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Balade d'une voleuse de regards

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Serge

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Je m’appelle Adriana, j’ai dix-huit ans et je viens du quartier Ferentari, au centre du Secteur 5 de Budapest. Comment te décrire mon quartier ? Aujourd’hui, de l’extérieur, c’est quand même beaucoup plus facile, même si ici vois-tu, la vie est encore plus désespérante, mais comment on pouvait savoir ça nous autres ? Là-bas, tu aurais vu toute notre famille vivre dans une seule pièce, sans eau, sans électricité, tu aurais voulu marcher dans la rue en terre battue, et les façades des immeubles noircies par la misère, auraient sali dès le premier jour ta joie de vivre.
Dans ce quartier fantôme peuplé d’épouvantails on marche seul, on ne vit pas, on se cache.
Bien sûr, tu aurais voulu en savoir plus, alors, à la nuit tombée, tu serais allé observer des enfants de nulle part et de personne, quitter les égouts et se rassembler par petits groupes. En t’approchant un peu plus, tu aurais entendu de pauvres mots que tu ne connais pas, prononcés avec la violence d’un autre âge, tu aurais peut-être cherché à récupérer – à tes risques et périls –, un de ces sacs plastiques dans lequel ils trainent leur oxygène, leur paradis artificiel bas de gamme, leur passeport pour l’enfer, de la colle de cordonnier. Les plus âgés ont souvent le cerveau détruit et deviennent trop dangereux pour les autres, alors ils sont rejetés. Comme dans tous les clans, il y a aussi des loups solitaires.
Si tu pouvais te glisser parmi eux, tu trouverais à coup sûr plus de drogue que de nourriture, tu verrais leurs bras ravagés par les infections, la mort rôder dans les ruelles puantes, le SIDA triompher et de temps en temps, des véhicules spéciaux ramasser, avant le lever du jour, des petits cadavres pantelants, pour éviter les épidémies et cacher une peste qui ne dit pas son nom. Dans le quartier Ferentari, au centre du Secteur 5 de Budapest, les services sociaux font ce qu’ils peuvent, mais les médicaments sont ensuite échangés au marché noir, et les seringues distribuées gratuitement sont de si mauvaise qualité, que leurs aiguilles cassent dans les veines, ça se produit trop souvent, regarde leurs bras...
Alors si tu vas dans ma ville en touriste, visite le palais de Budavàr, l’Opéra d’Etat Hongrois ou la Basilique Saint-Etienne de Pest, tu verras, c’est une grande et belle ville pleine d’histoire. Mais je t’en supplie, évite le secteur 5, et promets-moi de ne jamais t’approcher du quartier de Ferentari, même par simple curiosité ou pire, par compassion. De toute façon personne ne peut plus rien pour eux, c’est trop tard.
Je suis née et j’ai vécu là-bas. Depuis plusieurs années, mon école est fermée, ou plutôt ouverte aux quatre vents, à la neige, à la pluie et à la mort aussi. J’ai dix-huit ans et aujourd’hui, je suis si loin de mon quartier, Ferentari... Juste avant ma naissance, le gouvernement a construit spécialement pour nous, ce ghetto dans la zone 5 et comme tant d’autres, mes parents ont été sédentarisés. Ils ont vécu au jour le jour, de rien, de récupération, de petits boulots, de vol surtout, perdant ici le peu de dignité et d’humanité qu’il leur restait. Là-bas, petit à petit, tout le monde est devenu invisible, insensible, les jeunes crèvent de désespoir et les vieux agonisent dans l’indifférence générale.
Moi pourtant je suis restée avec Grand-père jusqu’au bout.
Quand j’ai quitté l’école à neuf ans, je savais tout juste lire et écrire notre langue, je n’ai donc aucune instruction mais j’avais besoin de savoir, de comprendre. J’ai beaucoup parlé avec Grand-père, tout ce que je sais aujourd’hui avec certitude, je le tiens de lui, il a toujours essayé de répondre du mieux qu’il pouvait à mes questions ; il avait trop peur – c’était son expression – que la porte de l’ignorance se referme sur moi. Avant Ferentari on raconte qu’il a été un guide pour la communauté, un vrai chef et un fameux musicien.
Un soir, dans l’appartement délabré de Ferentari, au fond de la zone 5, il s’est laissé mourir de tristesse, enfin je crois. Le jour d’avant, alors que je le croyais endormi – il ne parlait plus depuis longtemps déjà –, il m’a demandé d’un geste de la main d’approcher du lit. Sous son matelas humide et sale, sa main tentait de me montrer quelque chose, j’ai aussi appris à lire les mouvements de sa main. Alors, j’ai glissé la mienne, jusqu’à ce petit livre que je connaissais bien, avec des reliefs sur la couverture. La première page vierge et jaunie semblait protéger son titre du temps, imprimé en majuscules et en hongrois sur la suivante :

