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Bad mail

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Sophie Loiseau

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Alba attend devant la porte de l’amphithéâtre son premier cours de la journée avec une certaine impatience. Sociologie criminelle, elle apprécie autant le cours que le professeur, tout ce qui a trait de près ou de loin au droit pénal la passionne. Elle ne regarde pas les autres étudiants. Déçue au lycée par son grand amour, elle est persuadée qu’elle ne le connaîtra jamais plus. Elle ne prend même plus la peine de regarder les visages, elle vient à l’université et repart sans chercher à se lier aux autres étudiants.

Les portes s’ouvrent enfin. Elle s’installe, sort son bloc où elle prendra quantité de notes, concentrée sur le sujet. Comme elle parle peu, plus personne ne se bouscule pour s’asseoir à côté d’elle, même si elle est particulièrement jolie. Alors que le professeur entre, un étudiant s’approche, lui sourit et demande si la place est libre. Sans lever le nez de son bloc, elle lui confirme qu’elle n’attend personne.

Le professeur entame le cours. Aujourd’hui ils étudieront l’ouvrage de Jean Pinatel, « La théorie de la personnalité criminelle » que chacun est censé avoir lu. Alba l’a dévoré, a repris des extraits et s’est procuré d’autres ouvrages auxquels Jean Pinatel faisait référence. En même temps que le professeur aborde la théorie de la labilité, des effluves de musc, de lavande et de lotion pour bébé perturbent Alba. Elle ferme les yeux, inspire longuement. Son voisin se penche, et lui demande avec un naturel faisant fi de sa beauté.

– « Tu pourrais me donner les cours précédents, je viens juste d’arriver, et je suis largué. Qui est Pinatel ? »

Le nez d’Alba lui ordonne justement de le relever pour découvrir l’origine de ce parfum singulier. Elle distingue alors le visage d’un homme d’une étrange beauté. Son grain de peau est fin et cuivré, ses cheveux bruns ondulent avec dignité, et surtout un sourire comme elle en connaît peu, la convainc qu’elle a devant elle, la définition parfaite de la beauté. D’une blancheur surprenante, ses dents reflètent le brun profond de ses yeux. Elle reste immobile un instant, et entend de nouveau la voix de l’étudiant au timbre joyeux.

– « Alors, tu veux bien me les passer ?
– Oui, oui, bien sûr.
– Merci. Je m’appelle Théo et toi ?
– Alba. »

La sociologie criminelle l’enchante plus que jamais, Alba s’enthousiasme en vérifiant que le cours sera bientôt terminé.
Alba et Théo descendent les marches de l’amphithéâtre. Les garçons suivent étonnés Alba des yeux, la gent féminine déjà envieuse braque son regard sur Théo.
Ils s’installent à la cafétéria, malgré le fourmillement des étudiants, ils ne sont pas dérangés. Théo vient d’arriver et Alba n’a pas d’amis ici. Elle lui remet ses notes qu’elle a méticuleusement classées et enrichies. Théo l’invite à prendre un café loin de ce brouhaha. À peine descendu de l’avion, il n’a aucun ami et aimerait se poser un peu, il subit encore les effets du décalage horaire.

Enfin isolés dans un café, ils échangent sur leurs vies respectives, se racontent leur passé naturellement, comme de vieux amis qui seraient restés trop longtemps sans se voir. Il n’y a aucune gêne, les mots, les pensées et les sentiments s’échappent d’eux spontanément.

– « Il y a un concert de Chris Isaac ce soir, ça te dit de m’accompagner ?
– Oui, mon frère et sa femme y vont on les croisera peut-être, ce serait cool, ils sont sympas. »

Alba pense au dernier concert auquel elle a assisté, c’était avec Éric son ex. Le lendemain de la représentation, il lui annonçait au téléphone qu’il ne viendrait plus. Il ne l’aimait plus. Elle accepte l’invitation, Théo ne risque pas de la quitter ils ne sont pas encore ensemble, elle ne se met pas en danger. Elle se trouve idiote de faire de telles analogies. Le concert n’y était pour rien, c’est la musique du cœur d’Éric qui s’était tue.

Alba rentre chez elle, dans son petit appartement, aussi minuscule qu’insolite. L’annonce disait coquet, une pudique manière de mesurer quinze mètres carrés. Elle appelle aussitôt son frère, ils se rejoindront dans un bar après le concert. Ils peuvent sortir tard, sa femme et lui ne travaillent pas demain.

Théo attend Alba devant l’entrée du Zénith. Dès qu’il la voit, il raccroche son téléphone. Alba a un pincement au cœur. Comme Éric sur la fin de leur histoire, il raccrochait parfois avec empressement quand elle approchait. Après tout, elle le sait fraîchement débarqué de Miami où ses parents tiennent un restaurant français, rien de plus. Il pourrait sortir de Saint-Denis, être dealer, elle ne le connaît finalement pas.
Il dépose un baiser sur sa joue et lui prend la main, ils franchissent unis l’entrée de la salle de concert. Ils se tiennent par la main dans la fosse sans rien dire. L’émotion qui s’empare d’eux est plus forte que le bruit des instruments que les musiciens ajustent avant le début du concert.

Chris Isaac entre sur scène, la foule hurle au premier son de guitare, Théo prend Alba par la taille. Ils accordent leurs regards, et se laissent emporter voluptueusement par la mélodie sensuelle. La première musique s’achève, Théo et Alba échangent leur premier baiser. Alba pense qu’elle est folle, mais c’est si doux, il est si beau, gentil et elle en avait tellement envie. La furie des guitares électriques, les solos de saxo réveillent tous leurs sens. Ils partagent leurs odeurs, de tendres caresses, et déjà les premiers mots d’amour. Alba a un peu de mal à croire à la magie de l’instant, elle est raide passionnée. Son premier coup de foudre l’entraîne dans un tourbillon de sentiments contradictoires, l’amour, l’envie, la joie, mais la peur aussi, du jour où tout finira. Elle se refuse au pessimisme et propose à Théo de rejoindre son frère et sa femme, pour prendre un verre.

