Avant extinction...

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L'écriture thérapeutique où le but avoué n'est pas tant de raconter des histoires que de se soulager de toutes celles qui envahissent le cerveau Une promenade au bord des mots, la niaiserie  [+]

Merci de garer votre gros Sport Utility véhicule à cheval sur plusieurs emplacements, le plus près possible de l'entrée du centre commercial et d'utiliser les places réservées aux handicapés si celles-ci ne sont pas déjà empruntées par un cloporte en fauteuil. Si vous ne trouvez pas votre bonheur à moins de 50 mètres, vous serez aimable d'utiliser un véhicule électrique de type trottinette, vélo ou Overboard. Les flèches peintes sur le sol sont purement décoratives et n'indiquent absolument pas un sens de circulation. Toute intention giratoire cohérente et réfléchie sera sévèrement punie.

Méprisez du regard les SDF devant l'entrée. A défaut d'une pièce ou d'une amabilité, lâchez un commentaire hautain et félicitez-vous de subvenir à vos besoins autrement qu'en adoptant le comportement parasitaire de ces sangsues à la feignantise acérée.

Lorsque vous aurez pénétré dans le panthéon des paradis artificiels, ne respectez plus aucune règle de savoir vivre. Consommez à outrance, au-delà de vos pouvoirs d'achat grâce à l'ensemble des opportunités de surendettement mises à votre disposition. Dans les rayons des magasins, déballez les produits, goûtez avant d'acheter, essayez les vêtements directement dans les rayons parce qu'il n'est pas question de s'enfermer dans une cabine voilée sous prétexte d'une pudeur imbécile. Déshabillez-vous intégralement pour bien afficher votre corps à l'esthétique douteuse et faites une boule bien compacte avec ce qui ne vous plaît pas. N'oubliez pas de prévenir une vendeuse en lui montrant d'un doigt de client roi les amoncellements qu'elle va devoir soigneusement aligner à nouveau et à l'infini sur les gondoles de sa Venise de Sysiphe.

Ayez un instinct parental suffisamment peu développé pour abandonner vos redoutables progénitures semi numériques à leurs soucis de démolition dans ce qui, avant leur passage, fut le rayon des jouets. Laissez-les scalper les poupées, décapiter les ours et ingurgiter jusqu'à en étouffer les peluches, les pièces de Lego ou la pâte à modeler. Pendant ce temps vous aurez tout le loisir de choisir votre nouveau smartphone, de comparer les modèles, d'étaler vos connaissances de perruches savantes auprès d'un commerçant inutilement compétent puisque le miracle d'internet vous a définitivement tout appris.

Ne vous méfiez pas des dizaines de vigiles colossaux si sourcilleux, en temps normal, d'astreindre le chaland aux règles simples du savoir vivre. Le compteur à l'entrée indique que vous êtes en ce moment 6452 dans l'hystérie consumériste générale de ce temple de l'ingestion massive. Votre proportion surnuméraire vous rend invulnérable, vous êtes numéro à 4 chiffres aussi puissant qu'un tirage parfait de loto démoniaque. Dans le filet garni du gros lot, en vrac, un saucisson d'âne archi con, une soupe à la grimace de joker fou furieux, quelques chips de revendications à tremper dans un guacamou d'avocat du diable. Un cerbère zélé tente de stopper une femme perchée sur un caddie lancé à toute berzingue, 3 hommes en tenue de footballeur l'interceptent et le lapide en hurlant des chants de supporters.

Quand vous arriverez en caisse, offusquez-vous bruyamment de la lenteur avec laquelle la misérable employée scanne les codes barre. Si vous ne parvenez pas à vous faufiler devant tout le monde en prétextant un handicap ou une grossesse soudaine, faites savoir que les vieux c'est mieux s'ils font leurs courses en semaine et lavés plutôt que le samedi dans un jus de pisse. Entamez une discussion avec votre voisine de queue du type « Bin wai merde, y'en a qui bossent » ou le classique « Pourquoi la caisse 8 est toujours fermée ? » Pas pour faire passer le temps ou pour le plaisir d'échanger mais juste pour montrer que vous êtes là, que vous existez puisque vous faites du bruit, que vous êtes au dessus de tout le monde puisque de tout ce qui est vivant sur cette planète c'est vous qui faites le plus de bruit.

