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En compétition

Un grand vent soufflait au-dehors, un vent d’automne mugissant et galopant, un de ces vents qui tuent les dernières feuilles et les emportent jusqu’aux nuages. À l’intérieur, j’avais allumé pour la première fois de l’année un feu dont les flammes dansaient dans la cheminée.
J’étais assis à me remémorer l’histoire extraordinaire que je venais de vivre. Je n’avais pas rêvé, j’avais devant moi la fabuleuse bibliothèque de mon oncle. Un amoncellement de livres qui, faute de place, encombrait mon bureau. Dans une remise, j’avais entreposé d’autres caisses pleines de documents et d’ouvrages précieux.

* * *

L’année dernière, je recevais une lettre d’un notaire de Saint-Denis de la Réunion m’annonçant que, suite au décès de mon oncle, j’étais son légataire universel, l’héritier du domaine de Bagatelle. Mon oncle qui était volontaire technique pour le Ministère de la Culture s’était marié avec Clara, une créole issue d’une vieille aristocratie de l’île, famille autrefois très riche ayant affrontée des revers de fortune. Mon oncle n’est plus jamais rentré en métropole, sans doute avait-il trouvé dans l’île une réponse à toutes ses questions. Il devint conservateur des archives départementales tout en continuant ses recherches philosophiques et littéraires. Clara qui était très belle mais de santé délicate, fut emportée par une étrange maladie... Ils n’eurent jamais d’enfants. La mort de mon oncle qui était d’une santé robuste me paraissait étrange ; je n’arrivais pas à m’expliquer sa soudaine disparition.... La perte de Clara l’avait-il affecté à ce point ?
J’entretenais avec mon oncle une correspondance depuis de nombreuses années sur ses travaux de recherches. Il ne donnait jamais de nouvelles de Clara, ne parlait jamais d’elle dans ses courriers. Parfois il écrivait laconiquement en bas d’une page : « Clara t’envoie son bonjour. »
Je n’avais pas revu le domaine de Bagatelle depuis dix ans. Après avoir réglé mes affaires courantes, je pris l’avion pour l'île de la Réunion.

* * *

Dévalant les pentes du volcan, les gorges de la rivière déployaient leur beauté saisissante du village de Grand Galet jusqu'à la cale de mise à l'eau des barques de pêcheurs de Langevin à son embouchure. De bassins en cascades, la rivière caracolait entre les rochers noirs et nous étions assis tous les trois sous l'ombre d'un manguier sauvage.
C'était dimanche et mon oncle avait décidé la veille de nous emmener en balade dans sa nouvelle voiture de collection, une magnifique Facel-Vega qu'il avait fait venir de métropole. Nous partîmes en pique-nique pour le sud sauvage.
Dès le premier soir au domaine de Bagatelle, je fus troublé par la beauté de Clara, une femme au teint si clair, presque pâle avec un regard étrangement mélancolique. Ses longs cheveux châtains étaient ramenés en arrière et noués sur une nuque délicate. Nous discutions ce soir-là avec mon oncle tout en marchant dans les allées du jardin. Une odeur de jasmin flottait dans l'air. Nous entendions le piano admirablement joué par Clara sur une sonate de Chopin. Je devins soudainement amoureux de cette femme. Je nourrissais pour elle un sentiment secret et j'avais bien trop de respect pour mon oncle pour qu'il en soit autrement.
Pouvait-elle connaître les désordres qu'elle entretenait sur mon âme torturée par cette passion ? Elle ne semblait rien faire paraître de ses émotions en se montrant toujours distante et presque indifférente à ma présence au domaine.

