8
min

Balade sur l’aire de Bourg-Teyssonge

624 lectures

23

FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
Qui se rappelle de Walter Lau, ce petit être insignifiant, maigrichon et à la mine défaite ?

Rien, personne, néant, oui, néant...

Quelle âme perdue par cette fraîche nuit d’avril gémit encore ?
Qui pourrait soulever ce mystère ?

Les lignes parallèles fraîchement repeintes semblent encore suinter, et ne transpirent pourtant que des gouttelettes de rosée.
La rêche lumière blanche et crue projetée par les frêles lampadaires rend l’emplacement encore plus glacial, et ce n’est pas la petite bâtisse de briques rouges coiffée d’un toit vert, incongrue au milieu de ce vomi de bitume, qui rehausse réellement le manque de couleur.
Il n’y a guère plus d’une douzaine de places pour les véhicules légers et trois ou quatre pour les poids-lourds. Pas de quoi attirer la foule, juste ce qu’il faut pour satisfaire une envie pressante.
Trois petits bosquets se bousculent pour occuper la place restreinte du minuscule talus situé entre la baraque et le container à ordure.
Seul le nom laisse rêveur. Un poil lubrique, un poil romantique, deux mots qui, lancés comme cela ne laissent pas indifférent, interpellent l’esprit aux aguets.
Oui, c’est cela, aux aguets...

C’est une nuit claire, Walter roule depuis un bon moment, peut-être même trop longtemps, quand il entrevoit le panneau annonçant l’aire de repos. Il sourit à l’évocation que lui procure la consonance de ce nom, puis son rictus se fige, ses yeux picotent et il serait temps de soulager sa vessie qui, sous la pression constante de sa ceinture de sécurité, se manifeste par de légers élancements de plus en plus fréquents.
C’est une nuit claire et fraîche. Il actionne le levier. L’aile droite de sa voiture s’illumine comme s’il venait d’éveiller une luciole au derrière orangé, s’exprimant dans un morse monosyllabique. Il dévie lentement vers le couloir d’engagement qui le conduit droit à un soulagement certain.

Il stationne sa vieille Datsun au plus près de la cabane, descend de sa voiture et repousse nonchalamment la portière derrière lui. L’air frais le cueille, mais passé ce léger choc thermique, il ne trouve pas qu’il fait si froid. Il jette un œil à sa montre, 01h12. La chaleur du sol s’est depuis longtemps dissipée. Il appuie son cul contre le capot encore chaud et s’allume une cigarette. Il la savoure par petites bouffées. Malgré le fait qu’il soit un grand fumeur, il s’interdit de le faire à l’intérieur de l’habitacle, vu qu’il a une sainte horreur des lieux clos qui sentent le renfermé ou le tabac froid.

Une légère brise caresse son visage, la fumée s’évade en décrivant des courbes verticales, comme happée par une ventilation invisible. Il laisse vagabonder ses pensées, perdu dans la contemplation du chapelet gris, les fumerolles courant vers le projecteur blafard situé au-dessus de sa tête. Une nuée de petits diptères improvisent une danse déjantée, autour de l’élément perturbateur du colloque, qu’ils tiennent en virevoltant autour de l’ampoule qui brille autant qu’elle le peut, pour les remercier de tant d’attentions.
L’écho lointain des voies de circulation l’arrache à sa torpeur. Il jette son mégot et le terrasse du talon jusqu’à ce qu’il ne manifeste plus le moindre signe de réanimation.
Le passage d’un poids-lourd arrache au silence un soubresaut d’asphalte languissant au cri étouffé.