« MÉMOIRE et TRADITIONS des MINORITÉS TZIGANES »

C’était sa seule richesse et ma seule lecture, notre histoire. Grand-père m’avait tout raconté, avec, comme il savait si bien le faire, des détails finement ciselés sur le parchemin enluminé de sa mémoire. Une image de la Vierge noire de Budapest au regard si grave, marquait encore un passage de la page 125 :

... En 1957, création de l’Association Culturelle des Tziganes de Hongrie :
Il était capital alors pour sauvegarder notre identité, de conserver les différentes formes d’art de notre communauté et de garder une trace durable de notre langue ancestrale...

Au dos de l’image, cette belle pensée de Grand-père, qu’il avait aussi rédigée en hongrois :
« Nous étions un peuple d’artistes et de troubadours et l’Europe était notre scène. »
Comme instruction, il ne me reste que de belles histoires et mon bien le plus précieux, ce petit livre qui contient mes racines.
Depuis quelques temps, si loin de chez moi, je me suis dit que je pouvais aussi faire quelque chose. Alors, j’ai décidé de raconter la suite de notre histoire dans ce petit carnet à spirale, volé sur un étalage. Je l’écris pour toi, parce qu’un un jour c’est sûr, tu le découvriras, sinon à quoi bon ? Mais surtout pour moi, pour nous, pour éviter – comme le craignait Grand-père – que la porte de l’ignorance ne se referme définitivement sur ma famille, sur mon peuple. Pour laisser passer un peu – juste un peu – de lumière.

