Avoir ou être

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J'aime les livres, les peintres et les sculpteurs. J'adore inventer des histoires, créer des vies à mes personnages, partager pendant le temps de l'écriture leur destin, puis leur lâcher la main  [+]

Image de Automne 19

Je descendais l’escalier lorsque je les ai croisés, le grand escogriffe du rez-de-chaussée et le mouflet qui habite avec sa mère, l’appartement en face du mien.
— Je montais justement vous voir pour vous demander de garder le petit. Sa mère a accompagné Jeanne aux urgences, elle s’est coupé un doigt. Elle m’a confié son fils Pedro mais là, je dois partir et je ne veux pas le laisser tout seul. Ce serait vraiment gentil de votre part.
— C’est qui Jeanne ? ai-je demandé pour ne pas avoir à répondre.
— La voisine d’en bas ! a rétorqué le gamin en me regardant avec étonnement.
— On n’est que quatre locataires dans l’immeuble, a cru bon d’ajouter le hippie de service, sans se départir de son sourire béat qui m’énerve tellement.
— Je ne peux pas le prendre avec moi, je vais en courses.
— Je viens avec vous, a dit le gosse, je ne vous embêterai pas. Je n’aime pas rester tout seul chez moi, a-t-il ajouté avec un sourire charmeur. S’il vous plaît Madame.

Je n’avais plus d’arguments ; j’ai lancé un regard noir au grand, me jurant intérieurement de me venger du piège qu’il me tendait et sans dire un mot, j’ai fait signe au gamin de me suivre. On remontait chez moi quand l’échalas a ajouté en dévalant l’escalier.
— Vous n’allez plus en courses ?
Je suis rentrée furibarde, suivie de Pedro, visiblement heureux d’être là. Les courses, ce serait pour plus tard. Je n’avais aucune envie d’aller m’acheter un sac à main avec ce gamin. Et d’ailleurs, par principe, je fais toujours mes achats seule.

Pedro restait debout et me regardait en souriant. Je l’ai invité à s’asseoir dans le canapé. Je ne me sentais pas très à l’aise avec ce gosse que je croisais chaque jour mais ne connaissais pas, je lui en voulais d’être là et priais le ciel que sa mère arrive avant la fermeture des magasins ; ce petit sac jaune, je l’avais repéré la semaine dernière et si mon banquier, ce moralisateur primaire, ne m’avait harcelée au téléphone, je l’aurais déjà eu en ma possession. J’ai jeté un coup d’œil au gamin ; il louchait sur mon armoire restée ouverte et instinctivement je suis allée la fermer.
— Je ne suis pas un voleur, a-t-il murmuré.
J’ai rougi et la honte m’a envahie. Je n’y peux rien, je suis maladivement méfiante ! Une minute de honte s’efface vite et la colère a repris le dessus. Je m’en voulais de n’avoir su dire non, ce gosse dégageait une tranquillité dérangeante.
— Tu as beaucoup de sacs et de chaussures, tu dois être riche.
Là, je dois dire qu’il a marqué un point. Ma hantise, c’est qu’on me prenne pour une pauvre. C’est une des raisons pour lesquelles je ne fréquente pas mes voisins que je trouve trop « ordinaires ». Une des raisons aussi pour lesquelles mon banquier m’appelle souvent pour me faire la morale. Je ne fais aucune dette, mais il s’inquiète car je suis « toujours sur le fil ».
Il me prenait donc pour une riche ! Attachant finalement ce môme ! Plus détendue, et même presque joyeuse, je l’ai invité à venir goûter dans la cuisine. Il m’a suivie avec un air ravi, m’a raconté sa vie en mangeant des gâteaux ; j’ai été étonnée qu’il n’ait que sept ans, car il avait une aisance inimaginable. Il était à coup sûr très intelligent et bien élevé. Mais la façon dont il était habillé ! Je n’aurais pas voulu l’emmener en courses avec moi ! Des habits à peu près corrects, mais si mal assortis !
— J’aime beaucoup lire, a-t-il dit. Tu n’as pas de livres ?
— J’en emprunte à la bibliothèque.
— T’achètes beaucoup de sacs, mais t’empruntes les livres ?
Je ne lis pas beaucoup et mes achats sont ciblés. J’achète des sacs et des chaussures en cuir, mais je suis à peu près raisonnable pour le reste. Ma copine Louise pense que je souffre de fièvre acheteuse mais c’est faux ! Mes achats ne concernent que quelques pôles de la vie courante.
— Tu devrais parler à Jeanne, elle t’en prêterait des livres, elle a une immense bibliothèque et elle a tout lu. Elle est gentille Jeanne. Elle travaillait dans une librairie qui a fait faillite, elle est au chômage. Elle a cinquante ans et elle dit qu’on n’embauche pas les vieux. C’est triste.
J’ai eu envie de lui répondre que les jeunes non plus ne trouvaient pas de boulot. Louise et moi, on a accepté d’être vendeuses dans une parfumerie car on ne trouvait rien ; on est mal payées et la responsable nous fait des remarques désobligeantes dès qu’on rate une vente. C’est vrai qu’elle-même doit rendre des comptes et vit dans l’angoisse de se faire remplacer.
— Jacques aussi il est gentil. Lui il est amoureux des fleurs, il est horticulteur. Je vais souvent chez lui quand ma mère travaille. Chez lui ou chez Jeanne ; on est tous amis. T’as pas d’amis toi ?
— Bien sûr que si ! ai-je répondu trop vite.
Je lui ai proposé de retourner dans le salon, car je n’avais pas envie de parler de moi et ses questions me bousculaient. Des amis je n’en ai pas, excepté Louise.

