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Avec la bénédiction du propriétaire

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Elsuggo

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L’arrivée des beaux jours a une influence toute particulière sur le comportement des êtres humains, une excitation étrange s’empare du commun des mortels, un désir qui les pousse à l’aventure, leur donne l’envie de grands voyages, de conquêtes, d’exploration de forêts denses et inhospitalières, ou de se perdre dans des déserts à la surface méditative. On se sent le corps remplit d’une sève à toute épreuve, mais n’allez pas penser que de cette effervescence va naître quelques mouvements révolutionnaires qui vont chambouler la planète entière. Non ! L’aventurier des temps modernes connaît ses limites, il sait garder la tête froide, il n’a pas l’intention d’aller rencontrer des peuplades Inuit à la pointe du globe, mais dans un premier temps un bon déménagement fera très bien l’affaire.
C’est pourquoi Pierre s’est levé de bonne heure aujourd’hui, et qu’il est descendu acheter un journal immobilier, spécialisé dans la location de nids douillets. Armé de son stylo, il coche, raye, sélectionne, Dracon intègre, quand soudain, au milieu de cette mer typographique, il découvre la perle, l’affaire : Urgent ! Cause double emploi, particulier, loue 2600 m2, lumineux, spacieux, belle hauteur de plafond, grand cachet architectural, centre ville, jardin. 3600 F charges comprises. Tél. 01.70.52.56.61.
— 2600 m2 ! Je sens la coquille. Mais je ne sais pas pourquoi, j’ai bien envie d’appeler, rien que pour voir. Après tout, je n’ai rien à perdre.
Les doigts de Pierre pianotent déjà le numéro magique qui lui fera peut être gagner son “Home Sweet Home”.
— Allo !
— Oui, allo !
— Bonjour, Monsieur, je vous appelle pour l’annonce de l’appartement, j’espère qu’il n’est pas encore loué.
— Non ! Il est toujours libre, il vous intéresse.
— Oui, bien sûr, mais dites-moi, je pourrais avoir la surface exacte, car je crois que le journal a fait une erreur d’impression.
— Non ! Jeune homme, ça n’est pas une faute du journal, la surface indiquée est bien la bonne.
— Alors c’est peut-être dans le prix qu’il y a une erreur ?
— Non plus, même le prix est correct. Désirez-vous le visiter ?
— Une surface pareille à un tel prix, je crois que c’est tentant, quand est-ce possible ?
— Maintenant si vous le désirez, je vais vous donnez l’adresse, avez-vous de quoi noter ?
— Vous pouvez y aller, je suis prêt.
— Il se situe au 32, rue de Paradis, vous verrez c’est facile à trouver.
— Je connais cette rue, elle est située à 10 mn à pied de chez moi, le temps de me préparer, je suis chez vous dans une demie-heure, à tout de suite.
— A tout de suite.
L’appareil raccroché, Pierre était un peu surpris de cette affaire, tout de même un appartement de 2600 m2 pour 3600 F par mois, il n’y croyait pas vraiment, il devait sûrement avoir un “hic”, mais sa curiosité était plus forte.
Dehors, il fait un temps magnifique, et cette petite balade pédestre, le met de bonne humeur.
— D’après mes souvenirs, c’est la troisième à droite : Rue de Paradis, c’est là... 26... 28... 30... 34 !!?? Je crois que j’ai raté quelque chose, une petite marche arrière s’impose : 34... 30 ?, c’est pourtant bien ici, mais je ne vois pas ce satané numéro 32
Il fouille dans sa poche pour y sortir un papier sur lequel il a griffonné l’adresse en question : 32, rue de Paradis,
— Une petite mercerie porte le 30, le 34 habille une maison d’habitation tout ce qu’il y a de plus respectable, quand au 32 il devrait logiquement être ce qui se trouve en face de moi et qui est en fait la cathédrale, j’avoue que je ne comprends pas tout ce qui se passe. A l’intérieur de l’édifice, il y aura sûrement quelqu’un qui pourra me renseigner.
Les deux battants de l’immense porte de bois, admirablement sculptée, s’ouvrent avec la même légéreté que les ailes d’un ange. La fraîcheur et l’odeur caractéristiques de ces lieux de prière m’enveloppent de la tête au pied. L’allée centrale est magnifique, partout des sculptures de saints divers, des vitraux qui vous transforment la pâle lumière du soleil en un rayon céleste. Je suis ébloui par toute cette beauté, je me demande encore comment des endroits aussi magnifiques peuvent quelquefois engendrer des pratiquants à l’esprit si obtus.
— Eblouissant, n’est-ce pas ?
Une voix vient de me tirer de ma méditation. Je la reconnais immédiatement, c’est celle que j’ai eu au téléphone.
— En effet, c’est très beau.
C’était un homme d’une cinquantaine d’années, à l’air calme et serein, sa voix quoiqu’un peu monocorde restait rassurante.