***

L’Europe est toujours notre scène aujourd’hui, mais une scène de misère et de désespoir.
Celle par exemple de cette famille, la mienne, recroquevillée contre ce rideau sale, au pied de l’escalier de la gare. Il y a deux ans, nous avons vécu dans le terrain vague d’une autre grande ville française, au bord de l’autoroute, dans une cabane faite de bois, de matière plastique et de tôle ondulée. Trop froid, trop humide, trop peu de nourriture, c’est ici que mon père est vraiment tombé malade. Avant, là-bas, il était maçon dans la zone 5 de Budapest, il avait déjà essayé plusieurs fois de venir ici, seul, pour améliorer notre vie là-bas, mais il est revenu à chaque fois encore plus pauvre et dégradé. Loin de nous, forcément, il a fait de mauvaises rencontres et l’alcool a terminé le sale travail de la misère qu’il essayait de fuir. On n’échappe pas à son enfance comme ça.
Quand ils sont venus le chercher dans la cabane humide et que la sirène l’a emporté en hurlant, on a cru avec ma mère et mes deux petits frères que c’était son dernier voyage. Deux jours après, ils l’ont ramené, il avait descendu encore une marche, son regard était vide et il réagit bizarrement depuis. Parfois – à toi, je peux bien le dire –, j’aimerais qu’il pose directement le pied sur la dernière marche une bonne fois pour toutes.
Regarde-le, mais regarde-le ! Accroupi par terre, avec cette pierre dans la main ! Cet homme qui me faisait sauter sur ses genoux est devenu une bête curieuse, il sent mauvais et en plus, il fait peur aux enfants. Mon père est mort il y a longtemps, le jour où il a décidé de quitter la misère de la zone 5 de Budapest, pour un mirage. Je ne vais pas tout te raconter, laisse-moi je te prie un peu de fierté. Notre vie se résume à survivre jusqu’au jour suivant, par tous les moyens. Les lois et les interdits ne sont pas fait pour nous, alors tu peux tout imaginer et nous juger comme tous les autres, je ne t’en voudrais pas.
Ne te laisse pas rebuter pas ce petit carnet à spirales, je sais, il est sale et écrit en hongrois, il cumule les handicaps à l’image de mon peuple. J’écris en cachette, souvent à la tombée du jour, blottie contre ce vieux rideau, à l’heure où les derniers grands oiseaux blancs retournent en mer en pleurant le jour qui fuit. Parfois, quand mon cœur et mes yeux sont trop lourds, le plus grand d’entre eux s’approche doucement et me prend sur son dos. Je survole la gare et j’aperçois alors, à deux pas, quatre points noirs minuscules, deux bambins et leurs parents, une famille égarée dans le temps. Curieusement, à l’endroit d’où je t’écrivais, sur la marche – là tout près du point qui représente ma mère –, la place reste vide, comme si j’étais déjà ailleurs. Ensuite, quand le ciel rougit, je pars sans bruit avec eux vers le large, sans un seul battement d’aile, jusqu’au lendemain, jusqu’au fond de mes rêves. De mon rêve...
... Le soleil était tellement haut et cruel, qu’il avait chassé mon ombre sur la pierre du quai. J’étais assise comme d’habitude, en face des grands voiliers. Tout à coup, le plus majestueux, un trois-mâts, s’est enflammé en quelques secondes juste devant moi en crépitant comme de la paille, puis le port tout entier a disparu dans une fumée noire qui s’épaississait et m’emprisonnait. J’étais terrorisée.
Ensuite, un doigt monstrueux a percé l’obscurité pour m’accuser, une voix hurlait : « ça devait arriver, c’est de ta faute sale bohémienne ! » puis dix, puis des centaines de doigts et de voix. Pour m’enfuir, pour ne plus les entendre, je me suis faite toute petite et je suis allée me cacher tout au fond de la terre ; là, j’ai attendu et je me suis endormie en sécurité. Tout d’un coup, je me suis sentie soulevée très haut en plein soleil, je me sentais si légère ! Devant moi brillaient deux yeux énormes et souriants, ceux d’un petit garçon émerveillé qui venait de trouver dans l’herbe, un scarabée avec de beaux reflets verts. Ça signifie sûrement quelque chose, tu crois aux rêves toi ?

***

Grand-père m’a expliqué tout ce qui est écrit dans le livre. Il y très longtemps, notre peuple a quitté le nord de l’Inde où il était exploité et persécuté, pour chercher une vie meilleure, tu vois c’est drôle comme l’histoire se répète. À force d’être de nulle part, nous sommes devenus transparents, comme mes petits frères qui ne vont pas à l’école et croquent à pleine dents vos détritus, plus personne ne les remarque. Comme cette famille, la mienne, dont la maison ouverte aux quatre vents est violée chaque jour par des centaines de passants, par des milliers de pas. Une scène quotidienne et banale pour les habitués de l’escalier de la gare, ceux des bistrots d’à côté, et pour tous les bénévoles qui ont fini par s’habituer eux aussi.
Je sais ce que tu penses :
« Comment une jeune Rom de dix-huit ans, sans instruction, pauvre, affamée, brutalisée par la vie et peut-être en mauvaise santé, peut-elle encore trouver la force de s’intéresser à l’histoire d’une minorité sans avenir ? »
Écoute, ce qui reste aujourd’hui de mon peuple exilé, pourrait tenir tout entier dans ta ville. Il a pourtant donné au monde des musiciens, des danseurs, des peintres, des sculpteurs, des écrivains, des poètes et tant d’autres artistes. Le livre en parle aussi beaucoup, c’est notre fierté et à mon avis, une raison suffisante pour rester debout. Le livre de Grand-père ne ment pas, je le sais.
Lui, n’a pas eu à faire ce long voyage à l’abri des regards, depuis la cabane de l’autoroute jusqu’à cette grande ville où tu habites peut-être, une ville magnifique, un peu plus près du soleil. Au fait, passes-tu souvent près de l’escalier de la gare ? Les petites villes tu sais, ce sont les pires, il faut beaucoup de courage pour les traverser, supporter le poids des regards, du mépris et de la fatigue aussi – Grand-père au moins n’a pas connu ça, je l’entends encore :

