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Aux visages tranchants...

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Louison Celmy

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Ça fait bien longtemps, pour la dame au visage tranchant, que son corps n’a pas été touché;
ça fait si longtemps à présent que ses jambes n’ont pas été caressées, ça fait si longtemps qu’elle n’a plus soupiré, que son corps ne s’est pas crispé, ça fait si longtemps qu’elle n’a plus haleté, qu’elle n’a plus respiré sa chair, qu’elle n’a plus ressenti sa chaleur, ses vas et ses viens dans ses reins. Elle a depuis longtemps arrêté de compter. Pourtant, la dame au visage tranchant n’a rien oublié.
Elle vit ainsi la dame au visage tranchant. Elle vit sans tout cela. Elle fait abstraction de cette abstinence imposée. Elle est devenue ce qu’elle est. Une dame au visage tranchant qui continue de tuer après s’être elle-même tuée. Elle s’est donné du mal la dame au visage tranchant, elle a souffert pour être là où elle est. Elle fait du mal aux autres, c’est comme ça. Elle tue pour exister.


Elle avait des principes et elle aimait le cadre, l’ordre était son moteur, sa tyrannie. Elle voulait avancer, les servir, les grands, elle voulait être comme eux, comme ceux qui ne rentrent que très tard le soir, comme ceux pour qui la vie est facile, elle s’est hissée à leurs côtés à la force de ses poignets. Elle ne s’est pas arrêtée, elle s’est imposée dans leurs jeux. Certains ne l’aimaient pas, certains ne la voulaient pas. Elle a résisté. Elle s’est battue. Elle est leur égale. Elle est fière. Elle est là.

Elle avait débuté une autre vie avant d’exister au travail, elle avait un mari, des enfants, la dame au visage tranchant. Mais elle n’a pas continué. Elle a décidé d’arrêter. Cela faisait longtemps qu’elle n’était plus avec eux le soir, le matin, la nuit. Elle n’a pas divorcée, la dame au visage tranchant. Elle ne l’a pas souhaité. Elle a juste oublié qu’elle était mariée.
Elle hante sa maison de ses passages brefs, de ses allers, de ses venues, de ses détours pour ne pas leur parler. Elle passe en coup de vent. Elle mange à peine. Elle prend une douche, elle se change, elle se pare, elle repart.
Un soir, il y a longtemps la dame au visage tranchant a dit à ses enfants que c’était comme ça, qu’elle ne reviendrait plus vers eux, qu’elle n’avait plus le temps. Aujourd’hui ils sont grands. Elles ne les voient pas. C’est comme ça. Elle s’en fout. Elle va de l’avant.

Elle a passé des heures, seule, derrière son bureau le soir, à relire des notes, des dossiers, tous ces sujets qui ne venaient pas vers elle, mais qu’elle voulait avoir. Elle voulait tout savoir, elle ne cherchait pas à comprendre, elles les volaient aux autres, à ceux qui n’avaient pas eu le temps, ceux qui avaient osé être hésitants, elle les doublait, les ridiculisait, les malmenait, les asservissait.


Tous ces dossiers, un à un, elle les a absorbés, coordonnés, organisés, reportés. Elle envoyait des mails, exigeait, se gaussait, les niquait. Les autres. Tous les autres. Elle riait. La dame au visage tranchant disait que cela ne servait à rien d’analyser. Il fallait juste se concentrer, assimiler, centraliser et puis gérer et surtout dire ce qu’elle en pensait. Elle utilisait toutes les armes. Elle s’entourait des obséquieux, elle les flattait puis les jetait, leur faisait peur, les consolait, ils la servaient pour arriver, certains vicieux aimaient jouer. Elle adorait leur jeu dangereux.
Elle apprenait des phrases par cœur, parfois elle ne les comprenait pas. Elle se forçait, s’en emparait, faisait travailler ses subordonnés qui eux savaient. Elle compensait.