La porte de l’immeuble a claqué et il s’est levé d’un bond, sa mère arrivait. Au bon moment, car le môme commençait à sérieusement m’énerver ! Marie, la mère, s’est confondue en remerciements, Jeanne aussi d’ailleurs. J’ai jeté un œil sur le pansement qu’elle avait à la main, mais j’ai écourté la conversation pour courir acheter mon petit sac jaune. En sortant du magasin, j’étais contente, vraiment contente de l’avoir enfin ! Mais – il y a toujours un mais – frustrée aussi. Un autre sac me plaisait, un petit bleu avec de jolis boutons à fleurs. Son image me trottait déjà dans la tête.

Les jours suivants, je l’ai souvent revu Pedro ; il me sautait au cou à chacune de nos rencontres et peu à peu, je me suis mise à attendre son sourire lumineux et ses rires éclatants. J’en avais bien besoin car au boulot, l’ambiance était exécrable ; les ventes chutaient, la responsable était sur la sellette et son angoisse rejaillissait sur nous. Louise avait décidé de reprendre des études et elle réussit le concours d’infirmière. J’étais heureuse pour elle, mais je me sentais abandonnée. Je m’étais acheté trois paires de chaussures en quinze jours, mes comptes viraient dangereusement au rouge et ma culpabilité effaçait toute la joie que j’aurais dû ressentir.

Un matin, Pedro sonna à ma porte pour m’inviter à son anniversaire, un goûter organisé par sa maman avec Jacques et Jeanne. Je n’ai pas pu me défiler et sans doute, au fond de moi, avais-je envie d’y aller ? Mais fendre la carapace m’était encore difficile. J’avais envie de lui faire un cadeau et, croisant un soir Jacques dans les escaliers, j’ai fait l’effort de lui demander conseil. Pedro rêvait d’un vélo rouge avec des vitesses, les adultes se mettaient ensemble pour le lui offrir, je pouvais me joindre à eux. Jacques a ajouté qu’il était vraiment heureux que je vienne, il avait un sourire très doux qui m’a émue. J’ai tourné le dos un peu trop vite, c’était plus facile de le trouver niais.

Ce fut un beau moment cet anniversaire. Pedro a hurlé de joie en découvrant son vélo ! Il a soufflé ses neuf bougies, on a chanté, on a goûté, je me sentais bien. Un seul petit hic ! J’avais affreusement mal aux pieds dans mes chaussures neuves ! Une fraction de seconde, je me suis dit que j’aimerais que mes moments de joie ne soient plus entachés de « mais ». Je n’ai pu m’attarder, Pedro reprenait la parole.
— Ce vélo, c’était mon rêve ! Et vous, c’est quoi votre rêve ?
Jacques le premier a répondu :
— Moi je voudrais avoir de grands jardins, pour récolter beaucoup de fruits et légumes. Je les vendrais aux gens qui ont envie de manger sain et bon. Je ferais venir des écoles pour visiter les jardins et faire goûter aux enfants mes produits. Oui, je serais vraiment heureux de faire ça.
— Moi, a dit la mère de Pedro, je voudrais apprendre à nager, mais je me sens trop vieille pour ça !
On a tous protesté et Jacques a dit qu’il fallait aller au bout de ses rêves, quel que soit l’âge.
— Et moi, a dit Jeanne, j’aimerais faire découvrir des livres à plein de gens. Je rêve que les livres circulent. Je rêve que tous les enfants comprennent l’importance des livres et des mots.
Le silence s’est installé, chacun semblait poursuivre son rêve. J’en ai profité pour proposer à Pedro de l’emmener dans la rue essayer son vélo, il piaffait d’impatience et c’était pour moi une échappatoire. Je ne pouvais tout de même pas dire que mon rêve était de m’offrir un énième sac !

