Sympathie pour le diable

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Sister morphine.
L’impact des gouttes d’eau sur le métal résonna dans son esprit comme une douleur vive, si violente qu’elle le sortit de son sommeil profond. Sa vue s’éclaircit et il aperçut ce qu’il restait du toit de l’hôpital américain de Saïgon. A travers les brèches, il vit le ciel nuageux de cette période de mousson et ses grosses gouttes d’eau tiède. L’une d’elle tomba sur sa jambe droite, lui arrachant un cri de douleur.
Le lieutenant James, du 3ème régiment d’infanterie basé au Vietnam avait marché sur une mine trois jours plus tôt. Ce qui restait de sa jambe, multi fracturée était tenu par une succession de broches en métal, vissées à même l’os, du pied à l’aine. La souffrance était intolérable. Quand il aperçut une infirmière courant entre les débris, le dos de sa tunique brulée et déchirée, le visage en sang, il tenta de l’interpeler mais elle continua sa course, fuyant les flammes qui longeaient l’entrée sud de la salle. C’est alors qu’il réalisa que sa perfusion avait disparu, seul restait le cathéter mais la poche suspendue, remplie de morphine était éventrée sur le sol, près de son trépied à roulettes. Il ramassa une béquille arrivée là par le souffle de l’explosion. Il débloqua le frein du lit à roulettes et réussit à se faufiler lentement. D’où il était désormais, il voyait sur un lit le corps d’un blessé couvert entièrement d’un énorme bandage, de la tête, seuls les yeux et les lèvres apparaissaient. L’homme semblait mort et sa perfusion était au sol mais intacte.
Le Lt redoubla d’efforts, la moindre oscillation de sa jambe le torturait.
Il toucha enfin la barre métallique de l’autre lit et, se servant de sa béquille, réussit à relever le trépied où était accrochée la perfusion de morphine. Il lui fallait maintenant retirer le cathéter du bras du soldat pour le brancher sur le sien. Au moment où il saisit l’embout en plastique sur le bras du mort, celui-ci ouvrit grand ses yeux et fixa intensément le Lt qui sursauta ; il ne s’attendait pas à ce réveil. De son bras droit, le soldat saisit la main du Lt pour l’empêcher d’arracher sa perfusion tout en faisant un « non » silencieux, tournant la tête de droite à gauche. Ses yeux de grand brulé, sans cils et sourcils, étaient terrifiants mais le Lt insista et la lutte qui s’engagea devint sauvage ; tous deux grognaient et soufflaient comme des bêtes. Le grand brulé, de son bras gauche, donna un coup sur le lit du Lt faisant sursauter le matelas et bouger la jambe multi fracturée du Lt. Un long cri de douleur s’échappa de la gorge du Lt James, une souffrance ressemblant à un éclair blanc, semblant ne pas finir et afin de reprendre son souffle, il sépara les lits de son bras et baissa la tête entre les deux lits. Comme il allait se redresser, il aperçut le soldat lever de nouveau son bras gauche en se penchant cette fois pour frapper la jambe pleine de broches.
La main du Lt saisit un objet rond, une seringue ! Une grosse seringue de 200ml avec une aiguille de 15 cm prévue pour les intramusculaires, il fit sauter la protection plastique avec son ongle et, s’agrippant à la rambarde de l’autre, visant la tête, le Lt hurla et de toutes ses forces, plongea l’immense aiguille dans l’œil du brulé, faisant éclater dans son orbite l’œil droit du soldat dont le bras tomba entre les deux lits. Le Lt, haletant fut pris de hoquets. Il se reprit et arracha en tremblant le tuyau du bras du soldat pour le brancher sur son propre cathéter.
Un peu de sang parti en sens inverse dans le tuyau, colorant le liquide incolore d’une teinte rosée puis la morphine s’introduisit dans sa veine et dans son corps.
Il sentit de forts picotements sur son cou, son visage, le dos de ses mains et même son anus puis soudainement, toute forme de souffrance disparut, tel un enchantement. Il se mit à pleurer tellement c’était bon. Il eut envie de fumer une cigarette.
Il put ainsi se ressaisir et il poussa sur sa béquille pour quitter cette pièce par la seule sortie possible dorénavant. Celle du fond était la proie des flammes et il sentait la chaleur du brasier. Cela décupla son énergie pour naviguer entre tous ces obstacles. La plupart des gros objets avaient été projetés vers le fond, gênant sa progression jusqu'à la rendre impossible. Mais là, sous une tenture, il vit la roue d’un fauteuil roulant qu’il réussit à mettre debout.