Walter s’avance vers les toilettes. Une odeur de lavande chimique mêlée à un relent de vieille pisse irrite d’entrée ses narines quand il y pénètre. L’utilisateur précédent n’a pas eu le temps d’atteindre la coupe d’offrande, libérant son effluve le long du mur dont la petite mare visqueuse au coin de celui-ci témoigne de la violence du jet. Il s’en détourne et s’approche de la première pissotière pour y déposer son obole. Il sent le liquide chaud s’échapper dans une relaxation totale. Il ferme les yeux un instant, en soupirant. Bon dieu, il y en a au moins dix litres ! Un bruit de cliquetis le soustrait à sa réflexion.
En sursaut, il tourne la tête, manquant de peu de finir sa vidange sur ses souliers, mais il n’y a personne. Il s’applique à déposer la dernière petite goutte de son aumône quand un hurlement strident se fait entendre. Il remonte sa braguette avec précipitation, entrouvre la porte et jette son œil droit à l’extérieur, mais n’entrevoit rien.
Il suppose que la fatigue lui joue des tours et s’en retourne se laver les mains.
Le bruit est plus net, comme le froissement violent du métal. Il se précipite dehors, fait le tour de son véhicule et ne constate rien d’anormal. Il fait un tour sur lui-même, histoire de vérifier qu’il est bien seul sur ce parking.
Il devrait se reposer un peu avant de reprendre la route, pense-t-il.
Au moment de s’en convaincre, tous les poils de son échine se hérissent. Il a nettement senti quelque chose passer dans son dos et le frôler suffisamment pour en sentir le souffle du déplacement. Paré d’une bonne dose de sueur froide, il se retourne lentement. Son cœur s’emballe, balance une alarme criarde qui résonne sur ses tempes, mais il n’y a toujours rien... Rien que lui et sa stupide angoisse nocturne qui se ravive. Cette bonne vieille terreur infantile qu’il rejette en haussant les épaules. C’est à cet instant précis que l’effroyable bruit de tôle froissée et de verre brisé l’oblige à refaire volte-face, résonnant à en broyer ses propres entrailles.

Ses lèvres s’entrouvrent pour laisser échapper un cri, il sent ses yeux quitter leurs orbites et se met à trembler. Sa voiture git devant lui, éventrée, comme si elle venait d’être pourfendue dans sa longueur par une griffe géante...
Sous l’effet de surprise, il manque de s’étouffer en ravalant sa salive.

Il toussote, postillonne sur son éternelle veste en tweed verte, se penche avec une envie soudaine de cracher ses tripes sur ses jolies chaussures de golf, mais n’en fait rien.
Il relève les yeux vers sa Datsun fumante. De sa main droite, il enlève sa couvrante grise et râpée. De la gauche, il tamponne son crâne, en partie dégarnie, avec son mouchoir. Il n’a pas sué ainsi depuis des lustres. Il finit de se redresser et se recouvre la tête.

Qu’est-ce que c’est que ce délire ? se demande-t-il.
C’est à cet instant qu’il perçoit un murmure, ou plutôt une comptine...

« Gentil coquelicot, mesdames. Gentil coquelicot, nouveau... »

Il tourne la tête. Sur sa gauche se tient un inconnu qu’il n’a pas entendu arriver. Une barbe de deux jours surplombée de touffes de cheveux hirsutes, aussi clairsemées que sur la toundra. Entre les deux, des petits yeux noirs et caverneux sur lesquels retombent de longs sourcils broussailleux qui cachent ses paupières fripées. L’homme le fixe, ses mains d’un blanc cadavérique tremblent, se croisent et se décroisent frénétiquement. Walter se sent aspiré par ces gouffres sans fond qui l’enveloppent dans leur aire glaciale.

Walter se recule instinctivement.

— Qui êtes-vous ?
— Peu importe. Je dois juste vous poser une question.
— Laquelle ?
— Pourquoi n’êtes-vous pas venu au dernier rendez-vous ?

Walter écarquille les yeux. Quel rendez-vous ? Un spot éclaire soudain un coin de sa conscience. Il recule encore d’un pas.

— J’ai pensé que la présence de mon collègue suffirait.
— Triste erreur. Je ne pense pas que cela soit une excuse suffisante pour le patron. Il n’a guère apprécié la façon dont
s’est terminée la précédente réunion.
— La précédente...
— Truffer de plomb son majordome l’a quelque peu irrité, vous comprenez ?
— J’avoue que nous avons eu là un mauvais réflexe, mais nous étions tous trois dans un climat tendu.
— C’est navrant M. Lau.
— Croyez que j’en suis désolé. Vous venez pour quoi ?
— Je ne suis que le messager.