Elle voulait être près du plus grand d’entre eux, celui qui détenait ce qu’elle n’avait pas encore eu, le pouvoir, le vrai, le légitime, le pouvoir de dire, de faire et surtout de défaire, le pouvoir de juger, renvoyer, briser, le pouvoir de détruire. Il était si bien entouré, de cet aéropage serviable, corvéable, envieux et méprisant, tactique, cynique, sans égards pour ceux qui osaient contredire.
Elle était parmi eux, elle réclamait son dû, elle était toujours là pour le servir, elle s’arrangeait toujours, devançait, maîtrisait, elle était devenue de pierre, acérée, froide et dure, exigeante, incontournable, indispensable.


La dame au visage tranchant existait en récitant ses leçons. A lui, à lui seul, le plus grand d’entre eux, le plus fort, le plus beau, le plus digne à ses yeux, elle lui parlait, le cajolait de ses conseils qu’elle écrivait sur un papier signé. Elle recrachait, les mots, suave, intense, suant de quelques gouttes aux tempes de son front ridé. Et dans leur entrevue, le dévorait de son regard coupant.
Et quand il l’écoutait enfin, après qu’elle eût reformulé d’un seul trait, sans erreurs, ce qu’elle avait appris ligne à ligne, que cette minute d’attention était pour elle, elle seule, elle était ivre, unique, troublée, tendue, humide, offerte comme jamais.
Elle aurait aimé être comme ceux qui maniaient les concepts et que le plus grand d’entre eux appréciait. Mais la dame au visage tranchant ne pouvait pas faire comme eux, elle en était incapable. Elle ne pouvait pas réfléchir, c’était un mot étrange qu’elle avait dû bannir, un mot hostile, un mot qu’elle ravalait.

Un jour, il est entré. Ivre. Il l’a saisi. Elle a vibré. Hurlé. Elle a joui. Elle l’avait, sa victoire orgasmique, sur les autres, toutes les autres. Il l’avait distingué.
Peu de temps après le plus grand d’entre eux lui a donné une partie de son pouvoir. Il a défié les autres en lui faisant confiance. Elle était, enfin, celle qui avait été choisie, adoubée. Elle était assouvie du souffle d’un pouvoir qu’il la mettait en transe.
Le plus grand d’entre eux n’est jamais revenu la prendre. Elle l’attend. Elle veut qu’il revienne. Il va revenir. Elle le sait. Elle fait tout pour qu’il revienne. Elle veut à nouveau qu’il bande, qu’il la prenne. Elle le sait, elle jouira. Et de nouveau, elle oubliera l’abstraction de l’abstinence.
Pourtant, la dame au visage tranchant s’est tuée depuis longtemps elle-même. Elle a tué celle qu’elle était. Elle est devenue autre. Dans cette organisation, inerte, lourde, formalisée, décrétée, validée, elle est devenue son travail, elle s’incarne, elle n’est plus que professionnelle, elle est cet être là, réelle, elle n’est plus que cette partie-là d’elle. L’autre, elle a choisi de la tuer. Elle évolue chaque jour dénuée de jardin secret, fusionnelle, fondue, engloutie de réunions et de rendez-vous obligés. Elle n’est plus que cela.
Exsangue de sa vie d’avant, celle dont elle s’est amputée volontairement pour devenir la dame au visage tranchant.
Elle est incontournable, admirée, enviée de ce pouvoir dont elle use mécaniquement, redoutable, combative, destructrice, omniprésente. Elle est un bourreau qui fait le boulot. Sciemment.