Ne sentant pas la douleur occasionnée par ce déplacement, il fut soulagé de trouver une position plus confortable, sa jambe blessée à l’horizontal sur une gouttière. La porte de sortie n’était plus qu’à cinq mètres mais la quantité de gravas rendait la progression plus dure encore. En sueur, il poussa une planche de bois quand il entendit le souffle d’une voix:
- Je vous ai vu!
Le Lieutenant cru d'abord a une hallucination auditive due a la drogue quand de nouveau:
- je vous ai vu lieutenant, j'ai vu ce que vous avez fait a ce pauvre Washington !
- Qui parle, qui est-ce ?
- Deuxième classe Meschling, du 5eme régiment d'infanterie basé à Saigon nord.
- Et pourquoi êtes vous ici 2eme classe?
- j'ai été blessé lors de la bataille de Fuoc Siem, nous sommes cinq a être rentrés vivants sur un groupe de 45 hommes.
- Que c'est-il passé soldat?
- Nous avons reçu l'ordre d'attaquer en nous promettant un appui aérien. On a donné l'assaut mais la couverture aérienne n'est jamais arrivée. L'ennemi nous a encerclé après nos premières lignes et les avions ne sont jamais venus. moi-même et trois de mes compagnons devons la vie sauve a notre sergent chef qui nous a ordonné le retrait. Voilà pourquoi je suis ici vivant mais les viets étaient équipés de lance-flammes volés dans un de nos dépôts et ils nous ont arrosés sans relâche pendant notre repli.
Le lieutenant James baissa la tête mais la voix de Meschling se fit plus forte:
- Car celui que vous venez de tuer était le sergent qui m'a sauvé, il s'est laissé brûler vif pour nous!!!
Et vous!! Vous venez de le massacrer pour de la morphine!!
- C'était un accident, je ne voulais pas vraiment le tuer!
- Foutaises! Vous n'avez pas été a la hauteur de votre grade lieutenant et vous êtes un assassin!
- Soldat, vous êtes blessé?
- Blessé, oui et bien coincé sous ces gravas, une barre de fer m'a transperçé le poumon et s'est enfoncée profondement dans le sol, je ne sortirais pas d'ici vivant.
- Je vais vous aider soldat!
- Non lieutenant, je reste là et vous aussi!
- Vous voulez m'empêcher de fuir cet enfer soldat? et comment ferez-vous? Vous êtes immobilisé!
- Oui lieutenant mais je suis armé et maintenant je vous vois!
Dans un mouvement de rage, James réussit a déplacer son fauteuil;
L'officier aperçu alors son interlocuteur
- Soldat! C'est le lieutenant James qui vous parle! le feu se propage et est près de nous deux! Donnez-moi votre arme, c'est un ordre!!
- Vous n'êtes plus mon supérieur, le mien, le vrai, vous l'avez tué et vous ne sortirez pas vivant de cette pièce!
Il menaçait maintenant le Lieutenant avec son 9mm.
- Allez soldat, laissez moi votre arme, je vais sortir d'ici et revenir vous sauver avec des secours!
Meschling eu un sourire désabusé:
- Et devoir dire ce que vous avez fait?
- Il allait m'écraser la jambe!!
- Vous saviez qu'il était vivant mais cela n'a pas compté n'est-ce pas?
James tenta de rapprocher son fauteuil du blessé mais une poutre l'en empechait. C'est alors que le soldat au sol saisit un fil électrique ramassé auparavant et, se pliant le plus possible, réussit a passer une sorte de nœud coulant autours du pied de James qui s'écria:
- Que fais-tu soldat! Enlève cette entrave immédiatement!!
Meschling dit une dernière phrase:
- Je m'assure que la mort de mon sergent ne reste pas impunie et qu'un salopard de lieutenant ne s'en sorte pas comme ça. Dans un ultime geste, il leva son arme et tira. La poche de morphine explosa sous l'impact. Un léger sourire se lut sur ses lèvres et son menton se posa sur sa poitrine dans un dernier souffle. Le Lt se pencha pour tenter de défaire le lien attaché à son pied mais compris qu’il n’y arriverait jamais. Les flammes attaquaient désormais le bord du matelas et ses draps, ses cheveux prirent feu mais il ne sentit rien, l’effet de la drogue agissant encore. Il fixa de ses yeux fous le tuyau se vider des dernières gouttes de morphine, ne sentit toujours pas son bras et son dos en flamme puis soudain, l’atroce douleur du feu le submergea, son cri, interminable parti dans le ciel d’Hô-chi-minh-ville.
Le 30 avril 1975.
FIN
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Les Histoires de RAC · il y a
Une atmosphère, un personnage et une douleur bien campés... Pleased to meet/read you ♫
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Sarita MENDEZ · il y a
Cela fait un peu peur quant aux comportement des humains, mais je pense que cela doit malheureusement exister dans la réalité...
Je suis d'accord avec la fin du commentaire de Nicolas Auvergnat concernant ce dont nous pouvons être capables dans telle ou telle situation...