— Elle date du 13ème siècle, en fait elle a été commencée au 12ème et fût terminée au 13ème. Elle a subi, comme tout monument qui se respecte, des saccages, des guerres et d’autres broutilles issus du passe-temps des hommes. Je suis très content qu’elle vous plaise.
— Comment ne peut-on pas l’aimer ?
— Détrompez-vous la majorité des gens ne s’intéresse plus aux vieilles pierres, ils ont maintenant d’autres passions.
— Sans doute. Je suppose que c’est vous que j’ai eu tout à l’heure au téléphone.
— Oui, c’est moi, excusez-moi, mais je ne me suis même pas présenté, je suis le Père Baptiste, c’est moi qui officie dans cette immense palace vide.
— Enchanté, je m’appelle Pierre Lévesque.
— Lévesque, comme c’est drôle dans une cathédrale.
— A propos de l’appartement, quand pourrais-je le visiter ?
— L’appartement ? Mais de quel appartement parlez-vous, jeune homme ?
— Mais de celui de l’annonce.
— Ah ! je comprend maintenant votre question au téléphone concernant cette éventuelle erreur de frappe, j’aurais dû vous prévenir avant, voyez-vous, en fait, il ne s’agit pas d’un appartement à louer, mais tout simplement de cette cathédrale.
— !!!!!
— Je comprend votre stupeur, et vous n’êtes pas le premier à avoir eu cette réaction d’étonnement, mais je vous sens sympathique.
— Attendez un peu, d’après ce que vous venez de me dire, vous avez passé une petite annonce pour mettre votre cathédrale en location, pincez-moi, dites-moi si je rêve, et je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais là, je crois que vous frôlez le blasphème, mon Père.
— Vous même, m’avez dit que vous l’aimiez.
— Bien sûr que je l’aime, mais de là, à louer une cathédrale.
— Quoi de plus naturel que de louer une cathédrale.
— Je crois mon Père, sauf votre respect, que vous êtes bon pour les flammes de l’enfer. Je veux simplement louer un appartement spacieux, rien de plus.
— Mais rien ne vous empêche de l’aménager comme vous le voulez, sans compter les bâtiments annexes que vous n’avez pas encore vus.
— Parce que, en plus, vous louez la totale. Et je peux savoir ce qu’en pense vos patrons au Vatican ?
— Que du bien, vous pensez que si j’agis de la sorte, c’est que j’ai reçu des ordres suprêmes. D’ailleurs, regardez ces documents qui le prouvent. Tout change, tout bouge jeune homme. Nous sommes à l’heure du modernisme, internet est là dans nos murs, désormais tout se passe sur les réseaux et web de toutes sortes, les gens ne se déplacent plus pour les messes, tout se fait par écran interposé. Regardez dehors, plus rien ne bouge. L’année dernière nous avons eu en tout et pour tout cinq visiteurs, vous vous rendez compte... cinq visiteurs. Les ruines du 13ème siècle n’attirent plus les foules. Le bâtiment devient un poids financier pour la municipalité. Même l’état ne veut plus en entendre parler, et nous ne sommes pas les seuls, la Tour Eiffel vient d’être bradée à 10.000 F. Notre Dame est louée, elle, à 6.000 F, presque le double de ce que je vous demande, mais c’est tout de même Notre Dame, ne l’oublions pas. En ce qui me concerne, je vis maintenant dans un petit trois pièces à l’est de la ville. Voilà, jeune homme, la raison de ma petite annonce, me croyez-vous maintenant.
Je terminai de lire le papier officiel, qui attestait ses dires.
— Oui, je vous crois... l’offre est intéressante, certes, mais cela me paraît tellement incroyable, que je demande à réfléchir, je vous donnerai ma réponse en fin d’après-midi, si vous n’y voyez pas d’inconvénients.
— Pas du tout, j’ai ressenti la même surprise que vous lorsque j’ai reçu cette lettre. Réfléchissez et rappelez-moi.
— Merci et à ce soir.
Je m’arrêtais un moment sur le trottoir, complétement abasourdi, par ce que je venais d’apprendre, locataire d’une cathédrale, cela paraissait incroyable, mais si c’était un ordre du Vatican, je m’inclinai, on ne peut aller contre la volonté divine. C’est les copains qui vont en faire une tête. Je m’imaginai déjà les soirées d’enfer que j’allais organiser dans un lieu aussi magique que celui là.
De bonne humeur je rentrais chez moi, avec dans le cœur la certitude d’avoir fait une bonne affaire.
En fin d’après-midi, comme prévu, je rappelais le Père Baptiste, le remerciais pour son offre que je ne pouvais malheureusement pas accepter.
En effet, pour deux cent francs de plus je pouvais avoir le Sacré Cœur, à ce prix là, je n’allais tout de même pas me priver.
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