Awena et l'Oeil du Cœur

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Awena, jeune fille à la douceur de soie, Dont les yeux chaque nuit larmoient.
Amère destinée, fâcheuse injustice,
Quelle est l'issue à cette nescience destructrice ? Son sort fut scellé dès sa naissance
Lorsque qu'elle défia l'existence De son singulier regard vairon :
Un œil bleu, l'autre marron. Sa disgrâce fut lourdement châtiée
Puisque ses parents durent la cacher. D'un véritable amour, sa mère l'aimait, Son père, superstitieux, la méprisait. Dans cette province reculée, les sages
Auraient voté pour son dépeçage ;
Pour eux nul doute, ce bleu abritait mauvais présage.
Prisonnière, elle ne vit le monde que sur des pages. Une année de disette, son père finit par la chasser.
Sous les lamentations d'une mère éplorée,
L'innocente priait, se saisissant de son carnet ;
Un inconnu la suivait, et avec l’œil du cœur, l'épiait.

I.
Une fille et sa mère lièrent leur cœur d'un ruban de sincérité ; c'est ainsi qu'elles avaient décidé de s'aimer.
Ô tendre mère, conte-moi la création de ta douce voix,
Je veux contempler l'horizon et bien au-delà !
Sous ton ciel bienveillant, mon âme ombragée Attend le rayon caressant d'une splendeur tamisée.
Tu m'as donné la vie, comble-moi une nouvelle fois !
Tes yeux sont tes prunelles, je t'en supplie, offre-les moi !
Touchée en plein cœur par cette transperçante confession, la parente, compatissante, répliqua :
Ô ma prunelle, tu m'es plus chère que ces deux perles,
Seule la folie des hommes t'empêche de déployer tes ailes. Sous leur air noble, ils se pavanent, tels des paons majestueux, Subordonnant les divergents, malheur à ces fous furieux !
Couleurs, formes, espèces et sens, nieraient-ils ces évidences ?
Ton regard est comme ce monde, d'une beauté sans intermittence.

II.
Le géniteur, éprouvé par une rude journée, surprit leur désarmante confidence :
Damnation ! Sont-ce entre tes lèvres les murmures du Malin ?
Ses yeux sont le stigmate des démons, notre déclin !
Maudit soit le jour où par miséricorde, j'eus pitié de sa vie !
Vois-tu cette terre infertile ? C'est le fléau qui sévit !
La mère, accablée, enlaçant sa bien-aimée, l'interrompit :
Crains Dieu ! De toi et moi est ce fruit tant désiré.
Quelle bête infâme décimerait sa chair pour quelques altérités ?
Te voilà veuf ! Tu as ce soir sonné le glas de ma mort lente, M'extirper le cœur ? Cette sentence m'est équivalente !
Puis l'acerbe, agrippant le sein gauche d'Awena poursuivit:
Mon enfant, vois de tes yeux ! Celui de ton cœur !
Les esprits les plus proches ne sont pas ceux qui s'affleurent.
Tu es douceur personnifiée, lettrée, ton âme est éveillée,
Sois hermétique à cette animosité et agrée ce rare attrait constellé !

III.
Dans cette chaumière modeste, lumière et ténèbres se contestent. Dans une tragique discussion, et dans sa perplexe présomption, partagé entre amour et crainte, l'obscurantisme porte atteinte.
Ô ma pupille, dont le charme surpasse celui de ma reine, Va ! Tu es maudite telles ces attrayantes sirènes.
Détourne ce regard plein de larmes que je ne saurais voir,
La chose est décidée, ce sera mon purgatoire !
On entendit au village une lamentation lointaine : le cœur d'une mère en deuil saignait...
Éclaire ta conscience, ne ferme plus les yeux,
Voici un linge, prétexte être borgne de ton bel œil bleu !
Tiens ma plume, à l'encre de ton âme, dépeins tes maux.
Ô ma subtile, crains pour ta vie, l'homme est un animal sot !
La tendre enfant, dont le nom signifiait "muse", se mit à observer le ciel.
Affectueuse mère, je redoutais ce sinistre jour,
Mais Dieu m'a entendue, Il est mon seul secours ! J'ai entendu le bris de mon cœur, mais acquis ma liberté, Je serai prudente et consignerai tout sur mon carnet.