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François B. · il y a
Un texte très fort sur le comportement de certains hommes en situation extrême. Mais difficile de les juger quand on est tranquillement installé derrière son écran d'ordinateur... Bravo !
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Nicolas Auvergnat · il y a
J'ai aimé l'un de vos commentaires, où vous disiez aimer le mien... Du coup me voici. Votre texte est saisissant. C'est remarquablement bien écrit, et j'espère qu'il s'agit d'une fiction. J'ai pu observer des comportements comparables en certaines occasions... De quoi est capable un homme pour sauver sa peau? De quoi est capable un autre au nom de la justice, d'une morale toute à lui ? Et moi... De quoi serais-je capable en pareil cas ? Humm... Ça fait flipper !
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François Paul · il y a
Vraiment merci pour cette lecture. Oui c'est une vraie fiction. Le pouvoir des anti-douleur n'en est pas une... Ce qui est terrible moralement dans un conflit ce n'est pas tant ce que l'on est amené à faire en obéissant a des ordres, mais plutôt ce que l'on fait sans en avoir reçus. Bon Week-end a vous.
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Vinvin Vinvin · il y a
Le dernier jour d'une guerre interminable rendue très personnelle.
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François Paul · il y a
Un récit personnel mais le pire était à suivre avec les purges de pol pot. Qui a dit, "car le pire c'est la guerre" Sir Chamberlain je crois.
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Julien1965 · il y a
Texte que je découvre au hasard de mes balades sur Short Édition. L’horreur de la guerre, violences, égoïsme et vengeance ultime. Merci pour ce partage.
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François Paul · il y a
Merci Julien 1965. Ce TTC date déjà un peu mais c'est un texte qui m'a donné envie d'en écrire d'autres. A se lire.
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James Wouaal · il y a
J'avais aussi fait ce concours. Un des plus simpa proposé ici.
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François Paul · il y a
Merci beaucoup James Wouaal, je me souviens aussi. Un retour apprécié.
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Jeanne en B · il y a
Un peu terrifiante cette histoire.
Lue en buvant mon café ce matin, rude !
Dure décision et actes fous pour tenter de s'en sortir...
Bonne journée François

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Zutalor! · il y a
"Terrifiante", bien d'accord avec toi... ;o)
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François Paul · il y a
Avec le café du matin... Il faut remettre le manuscrit dans le contexte. C'était en compétition dans le court et noir sur Short en 2017. Il fallait du sang, du suspense et j'avais de suite pensé a la chute de Saigon. De bons retours mais pas de finale car la mise en page des dialogues était nulle. Corrigée depuis. Merci d'avoir lu. Bonne soirée a vous.
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Zutalor! · il y a
Même sentiment que celui de Jeanne : votre histoire m'a paru "terrifiante". Je ne pourrais pas entrer dans le détail de blessures pareilles. Vous l'avez fait : félicitations sincères.
A ce concours, en temps limité, j'avais réussi à sortir ceci :

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-noir-leur-va-si-bien

Voyez si vous y trouveriez quelque chose qui vous inspirerait ?

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Jeanne en B · il y a
À la prochaine :-)