J'aurais voulu avoir toutes les audaces pour la séduire ! Ô chimères de l'esprit... Aurait-elle choisi la raison à l'émotion, le sens moral et la noblesse au dérèglement des sens ? Ce jour là Dionysos rôdait sur les berges de la rivière Langevin où nous avions décidé de déjeuner. En voiture, Clara semblait joyeuse, nous roulions toutes vitres ouvertes et mon oncle n'arrêtait pas de parler. Assis à l’arrière de la Facel-Vega, je pouvais presque toucher la nuque et les épaules de Clara qui se retournait de temps en temps m'inondant d'un inoubliable regard.
Elle était si radieuse... Sa robe légère mettait en valeur son corps aérien... C'était un ange et j’étais plongé dans un total ravissement. Nous avions fait un excellent repas et le petit vin blanc nous tournait déjà la tête. Mon oncle se leva difficilement et marcha lentement sur la berge avant de faire une sieste un plus loin dans le vert bocage.
Seul avec elle ! Je n'osais y croire ! Clara se rendit au bord de la rivière, s'abandonnant à cette douceur de vivre. Elle marchait pieds nus au bord de l'eau. Je l'observais stupéfié par tant de grâce ! Je compris qu'elle était sous l'emprise d'une ivresse soudaine.
Les étourdissements du vin rendaient Clara encore plus désirable. Elle était dans un renoncement de pensée, un oubli d'elle-même.
Elle dénoua d'un geste presque voluptueux sa chevelure qui ondulait comme la rivière. J'étais ébloui !
Clara plongeant ses yeux dans les miens me demanda de l'accompagner jusqu'à la voiture qui était garée un peu plus haut sur le chemin. Elle prit ma main, m’entraînant avec elle. Pour l'aider à gravir le talus et rejoindre la route, je la soulevais par la taille et nos corps se frôlèrent. Elle prit l’initiative de m'embrasser et je sentais palpiter son cœur tout contre moi ; je l’enlaçais.

Clara se dégagea soudainement de mes étreintes. C'est d’une voix grave et sévère qu'elle me dit :
— J'ai perdu la raison, nous sommes fous ! Pierre aurait pu nous surprendre. Rentrons mon ami et promettez-moi de garder le secret ! Je vous en prie, il ne faut plus jamais que cela se reproduise ! 

Sur le chemin du retour, mon oncle évoqua Albert Camus – son œuvre – l'absurdité de la condition humaine et sa mort en Facel-Vega, le 4 janvier 1960. Clara ne prononça pas un mot, je n'existais plus. Je l'observais dans le miroir de courtoisie, remettre de l'ordre dans son beau visage. Elle retrouvait sa lucidité, sa distance et sa noblesse naturelle.

* * *

L'hôtesse de l'air me demanda plusieurs fois avant que je réagisse : « Vous allez bien Monsieur ? » 
Nous étions encore à six heures de vol de la Réunion et le visage de Clara s'estompait dans mes souvenirs. Le sourire de l'hôtesse ne parvenait pas à me réchauffer : j'avais très froid dans l'avion.
En descendant de la passerelle un air chaud et chargé d'humidité m'engourdissait en ce début de matinée. Passé les formalités douanières, je récupérai mes bagages et, à bord d'une voiture de location, j'affrontais les circulations de Saint-Denis pour me rendre chez Maître Delaunay, régler les détails de la succession et prendre les clés de Bagatelle.
Vers midi je quittai l'étude du notaire pour prendre enfin la direction de Sainte-Suzanne. Je roulais toutes vitres ouvertes pour sentir sur moi cet air chaud et odorant après un si long voyage. Les champs de cannes ondulaient sous la brise : immenses champs délimités par des bosquets de bambous aux tiges interminables. J'arrivais à Sainte-Suzanne ou l'air était délicieusement sucré. Il fallait prendre une petite route juste avant la ville, bifurquer devant une vieille boutique chinoise et grimper dans les hauts. On voyait ici et là des petites cases colorées au milieu des champs, cases délicates dont les lambrequins se confondaient avec la dentelle fragile des bananiers. L'entrée du domaine était presque invisible, cachée par une végétation tropicale exubérante et un inextricable fouillis de ronces et de vigne marron.

Je m'engageais non sans une certaine appréhension dans l'allée bordée de cocotiers et de sagous.
Elle m'attendait... Assise au fond de l’allée, superbe demeure tout en bois, bardeaux et colonnades dans un silence minéral où seule la rumeur du vent dans les bambous venait troubler cette quiétude. Je ne savais pas que par ma seule présence j'allais réveiller des forces inconnues et terrifiantes en prenant possession de cette demeure endormie.

