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Mememomo

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Le balai et le plumeau

Raymonde jeta un coup d’œil à la pendule du salon et fronça les sourcils : 15h 55. Elle avait invité Simone à prendre le café à 16h et n’aimait pas qu’on soit en retard. C’était un manque d’éducation intolérable. Simone le savait et avait toujours pris soin de ne pas la faire attendre. Raymonde se leva, passa dans la cuisine dont la fenêtre donnait sur la rue. Personne. Agacée, elle revint au salon. L’aiguille avait à peine bougé. En s’approchant de la pendule, elle aperçut une légère trace de poussière sur le cadran. Elle se précipita dans la cuisine, sortit un chiffon d’un placard et fonça nettoyer le verre qui retrouva instantanément sa netteté. Satisfaite, elle alla ranger le chiffon. Juste à ce moment, la sonnette retentit.
Plaquant sur son visage son plus beau sourire, elle ouvrit tout en pensant qu’il lui faudrait, délicatement, cela va sans dire, glisser une observation. Sinon, Simone risquait d’en prendre à son aise.
Simone était sur le paillasson, l’air essoufflée.
– Oh ! Je suis absolument désolée d’être en retard. Ma fille vient de me téléphoner. Ma petite Chloé vient d’être transportée à l’hôpital. Elle est tombée dans la cour de récréation et elle s’est entaillée sérieusement le genou. Ils vont devoir la recoudre.
– Je me doutais bien qu’il était arrivé quelque chose. Oh ! Ma pauvre ! Entrez donc, vous allez me raconter.
Simone était vraiment bouleversée, c’était incontestable. Elle oublia d’essuyer ses pieds sur le paillasson avant d’entrer. Il ne pleuvait pas mais elle apportait avec elle la poussière de la rue. Puis elle déposa elle-même sa veste sur le portemanteau et entra tout de go dans le salon. Raymonde le remarqua mais ne dit rien. Cela aurait été malvenu. Elle se contenta de proposer une tasse de café.
– C’est une bonne idée. Je suis tellement retournée.
Raymonde alla brancher la cafetière, préparée depuis longtemps, sortit du four le quatre-quarts qui tiédissait et le déposa sur un plat. Naturellement, les tasses, les assiettes et le sucrier étaient déjà disposés sur la table basse du salon. La pendule sonna quatre heures tandis qu’elle apportait le gâteau. Allons, Simone n’était pas très en retard. Il lui fallait être indulgente. Afin de montrer sa bonne volonté, elle prit la bouteille de cognac.
– En voulez-vous une larme dans votre café ? Vous avez bien besoin de vous remonter.
Simone acquiesça avec gratitude.
La conversation s’engagea sur l’enfant blessée. L’une et l’autre firent les pires supputations : et si elle n’avait pas été vaccinée ? Et si elle avait perdu trop de sang et ne supportait pas la transfusion ? Et l’anesthésie ? Il y a toujours un risque, n’est-ce pas ? Et si elle allait attraper l’une de ces horribles maladies qui hantent les couloirs des hôpitaux ? Elles se penchèrent sur le dictionnaire pour retrouver le mot : nosocomial. Une maladie nosocomiale. Pauvre petite Chloé ! Même si la blessure lui laissait une horrible cicatrice ou si elle devait boiter tout le restant de son existence, l’important était qu’elle reste en vie.
Tout en évoquant l’enfant sur ses béquilles, Raymonde aperçut une minuscule tâche sur la serviette qu’elle tenait à la main. Pourtant, elle avait toujours eu à cœur de maintenir son linge en parfait état de propreté, surtout ce service en lin qui lui venait de sa mère. Inquiète, elle jeta un regard à sa voisine, mais celle-ci ne semblait s’être aperçue de rien et estimait à présent le prix d’un fauteuil roulant.
Une deuxième tournée de café, une deuxième larme de cognac : le temps passa vite et Simone s’écria soudain qu’elle devait partir. Raymonde la réinvita pour le surlendemain : elle aurait sûrement des nouvelles de sa petite-fille.