« Un jour c’est certain, ce sera trop dur et tu perdras courage. Avant que ce jour-là n’arrive, choisis une pierre, une belle pierre qui te ressemble, c’est important ; pas trop lourde, mais suffisamment lisse et arrondie pour qu’elle ne te blesse pas, et garde-là au creux de ta poche, comme une "présence amie".
Quand le cœur te manquera vraiment, quand tu voudras mourir, alors serre-là de toutes tes forces et – si c’est raisonnable bien sûr – ce que tu demanderas, elle te l’accordera. Tu en auras bien besoin pour la fatigue du voyage, la tristesse et surtout la peur. Tu pourras aussi lui confier tes souhaits, tes désirs et même tes rêves. Surtout, n’en abuse pas et n’en parle jamais à personne ! »

J’ai bien suivi le dernier conseil de Grand-père, et je me suis habituée à cette présence amie contre ma jambe. Je l’ai choisie suffisamment arrondie et de la couleur des rivières, translucide avec des beaux reflets verts – on dit que c’est la couleur de l’espoir. Il avait raison, elle m’aide à tenir, à ne jamais baisser ni les bras, ni les yeux, et même – ça va sûrement te choquer – à jouer aussi de temps en temps. Jouer à voler des regards aux passants, jouer à exister pour quelqu’un, même une seconde. Je n’en ai jamais parlé à personne, tu comprends, on pourrait se moquer, se méprendre sur mes intentions.

***

Un nouveau matin. Les premiers trains ont déversé dans l’escalier, des gens pressés et préoccupés. L’air plus vif que d’habitude a réveillé beaucoup plus tôt toute ma famille, blottie le long du rideau fatigué. On a mangé quelques restes de la veille distribués par ma mère, et mes petits frères, à peine éveillés, ont tendu leurs petites mains sales aux voyageurs, pour leur moisson quotidienne de pièces jaunes.
Moi, c’est différent, tous les matins, je me dirige seule vers le Vieux-Port. Ici, je peux mieux aider ma famille, il y a beaucoup de monde et des touristes toute l’année. Je ne tends pas la main, ça, jamais. Je me tiens assise ici et là, en face des voiliers, près des grands oiseaux blancs. Personne ne s’intéresse au livre de Grand-père qui reste toujours refermé devant moi sur le sol, juste à côté de la boite en métal qui tinte parfois. Personne ne remarque la petite pierre blottie au fond de ma main et personne ne remarque non plus mon jeu préféré. J’ai les yeux très clairs, c’est plutôt rare, il parait que ça vient de très loin.
Mon père lui, il vient juste de se réveiller. Tous les soirs à la tombée du jour avec son caddie de fortune, il part chercher des trésors dans les poubelles de ta ville, il se débrouille avec ça. Le cuivre, c’est comme de l’or pour nous, il y a en a partout, le savais-tu ? Casser les moteurs électriques, c’est devenu sa spécialité et puis j’ai l’impression que ça calme aussi sa haine et ses vieux démons. La veille, il a trouvé un moteur énorme, je crois qu’il s’est levé avec l’idée fixe d’en venir à bout ce matin. Il n’a besoin que d’une énorme pierre tranchante, toujours la même, et d’un vieux tournevis. Sa violence vient d’entrer toute entière dans la pierre. Il est déjà au travail, mais ce sera dur cette fois, je crois qu’il a vu trop grand... Le moteur rebondit, se cabre et résiste, il ne veut pas disparaître lui non plus, c’est normal.
En me réveillant j’ai su que quelque chose allait basculer aujourd’hui, définitivement. Le ciel était trop blanc, les oiseaux trop peureux, tout allait beaucoup trop vite autour de moi, trop chaud, trop bruyant, trop cruel. Et j’ai perdu pied...
« Quand le cœur te manquera vraiment,... »
J’avais envie de partir, fermer les yeux et ne plus rien entendre, d’arrêter de respirer et disparaître sous ce trottoir. Assez profond pour ne plus entendre le bruit de leurs pas, et surtout celui de cette pierre remplie de haine, qui frappait encore et encore.