C'était une demeure créole du dix huitième siècle, dont la varangue occupait toute la longueur du rez-de-chaussée de la façade principale. Au milieu du jardin d'agrément on y avait fait construire un magnifique bassin tout en pierres de taille aux formes arrondies, bassin autrefois animé d'un jet d'eau. L'eau provenait d'une source captée dans le domaine qui alimentait le bassin par un système judicieux de canalisations permettant l'arrosage régulier des champs de cannes. Cette source était tellement pure qu'il avait été question de l'exploiter pour la mettre en bouteille. Projet abandonné faute d'investisseurs pour croire à cette idée trop nouvelle pour l'époque.
Une pénétrante odeur de camphre et de tamarin s'échappa du grand salon dont tout l'ameublement était de style Compagnie des Indes. L'immense piano blanc de Clara disposé près d'une fenêtre, tranchait avec la couleur sombre des meubles et boiseries. J’entrepris d'ouvrir toutes les fenêtres du rez-de-chaussée pour aérer cette demeure fermée depuis longtemps.
Le petit salon était un véritable musée : porcelaines de Canton, peintures, lithographies, sculptures, bibelots, boîtes à musique, automates, poupées de cire, – avec sur la cheminée en marbre une imposante horloge ancienne signée Berthoud.*
Jouxtant le salon, une alcôve était meublée d'un secrétaire en acajou et d'une petite bibliothèque. Deux fauteuils Voltaire et une table basse complétaient le mobilier.
La salle à manger conservait tout son prestige avec son plafond à caisson et son lustre en cristal de Baccarat. Elle communiquait avec le grand salon et la cuisine par des double portes dénommées ici entre-deux portes, ayant cette particularité d'isoler du bruit et d'assurer une parfaite intimité ; la salle à manger se prolongeait sur une petite varangue surmontée d'une élégante marquise donnant sur la perspective d'une allée pavée à l'arrière du bâtiment.
De l'autre côté de la cuisine, on trouvait une grande pièce qui servait de garde-robe, un cabinet de toilette assez spacieux ainsi qu’un espace plus réduit meublé simplement d'un lit et d'une armoire servant à loger la gouvernante.
À l'étage, auquel on accédait par un vaste escalier en bois de natte, étaient disposées toutes les chambres et l'immense bureau bibliothèque. Un étrange parfum flottait dans le vestibule. Je me décidais à ouvrir la porte. Un concentré d'opium, d'épices et plantes médicinales s'échappa de la pièce fermée depuis longtemps.
J'ouvrais fenêtres et volets pour aérer la pièce aussitôt inondée de lumière. J'étais au-dessus de la verrière de la marquise et je dominais tout l'arrière du jardin. Je distinguais, enfouis sous une végétation luxuriante, un salon de jardin en fer forgé à côté d'un kiosque recouvert de bardeaux. À droite, une allée conduisait aux anciennes écuries. Ces bâtiments entièrement en basalte servaient de remise et garage. Presque au fond du domaine, on devinait au milieu des ronces et dans un enchevêtrement de racines, un vieux bâtiment en ruine qui abritait autrefois les nombreux travailleurs de Bagatelle.
Les senteurs orientales laissaient place à cette odeur caractéristique des vieilles bibliothèques. J'étais seul parmi des montagnes de livres. J'avais l'impression que tous ces ouvrages contenaient à eux seuls l'ensemble de la connaissance humaine – un résumé du savoir universel. Le bureau de mon oncle était encore encombré de documents, comme s'il allait revenir ici et se remettre au travail. Je connaissais l'importance de ses recherches. Je savais qu'il s'intéressait à l'alchimie et à l'illustre famille Chazal de Saint-Genès à l'origine du domaine de Bagatelle.

François Chazal de Saint-Genès quitte son Auvergne natale pour s'installer dans l'île en 1750. Son frère Antoine s'établit à l'île Maurice en 1763. François connaît une certaine prospérité alors qu'Antoine reste un petit propriétaire du côté de Pieter Both*. Il n'a pas l'ambition de son frère, préférant les voyages et la rêverie. En réalité Antoine Chazal de Saint-Genès est un véritable initié. Certains documents prétendent qu'il aurait été l'ami du Comte de Saint Germain et dépositaire de ses secrets. C'est ce qu'aurait découvert mon oncle en relisant René Guénon. Des archives de la franc-maçonnerie anglaise retrouvées à l'île Maurice attestent de son affiliation spirituelle auprès de la Rose-Croix ; Antoine Chazal de Saint-Genès pratiquait l’occultisme et l’alchimie.
J'avais devant moi un héritage considérable et le devoir de poursuivre son œuvre.

