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Image de Grand Prix - Été 2020
Image de Très très courts

Le public s’extasie lorsqu’elle entre sur scène sous les applaudissements. Elle avance et s’arrête tétanisée à un mètre du micro. Elle semble écrasée par le faisceau de la poursuite.
D’un geste je fais démarrer le piano, les trombones, la batterie et le tambourin.
Elle tient à peine sur ses jambes, ses yeux sont affolés. Elle me regarde en me suppliant. Je m’approche et lui murmure que j’ai confiance en elle. Je pose un instant ma main sur sa joue puis la pointe avec mon index :
— Tu donnes tout hein !
L’introduction est sur le point de s’achever, elle s’avance vers le micro, l’instant est crucial.
« He left no time to regret »
Elle démarre comme je le lui avais demandé : un maximum d’intensité dès le premier mot. Nous avions choisi cette chanson d’Amy Winehouse car elle a la tessiture adaptée, la voix chaude et puissante.
Elle serre le pied du microphone à deux mains très fort pour éviter qu’elles ne tremblent trop, ses phalanges blanchissent.
Je lance les chœurs au deuxième couplet.


— J’ai une bonne nouvelle pour toi, le directeur du petit théâtre vient de m’appeler, il a beaucoup aimé ton audition. Tu es reçue, j’ai trois mois pour te préparer.


Chacun son tabouret réglable, coudes au niveau du clavier.
— Tiens-toi droite ! Les mains arrondies comme si elles étaient posées sur tes genoux !
Ré mineur, sol mineur, si bémol, la majeur.
— Il faut compter jusqu’à seize – Mesure ternaire.
La main gauche est difficile, mais c’est le cœur du morceau, sa quintessence.
Je suis le secundo (celui qui accompagne), elle fait le primo (celui qui joue la mélodie) et nous entamons un quatre mains. Je reste intraitable sur l’attaque des notes.

Je suis furieux car au bout d’une minute elle tombe invariablement dans l’imitation. Bien sûr je suis bluffé par son talent, mais ce n’était pas le résultat que je souhaite atteindre.
Je lui avais appris à poser sa voix et nous convenions des modifications à apporter afin que sa personnalité soit reflétée. Comment gérer la puissance du son, les mots qu’il faut murmurer ou au contraire faire exploser, quels sont les temps de pause, à quels moments respirer, hacher pour augmenter l’intensité, enchaîner les phrases pour donner du rythme, quelle est la part d’improvisation…
— Le vibrato s’exécute avec le diaphragme, pas avec la mâchoire !
Je lui montre comment éclaircir ou assombrir sa voix, en changer la couleur. Puis la gestion du flux d’air, la gymnastique faciale et la technique du twang qui permet d’obtenir un son nasillard.


— Vous n’avez pas compris ce que je vous demande : ne vous occupez pas d’elle, suivez juste le tempo que je vous donne. Son rôle est de s’adapter, il est normal qu’elle parte à contretemps et accélère à certains moments, c’est moi qui le lui demande. Quant à vous, gardez les yeux sur moi en permanence. Il ne nous reste plus que deux séances de travail et je ne suis toujours pas satisfait !


Elle s’était mise à pleurer lorsque je nous conduisais pour la dernière répétition.
— Tu es au point, il te manque seulement de la confiance en toi. C’est normal d’avoir le trac, mais ce n’est pas comme si tu chantais pour la première fois en public. Tu réalises la chance que tu as de chanter avec un grand orchestre ?


« We only said goodbye with words
I died a hundred times »
Au premier refrain les hautbois puis les violons entrent en action, conformément à ma partition. La musique englobe le théâtre, avale les spectateurs.
Elle ne se détend toujours pas et reste figée. L’émotion ne passe pas que par la voix, les gestes également traduisent des sentiments, le public doit pouvoir les ressentir.
Je m’y suis mal pris avec elle, je n’ai pas su l’encourager et lui faire prendre de l’assurance. Soudain je prends le pari, c’est quitte ou double ! Je dois provoquer un électrochoc. Je m’avance vers elle, la dépasse et viens me coller à elle : nous sommes dos à dos, elle est seule face au public. Pour la première fois, je ne suis plus dans son champ de vision – elle passe une main derrière elle pour agripper nerveusement ma veste.


Nous passons plus d’une heure à faire des exercices de diction et de respiration : inspiration/détente, travail abdominal… Après l’échauffement de voix je m’assois sur son lit, le pouce sur le bouton Rewind de la télécommande. Toutes les trente secondes, je remets la chanson depuis le début :
— Non, ça ne va pas. Tu dois me convaincre dès la première phrase. Avoir une belle voix et l’oreille absolue ne suffisent pas. Tu dois incarner cette femme quittée par son fiancé ! Tu dois m’emmener avec toi dans cette complainte, me faire partager ta tristesse et me faire compatir.
Debout devant moi elle s’exécute, la qualité vocale est assurément présente, mais la forme n’y est pas.


Pendant le break je me dirige vers le devant de la scène puis écarte les bras pour l’inviter à s’avancer vers le public. À cette distance on perçoit nettement les visages aux premiers rangs et les expressions des regards. Tout cela n’était absolument pas prévu. Je me remets en position derrière elle et sa main tremblante ressaisit ma veste.
À la reprise du refrain, j’entends le public applaudir en rythme. Elle a lâché mon smoking, je ne sens plus son dos contre mes reins. À ma grande surprise, les musiciennes et musiciens commencent à se lever. Que se passe-t-il ?
Je penche la tête par-dessus mon épaule en direction des spectateurs : tous sont debout en train d’applaudir.
Ses bras sont écartés en direction du public, paumes vers le haut, elle est en communion avec eux. Du haut de ses treize ans, elle savoure ce soir son premier triomphe.
Je suis fier de ma petite blondinette avec son timbre de chanteuse de gospel. Bravo ma fille !

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