Au fil des jours, mes voisins sont devenus des amis. Ensemble, on est plus forts. Les rires de Pedro ressemblent à des soleils. Ils ont apaisé ma colère et apprivoisé mes doutes. Chacun d’eux a réalisé son rêve. Louise est une infirmière heureuse, elle se joint souvent à nous. Jacques, avec l’aide de la mairie, a trouvé de grands terrains sur lesquels il plante une variété infinie de légumes, il a aussi planté des arbres fruitiers et il colorie ses jardins de multitudes de fleurs. C’est un lieu apaisant, il l’a appelé « Rencontres ». Son commerce marche bien ; il reçoit beaucoup de classes, certains enfants regardent et goûtent pour la première fois bon nombre de produits. Sur l’un des terrains, Jacques et Jeanne ont construit une jolie cabane en bois, « la cabane à livres », elle a un succès fou. Les gens du quartier apportent et empruntent des livres ; Jeanne organise des ateliers au cours desquels elle raconte des histoires aux enfants ou discute de lectures avec des adultes. Grâce à elle, lire est devenu ma passion. Quant à Marie, elle va chaque dimanche matin à la piscine avec Pedro, elle suit des cours de natation et n’a plus peur de l’eau !

Et moi ? Je n’ai pas réalisé mon rêve d’alors, je n’ai pas acheté de petit sac bleu. J’ai fait beaucoup mieux ! J’ai quitté mon travail et désormais, je fais une formation pour apprendre à travailler le cuir ; j’aime son odeur, j’aime la résistance qu’il oppose et sa souplesse quand il se rend. J’apprends la patience et la persévérance, l’humilité aussi. Un jour peut-être, j’aurai un petit atelier et fabriquerai des sacs. J’ai promis à Pedro de lui faire un cartable !

*« La vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on le croit. »

* Une vie de Maupassant

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Image de Safia Salam
Safia Salam · il y a
J'aime beaucoup, histoire très apaisante avec un charme particulier, je crois que ces voisins qui deviennent presque une famille éveillent chez le lecteur la nostalgie d'une vie différente et pas impossible.
Ce magnifique jardin me fait penser au Potager extraordinaire, comment expliquer... un jardin - potager à visiter avec des plantes très très curieuses, c'est en Vendée.

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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci.
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Burak Bakkar · il y a
Bravo Michèle ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Oka N'guessan · il y a
Très belle plume, Bravo j'ai beaucoup aimé, +2 voix je t'invite à aller voter pour moi aussi https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10
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Laury Fay · il y a
Une jolie histoire qui montre qu au contact de belles personnes, on grandit aussi
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Didier Poussin · il y a
Changement de cap
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Très sympa,..
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Sebah · il y a
superbe ! magnifique !! bravo Michelle
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Michèle Thibaudin · il y a
Merci infiniment Sébastien, je ne savais pas que c'était toi! Je t'invite à aller lire "Le chat". Je t'embrasse.
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Michèle Thibaudin · il y a
Un très grand merci à vous.
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Pablo · il y a
J'ai compris quelque chose dans cette histoire Mamie, c'est que les amis valent mieux que l'argent!!!! Bisous
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Thérèse Kaim · il y a
Un conte, une fable, de l'optimisme ça fait du bien.
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Michèle Thibaudin · il y a
Un très grand merci à toi, à très bientôt.
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Dolotarasse · il y a
Ce sont de jolies rencontres entre voisins qui permettent de s'ouvrir, se découvrir. Agréable à lire.
Image de Michèle Thibaudin
Michèle Thibaudin · il y a
Un très grand merci.

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