La machine à écrire de mon oncle était toujours à sa place sur un petit meuble secrétaire, à côté d’une pile de papier à lettre. Face à la bibliothèque, un globe terrestre en bois d’eucalyptus s'ouvrait sur un bar. Un canapé ainsi qu'un lit style cosy complétait la pièce.
Je me dirigeai vers le bar pour me servir un vieux rhum ambré.
Les voies du rhum sont impénétrables...

Je passais la première semaine de mon séjour au domaine ne sortant qu'une fois en ville pour faire quelques courses. J'étais tellement absorbé à lire et à consulter toutes les notes de mon oncle, que je pouvais passer des nuits entières dans son bureau, me couchant seulement au petit matin et prenant mon petit déjeuner en plein après midi sous le kiosque du jardin.
J’envisageais alors l'idée de rester à Bagatelle. Pourquoi ne pas vivre ici ? Après tout j'étais chez moi. Je liquiderais mes affaires en métropole pour m'installer dans cette demeure et, tout en continuant mon métier d'éditeur, je poursuivrais l'œuvre de mon oncle. J'étais séduit par cette perspective...

Le bâtiment administratif des archives départementales était situé sur le front de mer de Saint-Denis. C'est à l'intérieur de ces murs épais qui avaient résisté à de nombreux cyclones, que l’on conservait toute l’histoire secrète de l’île. J’étais sur le seuil à la rencontre de l’insolite, dans ces lieux où mon oncle avait passé une partie de son existence. L'entrée était déserte, mal éclairée et pour tout dire sinistre. J'appelais... Après dix minutes interminables, j'entendis des pas, – une jeune femme d'une surprenante beauté s'avança vers moi, en s'excusant de m'avoir fait attendre. Un éclairage tamisé diffusait à présent une lumière orangée dans le hall. L'atmosphère se remplissait d'un parfum épicé aux mêmes senteurs capiteuses de Bagatelle.
Elle me tendit une main longue et fine et se présenta :
— Je m'appelle Karla, j'étais l'assistante de votre oncle...
Comment pouvait-elle savoir qui j'étais ? C'était la première fois que je venais ici et je n'avais pris aucun rendez-vous. Mon oncle avait-il parlé de moi à Karla ?
J’accompagnais la jeune femme dans un bureau et après avoir rempli quelques formalités sur l'objet de mes recherches, elle me laissa entrer dans l'immense bibliothèque. Je m'installai à une table de travail. J’étais seul. Quelqu'un m'amena un volumineux dossier. Il m'était difficile de me concentrer sur toutes ces archives. Je pensais à Karla, j'étais troublé. Qui était cette femme ? Je fus pris d’un étrange malaise – je sentais des forces obscures m’envahir – et quelque chose d’inexplicable me demandait de fuir ces lieux pour retrouver Bagatelle.

Dans le coucher du soleil, la nature s'épanouissait sans limite. L'air était tiède sous la légère brise des alizés. On frappa doucement à la porte du salon. Je demandais :
— Qui est là ?
Une voix légère me répondit :
— C'est moi !
C'était Karla ! Elle entra dans le salon le plus naturellement du monde comme si elle était chez elle. Elle déposa sur la table basse le dossier que j'avais laissé aux archives. Je n'étais pas surpris de sa présence. Je savais qu'elle appartenait à l'histoire de Bagatelle. Je l'attendais. Elle avait une peau brune et veloutée comme la nuit, un corps souple et félin moulé dans une fine robe de soie et des yeux d’un éclat inoubliable.
Je la regardais, médusé, sans rien dire. Karla entrait dans ma vie et mes rêves comme dans La morte amoureuse de Théophile Gauthier...
À un moment elle disparut un instant pour revenir avec une bouteille de Bourbon.
—  Nous allons célébrer votre retour à Bagatelle !
Elle ne portait plus sa robe mais un peignoir qui s’ouvrait sur un corps sublime. Son déshabillé glissa sur le parquet et la suite fut une nuit de fureur et d'ivresse. Elle m'entraîna dans le jardin et je me souviens qu'elle dansa sous la lumière cendrée de l'astre lunaire. C'était une danse lascive comme un rite païen et obscène venant du fond des âges. Parfois la lune répandait d'étranges halos polarisés qui rendaient le jardin identique à un négatif photographique. En dansant, Karla frottait son ventre contre le mien. Dans certains récits, des femmes peuvent se transformer en créatures magiques aux étranges pouvoirs. Karla enroula sa chevelure exubérante comme une liane autour de moi et je devins sa proie. Son corps se transformait en plante carnivore et vénéneuse.
Son expression devenait celle d'un prédateur sauvage et cruel. Ses mouvements m'emmenèrent au cœur de son ventre et c'est alors qu'un cri suraigu, inhumain déchira la nuit. C’était un cri d'horreur, de désespoir et de mort. Je fus pris d'une terreur inexprimable quand je vis s'embraser la grande demeure créole dans un bûcher horrible et magnifique. Je savais qu'il était trop tard pour sauver ne serait-ce que mon âme.
Tout brûlait autour de moi. Soudain le toit entier s'effondra et un volcan de flammes jaillit jusqu'au ciel.