«... quand tu voudras mourir... »

— Je ne sais pas Grand-père, je ne sais plus, allez, laisse-moi partir. D’ailleurs tu n’es pas le mieux placé pour me donner des conseils, tu as bien fini par baisser les bras toi aussi, pas vrai ?

«... alors serre-là de toutes tes forces... »

— Et si cette fois ça ne marchait pas, tu y as pensé avant de t’enfuir en douce ? Tu crois vraiment que je peux tout lui demander ? Et si je n’y croyais plus ?

«... ce que tu demanderas elle te l’accordera. »

— S’il te plait, demande-lui plutôt, toi, de là-haut. Tu pourrais bien faire ça pour moi, non ? Juste pour un regard, une dernière fois. Ensuite, c’est promis, je me débrouillerai toute seule.


«... Tu pourras aussi lui confier tes souhaits, tes désirs et même tes rêves. »

J’ai refermé ma main sur elle, de toutes mes forces. J’ai fouillé des yeux la masse des passants, comme on racle un vieux fond de tiroir, pour quelques miettes, pour chercher un signe, et c’est arrivé sans prévenir, comme dans un mauvais film :
Il avait le port d’un prince et dépassait la foule d’une tête, je l’ai remarqué tout de suite. Il devait sûrement téléphoner à quelqu’un de très proche et lui souriait comme si la personne se tenait là, juste en face de lui. J’aurais pu être cette personne, ne souris pas, je l’ai vraiment pensé, imaginé. Pourquoi retenir une pauvre rêverie sans conséquences ? Il dégageait comme une espèce de lumière dans ce flot gris et anonyme ; alors je l’ai choisi, et la pierre est venue broyer l’intérieur de ma main.
«... si c’est raisonnable bien sûr... »

— Pardonne-moi Grand-père, je ne suis pas sûre d’être raisonnable cette fois !

Il allait passer à ma hauteur et le miracle s’est produit là, devant moi, ça, je n’aurais jamais osé le rêver. Comme s’il avait deviné, comme s’il voulait jouer lui aussi, sans ralentir le pas et sans changer de direction, il a tourné lentement la tête vers moi, alors je suis tombée au fond de ses yeux, une seconde, une éternité et tout s’est ralenti autour de nous... La seconde suivante son pied aveugle heurtait violemment le corps de mon père accroupi au ras du sol, toujours aux prises avec son fichu moteur. J’ai refusé de voir, d’entendre.
Un cri perçant m’a pourtant ouvert les yeux, celui du jeune homme à terre, tétanisé par la peur, avec la pierre remplie de haine juste au-dessus de sa tête. Puis un autre cri a déchiré ma gorge, pas le mien, je te le jure, mais celui de la bête sauvage qui attendait son heure, tapie dans mon ventre. Mon père s’est retourné surpris, alors le jeune homme en a profité pour s’enfuir en titubant dans la foule, comme un animal traqué.
Cette fois, j’ai vraiment senti mon cœur s’échapper, alors j’ai attendu la fin, seule sur l’escalier, le souffle coupé. Mais l’air revenait déjà par petites bouffées, la douleur violente du sang qui affluait dans mes jambes est arrivée juste après.
«... Surtout n’en abuse pas... »

— Mais tais-toi donc... Une seconde Grand-père, une se-con-de ! Tu appelles ça abuser toi ?

