l’écorcher pour effacer la mer. Les nuages ont toujours été jaloux de la mer, toujours depuis la nuit des airs. Ils repeignent leurs gris et ne vont pas tarder à pleurer.
« Tu as bien armé la canne Petit Genou ?
– Oui, je l’ai armée avec le gros hameçon, l’hameçon à pêcher le gros, le requin sur fil d’acier.
– Elle plie bien la canne. C’est du bon, tu très bon, du Brésil, du bois de Campêche.
– C’est calme.
– Attends, attends tu vas voir quand tu vas choper la loubine.*
– Oh !
– Oh ! »
La yole cule, le bateau file en folie.
« Ohlala ! Ohlala ! On file vers la mort.
– Qu’est-ce qu’on fait ?
– Je sais pas, j’en ai pas la moindre idée, on ne peut que laisser faire ! On verra.
Petit Genou souris-moi je te prie pour me protéger !
– Tu crois que on part pour les enfers ?
– C’est sûr à cette vitesse à 36 nœuds, sûr !
– Qui nous entraîne ?
– Le diable. »
Le bateau traverse l’estuaire dans la fureur des eaux, la yole plane sur les lames entraînée par le fil de pêche par l’arrière à se retourner à cette allure. La vague de poupe est monstrueuse et elle accélère mon Dieu ! Le bateau court vers la Pointe de Grave. Les jours vont chavirer. Les jours ont chaviré. Aujourd’hui est demain. Ils ont levé la Baleine Bleue chevauchée par l’âme du Capitaine Achab. Mama mia ! Ils ont levé le Léviathan de l’embouchure à sombrer ! La yole n’aura plus de demain. Couper le fil ! Couper le fil ! Trop tard ! La Baleine bleue sort de l’eau dans une orgie de boue, la gueule en sang fouettée par le fil de pêche, en furie, elle gicle de boues et de sang. Elle explose. Le ciel est rouge. Elle explose énorme, déborde, si énorme qu’elle submerge la terre et ensevelit les marais en leur lit de vase même le soleil se masque dans un lit de roseaux happée, hachés. La mer bout. La terre flambe. Le sang mugit et éparpille les corps, les limons et les cendres. Le sang en bouillon dépèce les corps. C’est la guerre sur le fleuve et les basses terres. Le Seigneur est défunt. Et la Baleine le sceau du diable.
Le ciel est sang, la mer est sang. La baleine fertilise la terre. La baleine fertilise la mer. Apocalypse des mers. La rivière en pleure, la rivière en meurt.
( Confiné parmi les choses. Jeudi 9 avril 2020. Sainte Marie d’Egypte, Sainte Julie, Saint Albert, Saint Amance, Sainte Concesse, i Casilde, Saint Denis de Corinthe, Saint Edèse ; Saint Gautier, Saint Gauthier, Saint Gaucher, Saint Hugues de Rouen, Sainte Macarie, Saint Perpet ou Perpétue, Saint Procore, Saint Rédempt et Saint Tudy sont fêtés en famille. Saint Gauthier sont fêtés. Hier la lune était pleine d’elle-même et rose de courage et d’ardeur. Le soleil est chaleur, le soleil est ardeur ce jour bien qu’un talweg météo coquin va plisser le ciel et voiler l’après-midi avenir. A cette heure : 11 heure 38. Le Larboust est tout propre de soleil cru de vert printanier, il faut dire que la semaine est sainte religieusement. Les merisiers aux flancs des monts sont des houppettes de lumière. La mer pleure de ne pas rencontrer le bonheur de la fleuraison sur ses eaux. Soucis, pâquerettes, jonquilles illuminent les près. Le jour appelle demain. La Baleine flotte dans le ciel ; on dit que là est la raison pour laquelle le ciel est bleu et que lorsque ses fanons se débauchent il pleut. )
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