Quelqu'un m'interpella :
— Monsieur, réveillez-vous !
J'étais allongé sur le canapé avec une épouvantable migraine. Des bouteilles d’alcool, des verres brisés, jonchaient le sol. Tout était bouleversé, comme si un cyclone avait traversé le salon, et les premiers rayons du soleil éclairaient la pièce. J’entendais la voix de Rozanne, la fidèle servante de mon oncle. Je m'excusais auprès d'elle pour tout ce désordre.
— Un café vous fera du bien, Monsieur !
J’essayais de faire fonctionner mon cerveau pour comprendre de ce qui s’était passé cette nuit... Pourquoi un tel chaos, comme si on avait voulu tout détruire ? Je n'étais donc pas seul...
— Karla !
Je prononçais son nom :
— Kaarlaa ! Kaarlaa !
— Suivez-moi à la cuisine, nous serons plus à l'aise pour parler, me dit Rozanne.
Elle attendit calmement que je finisse ma tasse de café pour me lancer :
— Cette créature est revenue n'est-ce-pas ? Alors vous êtes perdu, il faut partir d'ici, cette créature est un démon !
Rozanne était une vieille femme au service de Bagatelle depuis si longtemps qu’elle en connaissait tous ses secrets. Maître Delaunay m'avait donné toutes les instructions à son sujet : elle devait veiller sur le domaine avec son fils qui s'occupait des menus travaux d'entretien.
Rozanne a toujours su que le malheur finirait par tous nous frapper :
— Monsieur Paulin, votre oncle, n’aurait jamais dû s’obstiner à connaître ce qui ce cache derrière les choses. Je disais souvent à Monsieur qu’il vaut mieux ne rien savoir de ces légendes maudites et j’ai souvent prié pour lui dans la petite chapelle de Bagatelle. Il cherchait me disait-il la vérité dans ses livres et tous ses papiers. Je ne sais pas ce qu’il a trouvé mais un soir, il a hurlé dans son bureau comme s’il avait vu le diable en personne. Et puis plus rien n’a été comme avant. Monsieur s’enfermait des nuits complètes dans son bureau et Madame Clara restait seule à jouer du piano au salon... Elle finissait par s’endormir sur le canapé... Un matin, on l'a retrouvée sans vie. Monsieur a eu beaucoup de chagrin puis il est devenu de plus en plus bizarre. J’entendais de drôles de bruits dans son bureau. Des bruits de pas qui résonnaient toute la nuit. J’entendais parfois des cris ou des gémissements. Il se passait vraiment des choses étranges. Un soir, j’ai vu une ombre courir dans le jardin, c’était elle... J’en suis sûre, c’était Karla !
Si Karla est revenue, comment ne pas relier toutes ces destinées tragiques entre elles ? Karla, l’expression de toutes nos peurs, de toutes nos forces obscures, de toutes nos haines ! Un souffle froid respire dans les profondeurs de notre inconscient... J'ai compris que mon oncle n’avait fait que précipiter les événements et raviver la légende.
J’écoutais Rozanne avec attention, troublé par son récit. Mon oncle ne m’avait jamais parlé d’elle. Je retournais le lendemain aux archives départementales. Karla n’existait pas ! Et aucun dossier sur l’histoire de Bagatelle ! Cependant, je trouvais un ouvrage en très mauvais état sur les légendes de la Réunion, j’y découvris la légende de Karla. La description des lieux ne faisait aucun doute, je reconnaissais le domaine de Bagatelle. Karla s’était donnée la mort pour l’amour de son maître. La jeune esclave s’était jetée dans les flots en contrebas du phare de Sainte Suzanne. Depuis cette tragédie, son âme vient tourmenter Bagatelle, une âme errante que l’on voit parfois la nuit sur les hauteurs de Sainte Suzanne, quand le vent souffle dans les grands bosquets de bambous.
Le récit parle d’une désespérée qui, jetant son corps d'une falaise en cet endroit où la mer est déchaînée, fut happée par les flots et rejetée au matin sur le basalte noir et tranchant des roches volcaniques.
J’allais supporter le poids de cette terrible malédiction comme tous ceux de Bagatelle !
La barrière est poreuse entre la vie et la mort. Certaines issues restent ouvertes malgré l'application des vivants à basculer portes et fenêtres dès que tombe la nuit laissant dehors le monde des ombres.