Après le départ de son amie, Raymonde emplit le lave-vaisselle, mit les serviettes dans le panier à linge sale, astiqua la table et balaya le salon. Elle passerait l’aspirateur le lendemain.
Tout en préparant son repas du soir, elle resta songeuse. La poussière sur la pendule, la trace sur la serviette : c’était indigne d’une bonne maîtresse de maison. S’était-elle laissé aller ces derniers temps ? Il lui faudrait y remédier dans les plus brefs délais. Tout en mangeant, elle fit son plan de bataille. Elle allait inspecter chaque pièce de la maison et noter les imperfections. De même, pour le linge, surtout celui qui ne servait pas souvent. La vaisselle, aussi, celle des grands jours, en particulier. La saleté la rebutait. Elle lui rappelait son enfance, sa mère débordée par sa nichée de mômes et son père qui...

Quand Simone revint deux jours plus tard, elle avait passé le salon au peigne fin, déplacé les meubles et découvert, à sa grande horreur, une toile d’araignée qu’elle s’était empressée de détruire. Au printemps prochain, elle remplacerait la tapisserie et en profiterait pour changer les rideaux quelque peu défraîchis.
Cette fois, Simone attendit que Raymonde lui propose de la débarrasser de son manteau et n’entra pas dans le salon avant d’y être invitée. Tandis qu’elles dégustèrent leur café, toujours arrosé d’une larme de cognac, Raymonde demanda des nouvelles de Chloé. L’enfant allait bien. Elle n’avait que trois points de suture et était rentrée chez elle immédiatement après l’intervention. Elle reprendrait l’école le lundi suivant.
– C’est peut-être un peu prématuré ? hasarda Raymonde.
Simone fut bien de cet avis. Elle avait tenté de raisonner sa fille en lui démontrant les risques qu’elle faisait encourir à la petite mais la jeune femme avait minimisé le danger. Quelle génération !
– Ah ! Moi, je n’aurai jamais laissé mon enfant retourner si vite à l’école ! J’aurai été bien trop inquiète.
Raymonde opina.
– Moi, non plus. Je les surveillai continuellement. D’ailleurs, je n’ai jamais voulu les envoyer en colonies de vacances ou en classe de neige ! Pourtant, à notre époque, il se passait moins de choses que maintenant. Malgré tout, il fallait être vigilant. Au moins, je peux être fière du résultat. Ils n’ont jamais traîné avec les vauriens et ils ont un bon métier tous les trois.
Simone s’offusqua légèrement de cette petite pique et rétorqua vivement :
– Ma fille a été très bien pour les premiers mais depuis qu’elle a repris son travail, je trouve qu’elle se laisse un peu aller avec Chloé. C’est l’influence de sa belle-famille. Cela ne me plaît pas mais je ne peux guère aller contre.
Raymonde renchérit sur son propre gendre et ses deux belles-filles. A son grand dam, son dernier fils, divorcé, vivait avec une femme plus jeune que lui, une écervelée selon Raymonde.
– Laura fume toute la journée, elle ne crache pas sur la bouteille et elle jure comme un charretier. Sincèrement, j’espère qu’ils ne resteront pas ensemble.
– Elle boit ? Vous croyez que c’est grave ?
– Je l’ai vu plus d’une fois pompette et plus que pompette, je devrais dire. Quant à la cigarette, c’est bien simple, elle en allume une à celle qu’elle vient à peine de terminer.
– Comme c’est désagréable ! Elle n’a pas la correction d’aller dans le jardin ?
– Pensez-vous ! Elle n’y songe même pas alors que mon mari n’a jamais fumé dans la maison. Cette femme n’a aucune pudeur.
– Ma pauvre ! soupira Simone, pleine de compassion.
– Je dois dire que je ne comprends pas ces gens qui boivent, fument et ne savent pas se tenir. Avec toute la publicité qu’on fait contre le tabac, elle devrait réaliser que c’est malsain, pour elle et pour les autres. Chaque fois qu’elle vient, j’en ai pour une semaine à chasser l’odeur.