L’homme débite sur un ton monocorde ce qu’il est réellement advenu de son collègue. Walter, tous sens en alerte, recule encore. Sa main glisse vers sa poche droite, le plus discrètement possible.

— Il ne vous servirait à rien.
— Vous venez pour m’exécuter ?
— Non. Je ne suis ici qu’en simple messager, ne vous l’ai-je pas déjà dit ? Et aussi pour profiter du spectacle et en rendre
compte au boss.
— Quel spectacle ?

Tendant sa main gauche, l’inconnu désigne la voiture décharnée. Walter regarde d’un air interrogatif le petit personnage, quand celui-ci claque des doigts...

« Approchez ! Approchez ! Mesdames et messieurs ! Venez admirer ce spectacle unique, la noirceur personnifiée, l’abîme de vos songes. Il connaît vos envies les plus secrètes, la vérité de vos mensonges, vos secrets les plus enviés... Venez voir à l’œuvre le dévoreur d’âmes ! »

— C’est un cauchemar. Réveillez-moi... Tout cela ne peut-être réel ! s’écrie Walter, atterré.

Il tourne sur lui-même, planté au milieu de cette piste de cirque, noyé sous les projecteurs et les ricanements d’une assistance fantomatique, quand le bruit d’un mécanisme se déclenche au-dessus de lui. Ebahi, il regarde une cage descendre lentement.
Il en suit la course jusqu'à ce qu’elle touche le sol. Il sursaute quand claquent les points d’attache, les uns après les autres. Il tourne de nouveau, cette fois entouré par cette prison, puis s’arrête... Ses yeux se portent vers ce qui lui semble être une trappe donnant accès aux coulisses. Elle ne doit pas faire plus de trente centimètres sur vingt.

Les lumières s’éteignent, un silence de plomb écrase les gradins, une lance de poursuite éclaire la trappe vibrante sous un roulement de tambour...

Il reste figé un moment à regarder l’ouverture. Elle lui fait penser à la gueule d’un monstre prêt à cracher son venin, ses flammes ou l’on ne sait quoi. Inconsciemment, il commence à arpenter la cage, puis secoue les barreaux, cherche une faille. La foule applaudit de nouveau, trépigne aux premiers signes de son affolement. Assis dans un coin, le petit homme reste impassible, sourire dédaigneux au bord des lèvres, attend de se délecter du spectacle à venir.

Walter tend un bras vers lui comme s’il pouvait l’allonger suffisamment et l’atteindre.

— Espèce d’enfoiré ! Que m’avez-vous fait ? Sortez-moi de ce délire !
— Quel délire ? Mais tout ceci n’est que la réalité...
— Non, vous n’existez pas, tout cela n’est qu’une hallucination.
— Et ça, ce n’est qu’une illusion ? dit l’homme en montrant du doigt l’embouchure.