C'est votre tour. Les produits glissent sur le tapis roulant comme le ballet pantomime de votre quotidien manufacturé : La matière première est limitée, votre salaire mensuel, le produit fini, inépuisable, bipe et suce vos économie sous la forme d'un paquet de chips, d'une pizza surgelée, d'une bouteille de mauvais vin en bel écrin, de bonbons multicolores pour bâillonner par le sucre une descendance ronflante. Le spectacle de ces cygnes synthétiques sur ce lac de plastique est si beau qu'un sourire vous échappe. Cette béatitude éphémère prend fin au moment de sortir votre carte bancaire. N'oubliez pas de tendre à l'agent de caisse la liasse de bons de réduction pour économiser les 3 francs 6 sous d'un bonheur postiche. Vous avez été titularisé pour le rôle du comédien dans cette affligeante dramaturgie, alors tâchez d'être bon.

Pensez à récupérer vos enfants, s'ils sont encore en vie, dans un Beyrouth vidéo-ludique bombardé par votre absence manifeste d'éducation. Laissez-les s'époumoner, se déchirer les cordes vocales quand vous leur annoncerez qu'il est l'heure de partir. Si le plus jeune ne peut pas se retenir, faites-le chier derrière la grosse peluche Mickey à 300 euros et torchez-le avec le fidèle Pluto dont les longues oreilles semblent conçues exclusivement pour se glisser dans la raie merdeuse de Kevin-Satan, votre benjamin.

Il est midi, l'heure d'offrir à votre famille la convivialité d'un instant malbouffe au fast food bondé d'un monde répondant parfaitement aux attentes du système. Vous vous êtes déjà bien goinfrés gratuitement mais l'odeur du gras mélangée aux parfums rassurants de la frite huilée ouvre en vous l'élan d'un appétit bestial. Depuis que l'homme est plus glucivore qu'omnivore, que la quantité prime sur la qualité, il trouve son bien-être en repoussant chaque jour un peu plus les limites de la satiété. Une bedaine heureuse est saturé alors engloutissez bien au-delà de votre capacité stomacale et noyez les lipides dans un océan de soda. Vous êtes plein, couffles comme 3 beignets, allez vous allonger sur les transats en exposition du magasin de déco. Le vendeur va tenter de vous les vendre maintenant que le jus de burger dégoulinant de vos aisselles les a souillés. Envoyez-le paître d'un majeur emphatique, l'ongle partiellement recouvert d'un mélange ketchup mayo séché en une croûte orange. Vos enfants vous observent, ils apprennent, plus tard ils prendront ce relais que vous tendez avec autant de fierté.

Kevin-Satan vomit sur son maillot Benzema. Votre femme vous fait signe qu'il est temps de rentrer en tapotant sur la montre Christian Dior que vous lui avez acheté pour vos 5 ans de mariage. Une fausse, bien entendu. Les vraies font partie du phantasme, du modèle de référence, de l'intouchable que vous reluquez du coin d'un œil plein de frustrations.
« - Il est l'heure de rentrer mes petits poussins, quelle merveilleuse journée on a encore passée »
Une journée fantastique dans la mare aux connards.
Tout le monde acquiesce d'un hochement de tête sauf Kevin-Satan qui termine péniblement de régurgiter ses excès.
Le centre commercial fermera ses portes dans quelques heures. L'impression générale de cul-de-sac existentiel y est si étonnamment repoussante que la masse commence à s'émietter. Chacun rejoint son SUV, sa place de parking, son bout de route en direction de sa maison, son jardin mort de graviers bien propres, sa page 12 du catalogue Ikea pour allumer la télévision page 9 du dépliant Darty.