– J’ai une amie, enfin, juste une connaissance, dont le père est mort d’un cancer du poumon. Eh, bien, cela ne la dérange pas de continuer à fumer.
– Moi aussi, je connais une femme dans ce genre : trois cancers dans sa famille. Savez-vous combien de paquets de cigarettes elle fume par jour ? Trois ! Vous vous rendez compte ? Trois par jour !
– Ces gens n’ont aucune volonté. Ce n’est pas si difficile d’arrêter.
– Vous avez raison. L’alcool et la cigarette sont des dangers. Et je ne parle pas des autres drogues. J’espère de tout mon cœur que cette fille ne pousse pas Yann dans cette voie.
– Vous voulez dire de l’herbe ?
– Oui, c’est à cela que je pense. J’ai bien peur qu’elle l’entraîne dans des chemins douteux.
Les deux femmes soupirèrent de concert avant de se lancer dans de nouvelles tirades sur qui manquait de volonté.
– Regardez la petite Duchesne, s’exclama Raymonde. Elle n’a pas 16 ans et elle est obèse. Obèse, il n’y a pas d’autre mot. Je ne comprends pas sa mère. Moi, je lui interdirais toutes les sucreries. C’est dommage pour la petite. Elle n’est pas si vilaine et il faut lui accorder qu’elle sait bien s’habiller malgré son poids.
– C’est vrai, elle doit dépenser un argent fou dans ses vêtements.
– C’est son père qui lui donne. Vous savez, il a quitté sa femme et il doit se sentir un peu coupable. Alors il essaye de se racheter.
– Comment savez-vous tout cela ? s’écria Simone, stupéfaite.
– Madame Duchesne me l’a dit elle-même. Je ne lui ai rien demandé. Vous connaissez ma discrétion. Elle était furieuse parce que son mari, enfin, son ex-mari, ne lui verse pas toujours régulièrement sa pension alimentaire mais il trouve toujours le moyen de passer les caprices de sa fille.
– Moi, à sa place, je confisquerais cet argent.
– C’est bien ce que je lui ai dit. Depuis, elle me bat froid.

Simone partie, Raymonde se mit à prévoir la journée du lendemain : elle décida de nettoyer sa cuisine de fond en comble.
Ce ne fut pas une mince affaire car il lui fallut déplacer le réfrigérateur et la gazinière. Quelques taches de gras sur le sol l’horrifièrent. Elle frotta consciencieusement toutes les surfaces. Le résultat était à la hauteur de ses espérances et elle s’octroya une journée de congé avant de passer à sa chambre, la chambre d’amis et à la salle à manger. Ensuite, il faudrait songer à la cave. Cela devait bien faire un mois qu’elle ne l’avait pas balayée.
Raymonde en était à vérifier l’argenterie quand on sonna à sa porte. Intriguée, elle regarda par la fenêtre : elle reconnut Laura, la jeune femme avec qui vivait Yann. Elle se dirigea en hâte vers la porte, persuadée qu’un malheur était arrivé. Laura lui sourit et se baissa pour attraper un énorme sac de voyage.
– Voilà, expliqua-t-elle sans préambule. Je me suis disputée avec Yann. Je ne sais pas où aller. Alors, je me suis dit que vous pourriez m’héberger deux ou trois jours, le temps qu’il réfléchisse.
Raymonde était effarée. Elle n’avait pas la moindre envie de vivre, ne serait-ce que pour deux ou trois jours, avec cette femme. Mais elle ne savait pas du tout comment le lui dire. D’ailleurs, Laura l’avait presque bousculée et était déjà entrée. Elle fila directement dans la chambre d’amis que Raymonde venait tout juste de fourbir, déposa son manteau sur le fauteuil et le sac sur le lit. Puis elle prit un paquet de cigarettes et se dirigea vers la cuisine.
– Je prendrais bien un café et nous pourrons parler.
Ahurie devant ce sans-gêne, Raymonde s’exécuta. Quand elle voulut aller chercher les tasses dans le salon, l’autre l’interrompit :
– Ne vous en faites pas pour moi. Ce n’est pas la peine de sortir la porcelaine.