Lau se retourne. Une chose couverte d’une toison noire et presque vaporeuse vient de faire son entrée dans l’hémicycle. Lui, il reste paralysé devant cette apparition. L’animal fait le tour de la cage à deux ou trois reprises. A chacun de ses passages Lau frissonne, il en attend l’attaque. Un effluve fauve et musqué imprègne l’air bousculé par sa course folle. Son pelage semble changer de teinte suivant l’angle de l’éclairage, tantôt sombre, grisâtre, tantôt clair, brun, tigré, roux, les variations en deviennent hypnotiques. Il s’arrête brusquement à l’opposé et fait volte-face. Il se rue d’un bon vers lui, dans un hurlement strident dont la résonnance le glace. Suit un grognement, plus proche d’un miaulement rauque que d’un rugissement. Walter plonge en avant et évite ainsi l’attaque de plein fouet, mais la bête est bien plus rapide que lui, il rebondit sur un barreau et repart dans l’autre sens. Resté courbé, il n’a pas le temps d’esquiver le retour de la furie.
Une griffe lui balafre profondément le dos, de bas en haut. La brusque pénétration lui a coupé le souffle. Il sent très précisément la plaie s’ouvrir le long de son échine, une patte prend appui sur sa tête, puis plus rien, si ce n’est un filet de sang chaud qui coule sur son oreille droite, s’échappant de son cuir chevelu lacéré. Il est pris d’un vertige et s’agenouille. Où est-elle ? Où est cette saloperie de bestiole ? Il lève les yeux en direction du ricanement. La créature, accrochée au faîte de la structure semble vraiment rire et se moquer de lui. Il n’a pas le temps de comprendre qu’elle lui retombe dessus. Tout son crâne vibre sous l’effet de la violente baffe qu’il se prend au passage. Sa joue gauche, violemment perforée, n’est plus que douleur. Ses yeux le brûlent, il ne voit plus rien que le nuage de sciure soulevé par le roulé-boulé du monstre.
Walter se recroqueville à terre, la tête entre les jambes, se bouche les oreilles avec ses paumes pour ne plus entendre la foule exulter...
Il serre les dents et se concentre pour échapper à ce cauchemar, mais malgré ses efforts, sa respiration s’emballe. Il reste prostré dans cette position jusqu'à ce que le moindre bruit s’évanouisse.
Quand il ouvre un œil, il ne voit que le bitume craquelé du parking. Il prend une profonde respiration, commence à se redresser en dépit de la violente douleur qui lui vrille le dos. L’autre enfoiré est planté devant lui, son sourire remplacé par une sale grimace. Il veut finir de se relever, mais les forces lui manquent.
Les moucherons dansent toujours à la cime du lampadaire. Les bruits lui parviennent étouffés, sa joue gauche est en feu, ses oreilles bourdonnent et la tête lui tourne.

— Vous êtes très fort M. Lau. Vous auriez pu paniquer et craquer, mais non.
— Comment avez-vous fait cela ?
— C’est un don, mais encore faut-il que la cible soit particulièrement réceptive. Vous êtes resté concentré et maître de
vos actes, ce qui vous a permis de briser le charme, mais ceci ne vous sauvera pas pour autant, croyez-moi.
— Vous pensez m’achever avec d’autres illusions ?
— Non, je n’en ai plus besoin. Vous oubliez que la petite bête est déjà sortie de sa boîte ?

L’homme accompagne ses paroles et dévoile à Walter un petit réceptacle en bois précieux dont le couvercle est finement sculpté. Il l’ouvre.
Walter frissonne, est pris de nausée et reste perplexe. Il est vide.

— Etes-vous suffisamment sonné pour ne pas vous rappeler que la trappe s’était ouverte ?
— Ce n’était pas réel...
— Vos blessures le sont pourtant.
— Vous avez très bien pu me les infliger pendant que je me trouvais sous votre emprise.
— Moi ? Non. Lui, oui.

Il sent une légère pression sur son épaule droite. Il n’a pas le temps de tourner la tête que la brûlure provoquée par l’introduction d’un dard dans son cou le paralyse. Le feu se propage dans sa gorge, ses yeux s’injectent de sang, ses lèvres tremblent, sa vue se trouble. Il ne peut crier car sa gorge a doublé de volume. Obstruée, elle interdit toute circulation d’air. Ill étouffe et ne peut plus bouger. L’homme s’agenouille. Le regard embué, Walter distingue vaguement une petite forme noire réintégrer son écrin que l’autre referme et glisse dans la poche de sa veste.

- Désolé M. Lau, mais vous savez comme moi que c’est la dure loi du métier.

Il abandonne Walter, posé, assis sur ses talons, les bras pendants, les yeux exorbités, la figure boursouflée, tel qu’on le découvrira quelques heures plus tard.

PRIX

Image de Été 2013
23

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Marie-Françoise
Marie-Françoise · il y a
Récit d’ horreur qui tient en haleine jusqu’au bout, l’intensité est bien rendue par des descriptions physiques à vs glacer le sang.Merci
·
Image de VioletteBaudelaire
VioletteBaudelaire · il y a
Wouah !
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème

NOUVELLES

Dans un pays chahuté par les vents du nord et les embruns de l’ouest, il existe une ville. Cette ville est la plus grande ville du pays. Elle est urbanisée, moderne et dispose de toutes les ...