Quand ma mère m’a pris la main, les bouilles sauvages et étonnées de mes petits frères se sont rapprochées. Mon père, lui, fixait quelque chose sur le sol qu’il était sûrement le seul à voir. Je me suis levée doucement, tout était trop calme, cotonneux, irréel, comme après une explosion, tu vois ? Le bourdonnement est resté dans ma tête et autour de ma famille pétrifiée, la foule semblait maintenant flotter dans l’air, encore plus lointaine que jamais. C’est à ce moment-là que j’ai su, quand j’ai senti cette brûlure, cette déchirure au creux de ma main.
Je savais bien que quelque chose allait se produire, que quelque chose allait se briser aussi, qu’il fallait oublier les princes charmants pleins d’attention et les contes de fées – avec leurs fins mielleuses. Je savais aussi qu’il nous faudra toujours partir d’un pays, partir loin, très loin, comme le raconte le livre de Grand-père. Je savais maintenant que c’était le prix à payer pour briser la malédiction des intouchables, pour construire autre chose, recommencer à chanter, danser, écrire et peindre le monde, oui, surtout repeindre ce drôle de monde.
Partir encore et le plus loin possible...
J’ai caché le livre et la boite en fer blanc sous ce vieux matelas, où j’avais passé la nuit avec mes deux petits frères. Comme tous les matins, j’ai fait un signe de la main à ma mère, elle balayait son bout de trottoir, sa maison imaginaire ; à peine un regard de la part de mon père, il avait déjà tout oublié, et la pierre venait de crever son satané moteur, ça c’était important ! Comme tous les matins, avant de partir, j’ai passé la main sur la tête de mes deux petits frères au visage barbouillé, et après un semblant de toilette, j’ai pris le chemin du port où j’avais maintenant mes habitudes. Là-bas, je ne gênais plus personne depuis longtemps et, de plus en plus souvent, j’avais même l’impression de rêver tout ce qui m’entourait : les passants, les bateaux, le ciel et ses nuages. J’allais me réveiller... Quand tu perds la notion du temps, ton esprit te joue des tours.
Au coin de la rue, je me suis retournée une dernière fois pour garder dans ma mémoire cette famille humaine, ma famille, échouée sur un trottoir de ta ville ; même les rats qui passent de temps en temps leur volent la vedette aux passants, tu te rends compte ? Je ne peux pas rester sans rien faire, je ne vais pas baisser les bras tu m’entends ? Je ne serai jamais une sale bohémienne, ni une mendiante ou une impertinente voleuse de regards. Je viens d’une lignée oubliée d’artistes voyageurs, d’un peuple qui a refusé la fatalité, d’un pays où des ancêtres courageux et intrépides avaient le teint cuivré et les yeux de la couleur des rivières, pour mieux faire voguer leurs rêves, rafraichir des contrées inconnues, et y déposer sans bruit les trésors de leurs cœurs.

***

Voilà, il est neuf heures du matin et je termine la dernière page de ce carnet. Dans quelques instants, comme tous les matins, ma mère s’apprêtera à rouler avec pudeur le matelas des enfants, sous lequel j’ai laissé la boite en fer blanc et le livre de Grand-père. Je n’en aurai plus besoin. Elle va trouver ça étrange et commencera sûrement à s’inquiéter mais n’osera rien dire, comme d’habitude. Le marque-page est resté à la page 125, ce n’est pas un vrai marque-page, mais une simple image de la Vierge Noire de Budapest. Au fait combien y a-t-il de saintes Vierges différentes ? Tu le sais sûrement toi.
Le dimanche, je vais souvent m’installer à la sortie de l’église qui domine le port. J’arrive juste à la fin de la messe, avant, c’est inutile. Souvent, les portes sont déjà grandes ouvertes, et les gens de chez toi remercient en chantant la Sainte Vierge drapée d’or – tu sais, celle qui regarde la ville en souriant, de la colline d’en face. Dis, tu la connais-toi cette louange pure comme le chant d’une source ? Chez nous, la Vierge Noire n’a pas d’habit de lumière, elle n’en aura jamais et son visage reste bien grave, il faut la comprendre aussi.
Plus tard dans la journée, étonnés de ne pas me revoir à midi, mes petits frères poseront des questions et ce soir, mon père finira peut-être par réagir.
Maintenant, je vais quitter cette marche – les bancs non plus ne sont pas faits pour nous –, et prendre l’avenue en direction des voiliers. D’ici, je peux voir un grand trois mâts qui se balance dans le soleil, le même que dans mon rêve, on dirait un signe, un appel. Mais je n’irais pas jusqu’au port ce matin, je n’irai plus jamais. J’ai une autre idée en tête.
Je dois marcher encore quelques minutes jusqu’au croisement des deux tramways, mon carnet serré dans la main droite, la pierre dans l’autre, pour me poster là, sur le côté, exactement entre les deux stations. J’attendrai le son de la cloche, et à ce signal, il me restera quelques instants pour m’avancer et sentir une dernière fois cette chaleur, cette présence amie – comme dirait Grand-père – au creux de ma main. Mes yeux couleur de rivière pourront alors se refermer sur mon histoire, et le long dauphin métallique qui serpente dans ta ville me soulèvera, tout en douceur, pour m’emmener ailleurs, très loin, le plus loin possible j’espère...
Quand tu liras ces lignes – car tu les liras et elles toucheront peut-être ton âme –, vois ce que tu peux faire pour ma famille, une attention, un simple geste. Soit délicat avec eux, surtout ne les effraie pas, ils sont seuls et depuis trop longtemps. Tu les retrouveras grâce à ce carnet. Rassure-toi j’ai tout prévu, il restera solidement attaché à mon poignet par ce cordon glissé dans la spirale.
Pour le reste, invente, imagine, ose, comme seuls savent le faire les petits enfants et cherche la rivière, elle coule peut-être à tes pieds.
Ne sois pas triste, on se reverra tôt ou tard, ne me demandes pas où ni comment, je le sais, c’est tout.