IV.
Awena cheminait sous un soleil dense,
Sur des dunes de sables immenses.
Par cet horizon, désenchantée,
Et par ce que sa ligne soulignait,
Près d'un puits au charme désuet,
Notre belle s'altérait et s'apitoyait :
Je sens le parfum rance
De l'ineffable existence !
Qui peut donc se douter
De ce que mon âme a enduré ?
La vie n'est qu'une braisière,
Aussi insensible qu'une pierre.
J'ai lu le monde dans mes livrets,
J'ai rêvé d'aventures et de secrets, Mais n'ai contemplé que vents et poussières.
Je l'ai vu de mes yeux, la voilà cette amère !
Dans mon morne foyer, détenue,
À songer aux faveurs suspendues,
À faire montre de patience,
À déglutir cette âcre résilience,
Pour ces paysages infiniment nus !
L'oasis est mirage et malentendu !

V.
Attendant le retour de sa monture qui avait fuit,
Un jeune bédouin, allongé à l'ombre du puit,
Écoutait attentivement les plaintes de sa consœur.
Lorsqu'il la vit à travers une fissure, il fut pris de torpeur...
Jamais dans ce désert doré, il n'avait vu pareille couleur,
Une nuance du ciel qui, sur ce candide visage, se meurt.
Un regard pur, serti d'une pierre de topaze brut,
Était-elle tombée du ciel ? Et dans quel but ?
Il feint une toux pour annoncer sa présence.
Affolée, elle enfila son bandeau avec méfiance : Qui va là ? Craignez Dieu de ne point m'importuner,
Ma bourse est vide ! Je suis borgne et affamée !
- Que la paix soit sur vous, jeune étrangère !
Nulle intention de vous voler, je n'en ai que faire.
Mangez quelques dattes et un peu de ce pain,
Vous me tiendrez compagnie en attendant mon camelin !
La fille méfiante, que la faim lynchait, accepta.
Paix sur vous ! Le destin vous envoie, Ô âme de bonté !
N'y voyez aucun mépris, je m'assoirai à trois coudées !
Pour sûr, il est plus chaste de garder nos distances,
Mais suivons la tradition, ne faisons pas silence.
Entre eux, un essaim de connivence. Piquée par la joie, Awena en oubliait son exode.

VI.
Awena, altérant quelques lignes de vérité, s'était confiée,
Avouant que son père l'avait expulsée par pure pauvreté,
Que borgne, elle n'était qu'une bouche en sus à nourrir.
Mais lorsqu'au loin elle s'effaça, il fut pris de remords à en mourir.
Ô puissance personnifiée, foudroyant éclair d'un soir d'été,
Las ! Tu m'as transpercé ! Nos souffles sont maintenant liés.
Cette fausse borgne m'a aveuglé. Oui ! De désir, mon âme s'est éveillée !
Nul ne peut imaginer l'intensité d'un sentiment si lourd à supporter.
Gravant dans son esprit la silhouette brumeuse de sa belle,
Un souvenir incongru d'une étoile tombée du ciel,
Zaven chantait ses mémoires aux pieds des dunes,
Là où la transmission se faisait orale, et la modestie fortune...
Petite poussière d'été
Que le Sirocco a chassé,
Je ne peux plus nier,
À ton éclat, je crie beauté.
Si seulement j'étais riche,
Je t'aurais mille fois comblée ! Hélas, je n'ai que ce vent et ce sable,
Que tu trouves tant détestable.
Va-nu-pieds, enfant du désert,
C'est ici que mon cœur prospère. Je te suivrai car comment vivre éloigné De ce cœur que tu m'as volé ?

VII.
Quand au loin, la douce vit les fastes portes de la ville,
Elle en regrettait presque sa condition servile...
Les mises en garde de sa mère raisonnaient :
Et si les hommes étaient tous vils et niais ?
Et si de ma jeunesse ils abusaient ?
C'est décidé, de salissure je m'enduirai.
Et si à mon iris, ces fanfarons étaient hostiles ? Pardon mon œil, enclavé, tu seras docile.
Diffusant en son sein des effluves nostalgiques,
Désirant garder trace de son épopée épique, Agenouillée, Awena se saisit du crayon de sa mère,
Glissant sur sa feuille, chorégraphiant des caractères.
Au nom de Dieu, le Miséricordieux, le Très-Miséricordieux.
Je vous salue d'une salutation de paix Ô parents si précieux.
Père, je te pardonne. Sous la colère ton âme demeurait,
Si seulement tu m'avais aimée telle que j'étais...
Je résiderais là, avec mes chaînes d'argent et mon carcan doré,
Près de ma mère tant aimée, que la destinée m'a ôtée.
Me voilà devenue actrice de ma propre entité,
Jouant la comédie, Ô public, ceci est un aparté.
Je regrette ma cage, celle de l'oiseau qu'on apprivoise...
Comme une vilaine bête, je m'enroule à présent dans la vase,
M'humiliant ainsi pour répugner les malveillants,
Je crains la cruauté des hommes, je ne suis qu'une enfant.