Pendant la nuit le Grand Temple va être remis à neuf pour que ces pèlerins d'une autre dimension puissent une nouvelle fois accomplir le miracle de la Grande Amnésie. Un pays merveilleux pour une planète fabuleuse. Merci de ne pas vous préoccuper de ce qui ne vous concerne plus. L'obsolescence humaine est définitivement programmée, le compte a rebours est dardé à la gueule de l'illusionnisme

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Pierre-Yves Poindron · il y a
Il n’y a pas à rajouter grand chose. J’adhère.
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Jon Ho · il y a
Merci pour votre adhérence, au plaisir
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Cela dit, je n'adhère pas comme un pneu 🤣
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Long John Loodmer · il y a
C'est malin, moi qui reprenais espoir après le tsunami sur Short, me voilà prêt à passer tout ça au napalm
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Jon Ho · il y a
Il faut sérieusement que j'arrive à écrire comme je pense. Il y a encore du boulot, beaucoup de boulot. Tout ça est encore beaucoup trop gentil...
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Christian Pluche · il y a
Wouah ça envoie du pâté un texte comme ça ! Bravo John pour ce texte à la saveur sociologique et au regard porté sur les masses consuméristes !
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Jon Ho · il y a
Merci Christian pour votre promenade entre mes rayons.
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Coutumier du Fait · il y a
Vous avez travaillé dans un hyper-marché ? :-)
Quand même, quatre milliards d'années d'évolution pour en arriver là, on peut raisonnablement se demander si ça valait la peine d'attendre, non ? En tout cas, pour votre texte, il n'y a pas une seule virgule à changer.

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Jon Ho · il y a
L'être humain qui, comme l'explique très bien Bilal, est un accident est apparu il y a seulement 200 000 ans. Cette planète a 4 milliards d'années. Le centre commercial est un genre de fin de cycle, d'ultimatum, un Big Bang de fin de parcours. Si tout ce qui a été créé est en mesure d'être détruit, je trouve que parallèlement à la beauté que devait dégager la genèse de la terre, le centre commercial résume toute la laideur du monde souillé par l'humain.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Des comportements affreusement ridicules ou ridiculement affreux mais hélas trop bien observés
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Mary Benoist · il y a
La mare aux connards, c'est bien. Je retiens. C'est très drôle, cynique à souhait, j'adore, mais un détail me chiffonne. Les SDF qui mendient devant l'entrée des grandes surfaces, je n'en ai jamais vus. Quelque chose me dit que les vigiles n'y sont pas pour rien.
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Fred Panassac · il y a
J’ai adoré, car il est nécessaire d’être excessif pour que le gigantesque énervement provoqué par ces folies soit partagé.
On ne balaye pas la honte en étant gentil.

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Jon Ho · il y a
J'adore cette dernière phrase. Ca résume bien ma façon de voir les choses et d'essayer de les écrire. Merci Fred
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Viviane Fournier · il y a
Lucidement effrayant, dérisoire, cynique et à pleurer ...mais réaliste et puissant dans l'écriture ,décapitant nos instincts notre mini- intelligence et nos oublis d' émotions ...j'ai beaucoup aimé parce que quelque part si vrai et si triste ... c'est un super texte, Jon .. et je suis contente de te relire !.. vrai !
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Jon Ho · il y a
Content que le bug de Short n'ait été que très superficiel. Merci pour ton passage ici.
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Ombrage lafanelle · il y a
Un texte cynique qui dénonce bien le consumérisme actuel et la propension qu'ont quelques individus à salir plutôt qu'à construire. Et à passer leur apres-midi dans un centre commercial plutôt qu'ailleurs. Cette vision de la réalité m'a mise mal à l'aise et c'est bien ainsi, parce que ça veut dire qu'on est pas trop loin de la réalité.
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Jon Ho · il y a
Je suis un grand observateur. L'humain est passionnant. Merci pour votre commentaire.
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Cali Mero · il y a
Houlà! c'est ce que nous sommes devenus! une société de consommation dans la démesure, qui a tout les droits et aucun devoir... En fait vous avez raison, l'éducation, le savoir vivre, le respect pour autrui...vous n'avez rien oublié dans votre description... et heureusement ce ne sont que des cas particuliers.

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