Ce soir là, monta en moi une douleur ancestrale, une peur sacrée venue du fond des âges. Rozanne avait entendu l'oiseau de malheur des légendes, annonciateur d'une mort prochaine. Elle savait qu'il était trop tard. L'ombre de la mort était passée. C’est elle qui trouva mon oncle gisant dans son bureau. Les médecins conclurent à une crise cardiaque.
Rozanne me supplia de partir au plus vite. J'étais seul dans ce grand domaine silencieux. Les mauvaises herbes courraient dans les allées du jardin. L'eau du bassin était devenue verdâtre et la maison résonnait de mille craquements comme un vieux gréement sur l'océan. Je sentais la présence de forces invisibles cherchant à m'entraîner au fond des abysses. J'étais dans une autre réalité, un monde surnaturel et incertain. Je perdais pied. Je pris la décision de quitter au plus tôt Bagatelle. En cherchant mes papiers je découvris le journal de mon oncle dans le double fond d’un tiroir: il considérait Karla comme une déesse, une personnification du désir et du plaisir sensuel. Il faisait allusion à certaines mythologies où elle était gardienne de la porte et avait pour mission de protéger de terribles secrets. Je relevais cette phrase énigmatique sur la dernière page de son journal : « Faites que Karla vive et chauffe le monde. Sans Karla, je ne désire rien. »

Je fis venir un transitaire qui mit en caisse tous les livres et documents ainsi que certains objets, tableaux et gravures anciennes. Pour le reste, deux antiquaires m'offrirent un prix convenable pour l'ensemble du mobilier, bibelots compris. J'expédiais en maritime dix lourdes caisses en bois. La grande bâtisse ne fut bientôt plus qu'un vaisseau fantôme mis en vente par l'intermédiaire d'une agence immobilière.

Une dernière fois je fis une promenade dans le parc envahi par les ronces et la vigne maronne. J'ouvris le garage.
À l'intérieur du vieux bâtiment lézardé l'énigmatique Facel-Vega m'attendait dans la pénombre. Rien n'avait changé... Quand j'ouvris la portière pour m'installer sur le siège en cuir du conducteur, je fus pris d'une ivresse soudaine. Une odeur de cuir et d'essence se mélangeait avec le subtil parfum de Clara. Je tournai la clé de contact et le poste de radio se mit à grésiller avant de diffuser un programme de musique classique. Le moteur de la Facel-Vega ronronnait doucement, comme un félin. Les portes du garage s'ouvrirent et Johann Strauss m'entraîna dans l'espace infini d'un univers sans limite...

* * *

Le vent des Cévennes hurlait plus que d'habitude en cette saison. Les flammes en se tordant prenaient la forme d'étranges créatures avant de s'évanouir sur les parois de la cheminée.

Quelques jours après mon retour en métropole, l'agence immobilière de la Réunion me fit part dans un courrier du désastre qui frappa Bagatelle : la belle demeure créole avait été entièrement ravagée par un terrible incendie aussi soudain qu'inexplicable. Je n'en éprouvais aucun étonnement car je savais que Bagatelle appartenait au temps perdu et au royaume des ombres.

Trois mois s'étaient écoulés avant que je reçoive toutes les caisses contenant livres et manuscrits de mon oncle. J'allais me consacrer à son œuvre.
Le vent fit place à un étrange silence. Les flammes cessèrent de crépiter dans la cheminée.
Ces vers de Baudelaire me revinrent en mémoire :

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme
Ô beauté ? Ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime...

On frappa doucement à la porte d'entrée.
Je demandais :
— Qui est là ?