VIII.
Zaven, de mille coudées la succédait ;
Quand il vit la scène, ses larmes perlaient :
Sa belle, le front au sol, priait le Dieu unique,
Puis se tapissait de bourbier, l'esprit mutique.
Qui es-tu Ô mortelle ? Sous cet obscur, tu te dissimules, De toute évidence, ta mendicité, tu la simules.
Qu'importe ton enveloppe, c'est ton âme que j'ai cernée,
Mais je ne tarderai pas non, à découvrir tous tes secrets !
Chacun de tes pas soulève un vent de poussière,
Et moi, en retrait, je m'en parfume et espère, Qu'un beau jour, nos essences ne feront qu'une,
D'où exalteront nos souvenirs nocturnes.
Le beau se mit à chanter des litanies :
Seigneur, que peut espérer l'humilier sinon le haut rang à Tes côtés ?
Pitié ! Réserve-moi son âme, je la trouve de toute beauté !
Mes veines, d'amour, ont crépité ! Qui est donc cette femme ?
Qu'importe son apparence, pour elle mon cœur s'enflamme !

IX.
Comme un nouveau-né de l'obscurité sortie, Les sens en effusion, Awena découvrait, ébahie, Un monde insoupçonné, une fourmillante diversité.
Le cosmopolitisme arborait les étals de ces marchés.
La peau des hommes, de toutes nuances étaient,
Noire ébène, blanche comme lune, ou bronze dorée,
Enfants d'Adam, toutes les identités cohabitaient,
Les gens du Livre, nul doute, se respectaient.
J'ai traversé le désert de la monotonie,
Ma Terre était morte, maintenant elle vit.
J'ai cru le monde aussi petit que terne,
Mais même d'un œil, enfin je le discerne.
À travers cette fenêtre qui s'affiche à moi,
Une harmonie disparate qui me met en émoi, J'ai espoir qu'un jour ce monde m'ouvre ses bras,
S'excusant, m'enlaçant aussi fort qu'il conviendra.
J'admire ce vacarme et ces dialectes apatrides,
Cette architecture à damner les pyramides,
Ces édifices en symphonie de couleurs, Ces aromates et ces enivrantes odeurs.
La nuit s'avance et je ressens la faim me taillader,
Je m'endors à même le sol, sur ces pavés de pierres taillées.
Je m'émerveille de ce vaste plafond ouvert sur l'infini, Face à ces impérieux luminaires, je m'anéantis...

X.
L'appel à la prière résonnait à l'aurore,
Un délicat chant pour l'ouïe qui l'honore,
Recroquevillée, l'aguerrie replaça le foulard sur son visage,
Évitant ainsi l'offense des ombres de passage...
Un badaud dont elle ne déchiffrait pas les traits s'adressa à elle :
Ô roturière ! aujourd'hui est un jour béni et sacré,
La purification rituelle est d'usage, efface donc ces saletés !
La rue n'est pas un berceau convenable pour une dame,
Va ! L'Église offre gîte et couvert aux âmes quidams !
La nuit ne s'était pas encore effeuillée,
Les lueurs roses de l'aube à peine se hissaient,
Mais la douce en eut assez de ces blâmes,
Elle n'eut pour seule riposte que : Paix sans armes !
Fervente croyante, Awena fit ses ablutions. Puis, elle psalmodia quelques mots :
Elle m'appelle, il est temps.
Mon cœur bat, je l'entends.
J'en frisonne, pour autant.
Rendez-vous, maintenant.
Sérénité, je t'attends.

XI.
Prosternée sur le sol carmin aux motifs végétaux,
Awena, front au sol, fut touchée dans sa quête aux idéaux.
Les somptueux lustres illuminaient sa conscience,
Sous cette imposante coupole, une infime obédience.
À ses yeux, la maison de Dieu était un écrin raffiné,
Accueillant en son sein les cœurs les plus distingués ;
Chaque invité était convié à chanter les louanges, Honorant de grâce leur hôte, à l'instar des anges.
Où sont donc ces esprits qui ne répondent à l'appel ?
Préfèrent-ils dormir, se privant d'une paix éternelle ?
Pour cette beauté ostentatoire mon oeil larmoie,
Sommes-nous des gouverneurs à la cour du Roi des rois ?
Je ne suis qu'une mendiante réclamant Ta liqueur,
Ô Seigneur, Ton amour est la nourriture des cœurs.
Qui ne désire cette saveur a l'âme en ruine,
Car la douceur de la foi fait battre nos poitrines.
Ô Majestueux, ô Souverain, ô Pourvoyeur,
Comble les manquements de Ton serviteur.
La véritable richesse est celle du cœur,
Nul doute, seul Ton amour l'emplit de bonheur.

