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Babacar

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Nath

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A peine la porte ouverte, il se dirigea tout droit vers le gros fauteuil en cuir qui faisait face à la télévision. C’était la place du chef de famille mais il n’hésita pas un instant. Autour de lui, des regards éberlués le suivaient. Son pas était assuré, son long corps droit et résolu semblait habiter l’espace. De sa personne se dégageait une autorité naturelle. Il s’assit en souriant de toutes ses dents blanches qui faisaient un contraste saisissant avec sa peau très noire. Ses yeux brillaient de mille feux. L’air fatigué, il semblait heureux pourtant comme celui qui enfin arrive à destination.

Un silence gêné s’était abattu sur la pièce encore bruissante cinq minutes auparavant. Les regards se croisaient, des moues dubitatives s’échangeaient. L’étonnement se dessinait sur les visages. Mais personne n’aurait osé braver les règles très strictes de l’hospitalité. On ne posait pas de questions. Un point c’est tout.

-Alors, quoi de neuf depuis le temps ?

Sans attendre une réponse qui de toute façon ne viendrait pas, l’homme se releva du fauteuil et sans un doute se dirigea vers la salle de bains, se lava les mains puis toujours aussi tranquillement, avec le même aplomb se rendit à la cuisine pour soulever les couvercles des marmites et humer le fumet appétissant des plats en train de mijoter.
-Qui est-ce ?
Chacun se posait la question sans oser la formuler à voix haute.
-Depuis le temps, vous avez fait quelques changements on dirait. C’est bien, c’est très bien. Bien plus joli qu’autrefois. Mais je suis fatigué, je vais m’allonger un peu avant le dîner.
Non, personne ne dit rien même si les sourires s’esquissent, les rires se retiennent, les sourcils se froncent.
L’homme trouva du premier coup la porte de la chambre, sans se tromper, sans ouvrir ni refermer les portes des c et du placard à balais. Il ôta ses chaussures et tout habillé, s’allongea bien droit sur le dos, les bras croisés sur l’abdomen.

Dans le salon, on alluma la télé, le son couvrait les paroles échangées à voix basse. Personne ne le connaissait mais personne n’aurait osé poser une question à l’homme qui avait été amené par le vent ou le destin.

Il ne pouvait pas dormir mais dans la pénombre il souriait, heureux. Tout était resté comme autrefois. Pas le mobilier, non, mais tout le reste, l’essentiel : le regard aimant des siens, les repas sur le feu qui embaumaient la maison, le respect et le calme des membres de la famille. Il se traitait d’idiot d’avoir douté de tout cela. Après vingt ans d’absence, il rentrait enfin chez lui. Il n’était plus ce jeune homme si sûr de faire fortune. Il revenait sans un sou en poche, sans un présent, sans rien d’autre que sa lassitude et son sourire. Il avait été accueilli dans le calme et le respect par tous les membres de sa famille. Il sut, lorsqu’ils lui ouvrirent la porte qu’ils ne le renieraient pas, qu’ils ne lui en voudraient pas de ses mains vides.
Pendant son absence, des choses s’étaient passées : des enfants étaient nés, des vieux étaient partis, des mariages avaient été contractés, la vie avait suivi son cours. Il s’en était senti exclu, elle l’avait abandonné. Il était revenu et la maison l’avait repris, sans une question, sans une hésitation.
La porte s’ouvrit. Doucement un enfant entra sur la pointe des pieds de peur d’être arrêté par les adultes pétrifiés du salon.

-Qui es-tu ? lui demanda l’enfant dans un murmure.
Il posait la question qui brûlait les lèvres de tous.

-Toi, qui es-tu ?
-Je suis Babacar, et toi ?
-Enchanté Babacar. Moi, je suis Josué, Josué Sidibe, ton cousin je suppose. Parti il y a vingt ans, revenu il y a deux heures.
Babacar le regarde de ses grands yeux, comme deux billes d’ébène :
-Sidibe ? Mais Sidibe, c’est la porte d’à côté.
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