Raymonde se sentit gênée mais Laura s’assit sans façon sur la table, un pied sur un tabouret, réclama un cendrier et se mit à parler de Yann. Ces derniers temps, ils n’arrêtaient pas de se disputer. Il voulait un enfant, elle aussi, bien sûr, mais pas tout de suite. Six mois plus tôt, elle avait décroché un CDI et elle aurait préféré attendre un an ou deux avant de lâcher son entreprise pour plusieurs mois.
Raymonde n’était pas de cet avis : les enfants sont plus importants que le travail. Yann n’en avait pas eu avec son ex-femme, ce qui avait été une des causes du divorce. L’espace d’un instant, elle faillit le rappeler à Laura. A ce moment, la jeune femme secoua sa cigarette dont la cendre tomba sur le sol. Raymonde eut alors la vision de ce qui allait se passer. La jeune femme resterait ici quelques jours, sèmerait une pagaille incroyable, laissant derrière elle ses mégots et l’odeur imprégnerait toute la maison. Puis elle repartirait, aurait son enfant et il serait aussi mal élevé qu’elle. Un cauchemar chaque fois qu’ils viendraient ! Ce serait la répétition de son enfance à elle. Et si c’était une fille, peut-être que Yann, lui aussi... Elle ne voulait pas y penser. Pas à ce que son père lui avait fait et que Yann pourrait faire à sa fille avec une compagne aussi bordélique que Laura.
Alors, elle lui proposa un plan : laisser croire à Yann qu’elle était d’accord mais continuer à prendre la pilule en cachette. Elle arrêterait, comme bon lui semblait, dans un an ou deux.
La jeune femme sauta de joie et cigarette s’écrasa sur le carrelage.

Raymonde ne parvint pas à trouver le sommeil. Le repas avait été une dure épreuve. Laura avait exigé une entrée, un plat, du fromage et un dessert. Elle avait fouiné dans la cave pour dénicher une bonne bouteille, une de celles que Raymonde gardait pour les grandes occasions. Elle s’était, en outre, servi un apéritif et n’avait pas rechigné au cognac dans le café. Elle était complètement ivre en allant se coucher.
Raymonde finit pas s’endormir puis se réveilla à trois heures du matin pour aller aux toilettes. En passant devant la chambre d’amis, elle aperçut un rai de lumière. Laura s’était endormie avec la lumière allumée. Raymonde soupira et ouvrit doucement la porte : la jeune fille ne s’était même pas déshabillée et elle ronflait sur le dessus de lit. Sa main tenait une cigarette, heureusement éteinte. Raymonde était furieuse. Et si le couvre-lit avait pris feu ?
Puis elle se calma, se dirigea vers la cuisine où elle prit une boîte d’allumettes. Elle enflamma la cigarette sur une bonne longueur et replia un pan du couvre-lit qui se mit immédiatement à grésiller. La jeune femme ronflait toujours. D’un coup d’œil, Raymonde vérifia que la fenêtre était bien fermée. Elle se retira, ferma doucement la porte et glissa au bas le chien en tissu qui lui servait l’hiver à calfeutrer l’entrée.
Quand les pompiers débarquèrent, une heure plus tard, alertés par les voisins, elle le retira avant d’aller leur ouvrir. Elle avait l’air de ce qu’elle était : une vieille dame réveillée en sursaut qui ne comprend rien à ce qui se passe. L’un des pompiers la conduisit dans la cuisine tandis que les autres déboulèrent dans la chambre d’amis. Les gaz avaient fait leur œuvre et Laura était morte asphyxiée. Raymonde pleurait. Elle pleurait à gros sanglots sur tout le ménage qu’elle aurait à effectuer pour remettre sa maison en état. Elle sécha peu à peu ses larmes. L’assurance paierait le plus gros des dégâts. Une fois de plus, elle mènerait un combat victorieux contre la saleté, la souillure et l’ignominie.

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