XII.
Le soleil avait fait son chemin jusqu'au zénith,
Dans cette majestueuse cour où le ciel ressemblait à un toit cosmique.
Awena prisait chaque fragment de céramique et d'ornement, À l'affût de ces joyaux qui traverseront le temps.
Sous l'éminent portail voûté où les gravures faisaient fresques,
Une élévation susurrant les âmes au désir céleste,
La douce fut ébahie par cette minutie d'orfèvre serein, Quand son unique œil fut interpellé par le bassin.
D'un bleu translucide, reflétant le ciel des Hommes,
Au centre de la cour, pour se languir du jardin d'Éden, La belle s'y pencha pour y déceler toute sorte de secret, Son âme miroitait mais son seul œil bleu s'y fondait.
Dans ce lieu où on n'entendait que les oiseaux gazouiller, Elle retira furtivement son bandeau pour scruter son reflet,
Sur un ton pontifiant elle s'interloqua :
On a rejeté cet inconnu,
La peur les a pris puisque d'un autre univers il m'a été parvenu.
L'esprit brumeux, la rêveuse retourna à sa place de la veille,
Assise en tailleur, abasourdie par ce monde de merveilles.
Un homme, le visage couvert par une écharpe, lui offrit une pomme.
Pressé, il n'entendit pas :
Je vous remercie gentilhomme !

XIII.
Crayon en main, la fausse borgne noircissait sa page blanche.
Au nom de Dieu le Tout-Miséricordieux le Très-Miséricordieux.
Paix sur vous Ô parents qui me manquent en tout lieu.
Je me porte bien, Isban est une ville extravagante,
Ma théorie n'a plus sens, mon quotidien la désoriente.
Rien sur cette terre n'est identique à notre village reculé,
Tout ici est différent, je crois qu'ils prônent l'irrégularité,
Mais alors que l’œil pétillant, je me sentais en confiance,
J'ai eu souvenance que les badauds affectionnent l'inclémence.
Oui mère, il y a dans la douceur une exhortation, une sagesse,
Le rappel ne peut être tranchant ; j'ai redouté cette rudesse,
Les hommes de foi sont peut-être les plus à craindre,
Mon bandeau restera mon ombre, j'y [...] Le stylo en bois sec crissait sur sa page rêche,
Déçue, son doux visage fit une mine revêche.
N'ayant plus assez d'encre pour transcrire cette missive,
La démunie se leva, décidée à nourrir ses lignes qu'elle cultive.

XIV.
Awena interpella un marchand de savon qui se trouvait sur son angle de vue.
Que la paix vous enveloppe, où puis-je acquérir une caroube d'encre ?
L'homme, dont la fragrance embaumait les narines sur son passage, n'avait pour l'ouïe pas le même message.
Paix sur toi pauvre fille. Voudrais-tu rendre ta condition plus vile ?
Affublée ! Une personne lettrée ne saurait porter pareille guenille, Tu mendies ta subsistance et ton vêtement est plein de terre.
Pour toi ? L'écriture est un luxe n'appartenant qu'aux hautes sphères,
Ce liquide précieux que tu recherches est sûrement pour ton maître,
Va au palais et demande donc aux scribes de l'école de lettres.
Mâchoire serrée, l'éclairée fit un hochement de tête et se dirigea vers le palais. En son esprit elle songeait :
Louanges à Dieu, ma mère fut une femme à l'esprit lumineux,
À l'âge de trois ans nous psalmodions déjà les vers de Dieu,
J'ai littéralement bu les récits de Moïse, Job, Jésus et Jonas,
Elle est l'étoile guidant ma route, d'elle j'ai hérité l'esprit et la grâce.