– « Je suis tout transpirant, pour une première rencontre, je ne suis pas très présentable.
– Tu es très bien, ne t’inquiète pas. »

Olivier le frère d’Alba fume une cigarette devant le bar, tandis que sa femme Ariette, depuis son téléphone portable donne de judicieuses consignes à la baby-sitter venue garder leur petite fille.

– « Elle dort ? Vous en êtes sûre ?
– ...
– Allez vérifier tous les quarts d’heure, d’habitude elle fait ses nuits sans se réveiller, mais comme je ne suis pas près d’elle elle risque de le sentir et de s’angoisser.
– ...
– Je vous rappelle dans une heure, mais s’il y a quoi que ce soit vous m’appelez, je garde mon téléphone à portée de main. »

Olivier aperçoit Alba et Théo. Immédiatement, Alba détecte le courant de sympathie qui s’installe entre les deux hommes. L’un et l’autre, sans se connaître encore, d’une poignée de main s’apprécient. Olivier fait un clin d’œil à Théo en désignant sa femme de la tête.

– « C’est elle qui angoisse, la petite dort comme un loir... »

Ariette arrive, et rassure tout le monde.

– « Lisa va bien. Je viens d’avoir la baby-sitter, elle dort. »

Olivier avec gentillesse et humour lui fait remarquer que Lisa endormie à minuit, cela n’a rien d’anormal.

Elle passe la main dans ses cheveux bruns, et se fend d’un sourire cajoleur à l’adresse de Théo. Ariette est comme ça, toujours besoin de séduire. Elle est jolie, mais pas assez pour être mannequin, le grand drame de sa vie. Elle joue de ses charmes à l’excès. Alba agacée pense que sa belle-sœur n’a pas d’autre choix, parce que la conjugaison du verbe « croiver » à tous les temps ce n’est pas des plus séduisant. La fin de soirée est joyeuse. Théo, Olivier et Ariette parlent de Miami. Olivier et Ariette sont à plusieurs reprises allés à Miami, Ariette y a même assisté au mariage de son frère. Elle a-dore.

Fous amoureux Alba et Théo ont emménagé ensemble pas très loin de chez Ariette et Olivier. Ils se voient très souvent.
La peau cuivrée de Théo a d’abord effrayé Lisa, la petite fille d’Ariette et Olivier, apeurée l’enfant chuchotait dans le cou de sa maman.

– « A peu’ à Théo. »

Théo aime les enfants, il ne s’en est pas offusqué, bien au contraire la crainte de Lisa l’a beaucoup fait rire. Il s’en est amusé en lui faisant peur, imitant exagérément le monstre qu’elle imaginait. Lisa a fini par en faire son héros.

– « Il faudrait sortir cette petite sauvageonne de son cocon. Elle va finir par croire qu’il n’existe que des blondes aux yeux noirs, ou de brunes aux yeux verts. »

Brunes aux yeux verts, à l’évocation de sa description Ariette opère un tour sur elle même, se déhanche subtilement, elle est en représentation.

– « Tu as raison Théo, la prochaine fois que tu en as le temps, on ira la promener ensemble en poussette. Comme elle t’adore... »

Ariette mettait les petits plats dans les grands comme elle disait, chaque fois qu’Alba et Théo venaient dîner. Le temps passé dans la salle de bain pour s’apprêter se défalquait immanquablement de celui qu’elle avait passé à cuisiner. Les estomacs en témoignaient.

– « Alba, je trouve ton frère et Ariette extraordinaires. Ils m’accueillent comme leur frère. C’est génial.
– Ariette te fait le grand jeu à chaque fois, elle essaye d’instaurer une proximité qui me gêne avec toi. Elle est très... entreprenante.
– Oui, c’est vrai qu’elle est très à l’aise avec moi. Mais je crois que tu te trompes, c’est une séductrice, pas une consommatrice. Allez ma petite puce ne t’en fais pas, ce n’est pas mon genre et elle a dix ans de plus que moi. Et c’est toi que j’aime. »

Théo, Alba, Olivier et Ariette dînent ensemble trois à quatre fois par semaine. Les soirées sont toujours joyeuses. Pour Noël, Théo ira rejoindre sa famille à Miami, Alba restera seule sans lui. Elle a le cœur un peu lourd pendant qu’Ariette ravie, dresse à Théo la liste de toutes ces bonnes choses qu’elle aimerait tant qu’il lui rapporte du pays.

Alba aime immensément Théo, plus qu’Éric, c’est totalement différent. Il lui manque même lorsqu’il est présent. Il est parti, l’appartement sent la noix de coco et le néroli. Alba vit mal cette séparation. Et, s’il était parti en rejoindre une autre ?
Soudain, l’écran de son ordinateur clignote, elle a reçu un nouveau message. Le décalage horaire l’oblige à attendre la nuit les messages de Théo, ce n’est pas une corvée, sans ses mots elle ne pourrait pas dormir.

« Ma ti” Puce, j’espère que la petite et toi allez bien. Je t’envoie de tendres baisers que je te laisse déposer où tu le voudras. »

Alba d’une première lecture ne comprend pas. Soudain, tout s’éclaire.

Le message est adressé à aparot@gmail.com, pas à elle, son adresse est a.parot@gmail.com. Le message est pour Ariette.
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