***

C’est comme ça qu’elle est partie Adriana, sans bruit, sans tragédie, comme le refrain de ce vieux chant d’antan au parfum d’éternité :
... Et c’est comme ça qu’elle est partie,
Mon amie, mon amie, tu s’ras mieux au paradis,
Car là-bas à ç’qu’on dit, les souvenirs durent toute la vie.
Mon amie, mon amie, il n’faut pas tant t’étonner, c’est à cause de l’éternité...
Le lendemain, la gazette locale servait comme prévu, son entrefilet à la rubrique des faits divers :

« Hier mercredi, à dix heures du matin, à quelques pas du Vieux Port, le tramway de la ligne A percutait entre deux stations – au maximum de sa vitesse –, une jeune fille de dix-huit ans. Cette personne appartenant à la communauté Rom a pu être rapidement identifiée, grâce à un journal intime qu’elle portait sur elle au moment du choc. Ce document a également permis de retrouver rapidement ses proches. D’après le chauffeur du tramway, il s’agirait d’un acte volontaire et prémédité. »

***

Du haut de ses soixante-douze ans, le père Obran, toujours à l’écoute de cette communauté délaissée, n’avait jamais cédé aux sirènes d’une retraite bien méritée. Lui-même Tzigane d’origine hongroise, il connaissait mieux que personne le désarroi de ses frères et sœurs de sang, et remplissait toujours avec la même ténacité, son rôle de veilleur et de soldat de la vérité. Il laissera derrière lui, le témoignage édifiant d’une vie bien remplie, tournée vers les autres, une grande voix au service de son peuple.
Aujourd’hui, ses conférences ne font plus recette et la cause de la communauté Rom dérange – c’est le moins qu’on puisse dire. Qu’à cela ne tienne, il avait décidé de veiller jusqu’au bout, et pour mieux s’en souvenir, il portait sur le revers de la main droite un bien énigmatique et maladroit tatouage, quelques mots dans sa langue natale, empruntés au livre des livres : le titre lumineux du cri d’appel qu’il avait rédigé et fait éditer, sous la forme d’un petit fascicule de cent cinquante pages, voilà bientôt trois décennies :

Virrasztó, vagy a hajnal ?
(Guetteur, où en est l’Aurore ?)