XV.
Porte fermée, le palais semblait fastueux,
L'opulence chemisait ce paysage montagneux,
Ne sachant comment pénétrer ce lieu clos, Elle s'époumona à répéter ces quelques mots :
Ouvrez-moi, ouvrez ces portes !
Ouvrez que je vous fasse requête !
À travers le judas, un regard noirci de khôl se dévoila :
Retourne donc vagabonde, respecte le travail d'autrui, Le silence est de rigueur, je n'ai que faire de tes causeries !
Alors qu'il refermait la petite porte métallique, Awena s'écria :
J'ai besoin d'encre, c'est ici que mes recherches m'ont amenée !
Ouvrez cette porte ! Ayez honte de me la claquer au nez !
L'orifice de la porte s'entrouvrit une nouvelle fois et sur un ton sec, l'homme s'exclama :
Me prends-tu pour une bourrique ?
Es-tu espionne envoyée par ces turcs ?
Tu es peut-être porteuse de la peste,
Ton voile est répugnant, va t'en ! Oust !
Le gardien claqua une dernière fois le judas.
Blessée dans son antre, le désespoir s'exhuma,
Les larmes caressantes pour seules étreintes,
Elle récita une parole:
Il se peut qu'un homme aux cheveux hirsutes, poussiéreux et de condition modeste, auquel personne n'accorde de considération, s'il jure par Dieu, il sera exaucé...

XVI.
Un vieillard, portant canne et barbe blanche,
Dont le trépas inévitablement approche,
Rejoignit lentement la calomniée,
Lui murmurant, sourire aux lèvres et voix feutrée :
Mon enfant, ta parole est vérité,
Mais Dieu est beau et aime la beauté,
Pourquoi donc ne laves-tu pas cette saleté ?
Le bain public est à deux pas, je peux te le payer.
Attendrie par la douceur de ce sage homme, l'âme lourde, l'harassée se confia:
Ô mon oncle, sans ce subterfuge, seule, je serais déshonorée, Dans mon périple, j'ai croisé des gens bons mais aussi des grossiers.
Dieu ne regarde-t-Il pas les cœurs et non nos aspects ?
L'homme est ainsi, même l’œil ouvert, il souffre de vanité.
Déconcerté par tant de maturité, Il tendit une main à sa protégée.
Leurs routes s'étaient croisées,
Une belle amitié venait de se forger.
Je travaille dans cette enceinte.
Dans cette forteresse nulle atteinte.
Tu dépoussièreras chaque parchemin,
Pour cette tâche, j'ai besoin de jeunes mains.
Tu recevras de nouveaux vêtements,
Et gagneras peu mais honnêtement.
Songeant à son encre et à une vie plus digne, Awena acquiesça d'un sourire.

XVII.
Sa pomme lui tombait des mains,
Zaven, l'amant épris, en fut témoin, Sa chère fût corrompue par l'apparat,
Dans sa trachée, son âpre fierté il ravala.
Ma singulière rose, que vois-je donc ?
Ta fraîcheur offerte aux vents lubriques ?
Ta robe étalée aux mains gérontes ?
Te voilà à la cour, une femme sujette !
Est-ce ce scintillant vernis qui te trompe ?
Enduis t'en jusqu'à ce que tes racines se rompent ! Vilenie ! J'avais espéré qu'un jour tu me remarques, Mais comment attendre de toi autre que simulacre ?
Suave relent, tu me révulses autant que tu m'apaises,
Ô passive beauté, mon cœur est cette béante mortaise,
Où dans la pénombre, une âme sœur se lamente,
Où un déchu mort-né perd l'estime de son amante.
Comment accepter cette tragique sentence,
Alors que de toi j'avais tissé mes rêves immenses ?
Ce fruit était un présent que nous aurions partagé,
Ta confiance m'aurait été confiée et ton âme pour l'éternité...

XVIII.
Comme dans une ruche alvéolée, les portes se succédaient,
Dans cette colonie de domestiques, les regards les épiaient.
Une éborgnée sur les pas d'un noble astronome érudit,
Une guêpe au grossier atour infiltrée par ici.
Ceci est ta loge, tu disposes de draps propres et d'une latte tressée.
Purifie-toi et enfile l'uniforme contenu dans ce coffre cadenassé.
Tu seras dirigée au royaume des livres et débuteras ta tâche sur le champ.
Au seul silence tu échangeras, ta corvée n'est que caresse et vent !
À peine le tuteur avait quitté sa pupille qu'elle fût interpellée par une dame :
Paix sur toi jeune fille. Prends ton linge, nous allons au hammam !
Dis. Toucher les travaux du maître mérite confiance. De quel bois est donc ton père ?
Jamais on n'a vu mendiante le matin posséder le soir venu des trésors si prospères !
L'esprit éveillé, Awena comprit l'intérêt soudain pour son ascendant.
Que la paix t'enveloppe. Ne sommes-nous pas enfants d'Ève et d'Adam ?
Ma tante, nul autre que Dieu m'a amenée devant ces portes,
Mon intention est bonne et je répugnerai que suspicion se colporte.

