Bal parquet

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Personnellement, j’ai jamais été un adepte des boîtes de nuits. Peut-être parce que je suis un piètre danseur et que me trémousser sur la piste m’a toujours fait horreur. Se tortiller dans tous les sens en mouvements désordonnés pour séduire les filles, très peu pour moi. Quand j’étais jeune, dans les années 60, mes potes n’attendaient qu’une chose, le bal parquet du samedi soir. Leur grand plaisir, se mettre chiffon et finir la soirée, ou la nuit, n’importe où dans les bras de n’importe qui. On passait ensuite notre dimanche et une partie de la semaine à se raconter nos exploits :
- Waouh, Jojo t’en tenais une bonne l’autre soir, t’as pu faire quelque chose avec la Maguy ?
- Quelle Maguy ? répondit le Jojo en question, un petit rondouillard au cheveu toujours gras, qui louchait
- Ben celle que t’as embarquée dans l’Aronde de ton vieux !
- Ah, bon, elle s’appelait Maguy ?
- Tu déconnes, là ?
- Ben non, j’m’en souviens pas. J’me suis réveillé sur le bas-côté, juste avant Digoin, j’m’étais vomi dessus et elle s’était tirée.
Tu parles ! Faut dire que le Jojo, il était assez coutumier du fait. Heureusement que les éthylotests n’existaient pas à l’époque, il aurait explosé les compteurs.
- Le nombre de fois où le Jojo a pu aller au bout de son affaire, j’ pourrais les compter sur les doigts de ma main, avait l’habitude de commenter Roger, menuisier de son état qui s’était fait raboter trois doigts par une dégauchisseuse
Ils m’appelaient Docteur, non pas à cause de mes compétences en médecine, mais parce que j’étais le seul de notre bande à avoir le Bac. Ils m’aimaient bien.
J’avais à peine 20 ans et je sortais d’une déception amoureuse avec Lucette. C’était la fille du tabac-journaux de Molinet, une blondinette au sourire d’ange et à la croupe arrogante. Elle aussi, avait son bac, et elle s’était faite emballer par un marocain qui bossait comme cantonnier au canal.
Mes potes en avaient été très affectés. Ils avaient même projeté une expédition punitive, qui aurait tourné au drame sans un coup de téléphone anonyme que je passai aux gendarmes.
- On te laissera pas tomber, toubib, avaient-ils juré.
Promesse d’ivrognes.
- Ouais, samedi, y a René Grelot et son orchestre, a lancé Marcel, pas futé pour deux ronds, mais joueur de pétanque hors pair. Il paraît qu’ils ont installé une boule à facettes. Ça va guincher d’enfer. J’suis sûr qu’y aura de quoi emballer. J’peux inviter ma cousine Jocelyne, tu verras y a vraiment rien à jeter.
Le problème c’est que j’ai jamais pu leur refuser quoi que ce soit.
La Jocelyne était une espèce de grande saucisse, pas farouche d’après son cousin, et qui bossait dans un routier à la Motte Saint-Jean. Elle finissait pas avant 23 heures et avait promis de nous rejoindre au bal parquet après son service. Ce soir-là, la bière avait coulé à flots.
Je m’étais promis de rester lucide, mais vous savez ce que c’est, pris dans l’ambiance, avec un René Grelot au sommet de son art pour chauffer la salle...
J’étais chaud bouillant et j’attendais la Jocelyne de pied ferme. Ils avaient mis les lumières tamisées et la boule à facettes éclairait nos tronches de poivrots, comme autant de clins d’œil. On avait un peu de mal à se distinguer entre nous à cause de l’atmosphère enfumée.
Ma cavalière débarqua sur le coup de minuit. Pas si mal la Jocelyne. Je dirais même, gaulée comme un avion de chasse. Je ne sais pas si c’est l’alcool, où les montées chromatiques du René Grelot, mais ce soir-là, je me découvris des talents de danseurs insoupçonnés. J’enchainais tangos, paso-doble, letkiss et madisons, comme un professionnel, même que la Jocelyne refusa toutes les propositions des autres danseurs. Vint le moment tant attendu des slows.
C’est vrai qu’elle était pas farouche, la donzelle. J’étais comme un fou. Je ne contrôlais plus mes mains. Comme elle faisait au moins une tête de plus que moi, j’avais le nez entre ses seins parfumés, tandis que son bassin ondulait tel un reptile prêt à s’entortiller autour de sa proie. Je ne contrôlais plus ma bouche.
Elle me susurrait des paroles d’encouragement au creux de l’oreille ; j’comprenais que dalle à cause de la guitare électrique, dont les effets sonores, amplifiés par la pédale wah-wah, ajoutaient à la sensualité de l’instant. D’habitude, j’étais plutôt du genre à faire tapisserie, mais ce soir-là, j’aurais pu danser jusqu’au bout de la nuit, si la Jocelyne n’avait pas mis fin aux festivités, prétextant sur le coup des 3 heures du matin, qu’elle devait se lever tôt pour servir les petits déj’s à ses routiers. Je dus la faire répéter plusieurs fois à cause de la musique et des hurlements des danseurs.
J’avais eu le temps de dessaouler un peu et je rendis les armes à regret, lui arrachant la promesse qu’on se retrouverait l’après-midi-même sur le parking des camions.
Je passai les heures qui me séparaient de nos retrouvailles à m’imaginer entre ses bras. J’avais encore dans les narines, l’odeur de ses seins et, les sens affutés, je me promis d’aller beaucoup plus loin dans la découverte du corps de Jocelyne. Je ne conservais de son visage que ce que la boule à facettes avait consenti à m’offrir et je me disais que si le reste était à l’image de sa poitrine, Lucette, la fille du tabac-journaux de Molinet, sortirait définitivement de ma mémoire.
Je me voyais déambulant dans les rues de Digoin au bras de ma belle, tout le monde se retournant devant ce couple merveilleux. J’enclenchai le compte à rebours, rasé de frais, le cœur battant et l’haleine parfumée aux pastilles Valda, afin d’effacer les relents de bière persistants. A midi je refusai d’avaler le chou farci que ma mère avait préparé, prétextant une légère indisposition, craignant surtout de ne pouvoir en maitriser les effets secondaires.
15 heures venaient de sonner à l’église de La Motte Saint-Jean, lorsque je déboulai à bicyclette sur le parking quasiment désert du routier. Elle devait avoir fini son service. Le soleil inondait la façade du restaurant. Elle sortit comme une illumination et s’approcha de moi d’une démarche chaloupée. Moins de dix mètres nous séparaient. Elle afficha ce qui pouvait ressembler à un sourire.
- Falut, fa va ? Efcuve-moi mais v’avais du boulot... tu fais fe que f’est dans les reftos... lança-t-elle d’une voix nasillarde.
Soudain, je maudis l’orchestre de René Grelot, les litres de bière et l’atmosphère enfumée du bal parquet.
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