Malgré la discrétion du quotidien local, l’article on ne peut plus synthétique ne lui avait pas échappé. Il avait pris contact avec les journalistes, les services de police, l’hôpital où reposait provisoirement le corps miraculeusement préservé d’une enfant aux yeux clairs. Il s’était rendu au pied de l’escalier monumental, et avait longuement parlé aux parents qui ne devraient plus espérer de retour. Et puis, il avait fallu s’occuper de la cérémonie, courte et dépouillée, pour laquelle il avait recruté deux autres familles de la communauté – question de dignité. Les parents d’Adriana lui avaient alors confié ce petit carnet à spirale qui leur faisait si mal, rédigé en hongrois et rapporté il y a quelques jours par les services de police. Un carnet Clairefontaine à petits carreaux, souillé par la misère, qui lui arracha ce soir-là, dans la solitude de son studio trop étroit, quelques larmes refoulées et un cri de rage à l’attention du très haut :

« Cette fois ci, tu peux me croire, ça ne se passera pas comme ça ! »

Le soleil depuis, se leva puis se coucha plusieurs fois...

216 VOIX

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Zutalor! · il y a
Bien sûr, son format doit avoir été jugé trop long pour participer à la finale. Il n'empêche que, pour moi, "Balade d'une voleuse de regards" est l'un parmi les meilleurs textes longs publiés sur ce site.
Coup de chapeau amical à toi, camarade Serge.

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Flore · il y a
J'avais apprécié "L'aïeul avait des oliviers". Un moment ce matin pour lire votre nouvelle, c'est très beau, emplie d'humanité et je suis bouleversée. Une écriture qui, par sa sensibilité, me fait ressentir votre déchirure. Bravo .
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Topscher Nelly · il y a
Mes 5 voix pour votre texte bouleversant et très bien écrit.
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Chantal Noel · il y a
Voila un texte qui mérite les honneurs! Très bien écrit et une si belle histoire qui fait rouler les larmes sur mes joues.
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El bathoul · il y a
Comme j'aimerais vous donner mes voix tous les jours, bien sur il y a le plaisir du partage et c'est fait, même sur fb, mais votre texte mérite d'être à la première place, pour leur mémoire !
Encore merci Serge.

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Fabienne BF · il y a
Merci à vous de m’avoir conduit jusqu’ici . J’en repars avec ce même sentiment qu’apres la lecture de Grâce et dénuement d’Annie Ernaut. Ce sentiment je crois qu’on le nomme bouleversement .
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El bathoul · il y a
MERCI d'être venue...
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Fabienne BF · il y a
CE TEXTE EST D'UNE HUMANITÉ RARE. ET MÉRITE D'ÊTRE 100 000 FOIS D'ÊTRE PARTAGÉ. QUANT À SON AUTEUR IL A LE TALENT DE SON HUMANITÉ, ET MÊME D'AVANTAGE.
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El bathoul · il y a
J'espère pour l'auteur que le partage se fera ...
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Soseki · il y a
Un beau texte sur le peuple tzigane , une histoire bien structurée et si bien travaillée qui nous invite à réfléchir ....
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Noellia Lawren · il y a
un texte d'une grande sensibilité, très poignant, bravo mon vote +5
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/un-dernier-baiser-1

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Maya Bellamie · il y a
Vraiment très chouette. Mes voix et mes encouragements. je vous invite à découvrir mon ttc en compétition Saint Valentin. http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/marseille-1966
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Serge · il y a
Je viens tout juste de vous rendre visite Maya.
A très bientôt !

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Coco · il y a
Un grand merci à Zutalor pour m'avoir invitée à lire votre texte. Merci de nous faire partager votre regard, nous qui passons si souvent sans voir ou sans vouloir voir... Pas plus de mots, l'émotion est là....
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Une_lectice_bleue · il y a
Quelle beauté ! J’ai eu peur de ne pas avoir assez de larmes pour finir la lecture de ce récit empli d’audace et de sincérité. «... quand tu voudras mourir... »....oui, c’est ça, quand tu voudras mourir... Quand tu auras la force de partir. De tout laisser. Après tant de temps, quand tu auras la force d’arrêter d'espérer, d’arrêter de croire.
Merci pour ce moment de douceur et de déchirure. Moins longs, peut-être moins touchants, je vous invite à lire mes récits, pas nombreux pour l’instant. À bientôt. Romane.

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Serge · il y a
Merci Romane, je viens de vous rendre visite...
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