XIX.
La bibliothèque du palais paraissait monumentale,
En cyprès étaient sculptées ces colonnes verticales, Des étendues de savoir côtoyant un monde d'imaginaire,
Où les passants déambulaient dans un silence disciplinaire.
Au royaume des livres, les reliures étaient sublimées,
De lapis-lazuli et d'or, leurs enluminures étaient ornées,
Le message des siècles s'élevait de façon solennelle Afin que chacun puisse se créer sa propre citadelle. Les scribes, assis en tailleur sur des coussins molletonnés, Notifiaient les recherches de l'astronome sur des feuillets.
Les hommes uniquement avaient accès à ces connaissances,
Mais Awena avait ce privilège d'entrevoir ces travaux immenses.
Les femmes allaient-elles connaître la parité ? Était-ce la providence ?
Elle se promit d'apprendre le monde à travers le prisme des sciences. Chaque jour, la curieuse assainissait puis organisait ces papiers inestimables, Aiguisant son esprit, nourrissant l'argument pour un avenir réformable.

XX.
Deux printemps s'étaient écoulés et l'obstinée désespérait;
Quel sens à mon existence ? Mon esprit est quiet
Mais mon humeur maussade et mon cœur devient fiel...
Épousseter des idées d'antan ? Inventorier les nouvelles ?
Dans ma condition, je ne résiste que par la besogne,
Le travail m'est aussi suave que le vin pour un ivrogne.
Quand l'effort permet l'oubli, l'oisiveté me le rappelle :
Les idées que prônent mon père ont fait mes séquelles.
Perdue dans les manuscrits de l'astronomie,
La rêveuse se sentait loin des hommes et leurs soucis, Elle chérissait en secret l'idée de pénétrer le firmament, Percer l'arcane, percevoir l'au-delà du parement...
Le filtrat qui m’anime est comme cette étoile au loin.
Elle semble si infime mais à sa lumière nous enjoint,
Par la force de son Créateur, elle scintille toujours Et maintient en son sein l'espoir et l'amour...

XXI.
Agenouillée et appuyée sur son pupitre de bois, l'inconsolable lança un dernier appel de désespoir...
La tristesse traverse les méandres de mon âme,
Mes larmes, elles, par déluge te réclament.
Ô ma mère ! Je ne peux feinter l'absence,
Depuis ce jour, je repense à cette sentence, Où nos âmes musardent dans ce vide béant,
Y déposant des débris assassins et véhéments.
Ô parents, j'espérais une lettre envoyée au palais, M'annonçant qu'enfin, innocente, je serai amnistiée.
Est-ce la loi des hommes qui brise nos liens ?
Je me souviens de votre amour et votre soutien, Lorsque plus jeune, je rêvassais près du grenadier,
Et que père, sur mille sujets me taquinait volontiers.
Je ne sais comment prendre mon avenir en main,
Palper du vent ne me laisse aucun espoir pour demain.
Je désire entrer auprès de vous, je m'y résous,
À la prochaine lune, vous me trouverez à votre porte, debout.
Si vous ne m'acceptez, avec l'Ange de la mort je converserai, Afin que ses ailes affleurent mon esprit sans regret.

XXII.
La déterminée se rendit au bureau de poste pour envoyer sa missive. En échange d'une pièce d'argent pure, un messager sella son cheval et se mit en route. Dans la précipitation, il percuta un passant...
Ayant reconnu l'homme âgé qu'elle avait croisé plus tôt, Awena tomba sur ses genoux...
— Ô oncle, est-ce bien vous ? Comment vous portez-vous ? — Louanges à Dieu ma fille, n'aie d'inquiétude pour ton doyen,
Mes yeux me font maintenant défaut, je n'ai pas vu ce citadin.
— Vous vous méprenez, j'ai précipité cet homme à Isban
Afin qu'il trouve mes parents et que ma destinée bouge, Il vous a renversé ; une fois de plus, je vous suis redevable...
— Soit ! Je suis mandaté par Blitharius, notre ermite honorable.
Je me rends à Doug pour éteindre les flammes de la révolte,
Tu seras ô disciple, mes yeux, ma canne et ma compagne de route.
L'avenir du royaume se dessinait et par cet après-midi de mai de l'an 487, Awena quitta le palais pour la traversée du désert.
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