Une voix légère me répondit :
— C'est moi !

_____

* Ferdinand Berthoud est nommé horloger du roi en 1770.
* Le Pieter Both est un piton rocheux à l'origine de certaines légendes et mythes mauriciens - situé dans la région de Port-Louis.

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Odile Nedjaaï · il y a
J'adore ! Etrange, captivant, délicieux, élégant… Une atmosphère moite et sensuelle. Bagatelle, un si joli mot, au triple sens. Tout le décor luxuriant de votre île. La varangue, un mot si exotique qui m'a inspiré un poème "Et moi, dans la varangue"...
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Dranem · il y a
Merci Odile d'être venue sur le domaine de Bagatelle; je suis passé découvrir cette varangue !
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Odile Nedjaaï · il y a
Vos textes sont si foisonnants que je les relis au moins une seconde fois. "Bagatelle" n'a pas échappé à cette habitude. Tant d'images, de parfums, de sensations, admirablement évocateurs. La réalité, les faits historiques qui se mêlent à la fiction et au récit envoûtant. On se promène avec vous dans cette magnifique maison où résonne encore un piano pourtant muet. Connaissez-vous le jeune et talentueux pianiste Congyu Wang qui a épousé une Réunionnaise et vit à Saint-Denis ? Il se trouve que je l'ai vu récemment lors d'un concert intimiste dans un charmant château mayennais et que j'ai eu le plaisir de dîner à ses côtés. Après une tournée internationale, il vient de rentrer dans l'île (si j'en crois sa page facebook).
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Dranem · il y a
Comment vous remercier, fidèle lectrice ... si vous connaissez un peu la Réunion , je me suis inspiré de certaines belles cases créoles ...comme le domaine De Villèle et si vous avez entendu ce piano ... c'est formidable ! Je ne connais pas Congyu Wang , j'irai le découvrir grâce à vous...
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Fabrice Salomon · il y a
Je suis venu voir votre texte qui es si bien écrit. Mes voix!

N'hésitez pas à découvrir mon court poeme ( 5 vers ) et à me donner vos voix. Merci!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/tes-yeux-20

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De margotin · il y a
Mes voix
Je vous invite à lire Ô amour

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Dranem · il y a
Avec plaisir De margotin et merci pour votre soutien !
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Lorelei · il y a
Mes voix !
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Gina Bernier · il y a
Et bien, que voici une histoire a suspens, un héritage lourd, et des femmes belles une réelle l'autre virtuelle! Une Karla qui revient des abimes....+5 Dranem
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Dranem · il y a
Merci Gina d'être venue lire cette nouvelle... Bagatelle comme un rêve éveillé sous les tropiques... et Karla revient du royaume de la nuit pour hanter les vivants... Karla c'est aussi l'évocation de ces forces de l'imaginaire si présentes sur l'île de la Réunion... cet inconscient de l'île , cette frontière perméable entre le mythe et la réalité insulaire. Merci pour votre soutien Gina !
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Fréd · il y a
magnifique très prenant ,le passage avec karla sous la lune!!!
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Dranem · il y a
Merci Fréd... si vous avez aimé ce texte... Karla fille de la nuit obscure... à bientôt sur nos pages respectives !
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Jusyfa · il y a
Bonjour Dranem, un texte qui tient le lecteur... on ne lâche pas le "morceau" bravo ! +5***** méritées.
Julien.
Je me permets si vous en avez l'envie, de vous proposer une nouvelle en lice du même G.P :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
merci

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Dranem · il y a
Merci Julien... je passerai lire votre nouvelle avec plaisir !
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Chloe_Love_of_Books · il y a
Bonjour ! Mes voix pour cette nouvelle magique et je vous invite à passer faire un tour à Central Park : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plaisir-11
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Dranem · il y a
Merci Chloe pour votre lecture et soutien... je suis repassé à Central Park avec plaisir - mes voix sont déjà enregistrées... à bientôt sur nos pages respectives...
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La luciole · il y a
Une histoire envoûtante et très agréable à lire. Bravo Dranem, mes voix *****:)
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Dranem · il y a
Merci La Luciole !
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Beline · il y a
Incroyable histoire que j'ai lu d'une seule traite tant j'étais captivée !
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Dranem · il y a
Merci Beline si mon histoire a su vous captiver !
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