Mais elle ne sait plus depuis combien de temps elle n’a plus su le faire bander.
Elle ne sait plus la dame au visage tranchant que chaque matin lorsqu’elle se lève, elle se jette à corps perdu dans cette abnégation d’un travail de titan qui la tue. Elle coupe, elle rase, elle abat. Elle est reconnue. Elle meurt peu à peu.
Dans peu de temps, tout sera fini, elle aura donné son âme, sa vie, sa fatigue et ses insomnies, elle se sera consacrée à lui, elle aura été indispensable, infaillible, intraitable, et elle en est sure, un modèle absolu.
Un jour, dans quelques mois, au moment du départ, la dame au visage tranchant sera seule et mortelle. Elle ne veut pas le croire. Elle ne fera plus partie de ce jeu. Elle sera oubliée. Elle ne sera plus qu’un ancien nom en responsabilité, un paraphe, une signature bleutée au bas d’un vieux dossier, un vu comme validé, qui ne sert plus à rien, qui peu à peu s’est tu.
Elle ne voit pas, la dame au visage tranchant, que son corps flétri se tasse, qu’elle n’est plus que l’ombre de ses yeux, que ses cernes la défigurent, que ses jambes ne sont plus galbées, qu’elles sont raides et usées. Ses cuisses sont lourdes, son cul s’affaisse.
Elle est morte. Elle ne peut plus que travailler. La dame au visage tranchant s’est droguée. Ses heures de travail, ses agendas remplis, tout et tant volontairement, elle n’est que ça. Elle ne revivra pas. Elle s’est assoiffée de travail, elle a bu tous ses dossiers, les a régurgité tels quels, elle est devenue un buvard, une feuille carbone, une imprimante, il n’y a plus de sang dans ses veines, il n’y a que des lignes de chiffres, des orientations à trancher, des décisions, qu’elle seule, a su prendre, elle ne pense plus, elle n’écrit plus, elle envoie des Short Messages Service, elle est aseptisée, morbide, hors d’elle.
Elle a laissé il y a longtemps les années de sa vie de femme. Elle est vieille. Terriblement. Elle n’est plus de celles que l’on désire. C’est fini. Elle s’est perdue à vouloir exister dans son monde, celui où elle passait des heures, stratège, de culot et d’outrecuidance, ce monde qui la faisait hurler de désir et de joie tant elle s’y abimait.

Quand elle le voit, elle se met près de lui, elle aimerait être tout contre lui, elle trépigne, elle joue des coudes, elle s’impose, elle empêche, cette autre femme, celle qu’il regarde, plus jeune, et elle en est sûr à présent, celle prête à tout pour arriver, et qui, comme elle, a un jour décidé qu’elle le suivra au bout de ce destin qui n’était pas pour elle mais qu’elle saura faire sien.
Elle feint de ne pas croire qu’il a tout oublié, qu’il ne sait même plus qu’il l’a sautée, parmi tant d’autres, un soir tard, après qu’ils aient eus travaillé longuement sur ce fameux dossier.
Dans un dernier combat, elle lui glisse à l’oreille qu’elle n’a rien oublié et qu’elle est là, bouillante. Il recule, incrédule :
- « De quoi parles-tu déjà ?
- De cette soirée, de notre dossier, tu sais celui que j’ai fait avant eux, celui qui t’a permis de remporter la donne contre eux...
- Ah, peut-être, je me souviens, c’est flou, un vague souvenir... »

Et puis, comme avec d’autres, il lui dit qu’il devait avoir bu, et qu’il avait la trique, et qu’alors :
«  Ben quoi, je t’ai baisé».
Il rit fort à présent. Ainsi, c’était elle, celle qui avait crié, il se souvient qu’il avait mis sa main sur ses lèvres en sang, il lui lâche ces derniers mots :
- « Tu sais, on se marre avec toi, on te surnomme, tu sais quoi: "La Dame au Visage Tranchant", ça te va bien non ? »
Elle ne dit rien, elle sent son corps ployer, mais non, elle est forte, elle ne tombe pas, elle a des principes, elle vacille, mais elle tient. Elle le regarde, en retenant sa rage pour ne pas le gifler, s’abattre sur lui comme une teigne, une furie, le mordre au sang et l’étrangler.
Il ne s’excuse pas. Il part. Elle n’est plus qu’elle-même, vidée. Elle n’est plus que ce qu’elle a choisi d’être, un robot réglé et implacable, un moteur, une référence, c’est pour ça qu’elle a tué la part de celle qu’elle était et qui l’aurait empêchée d’être si près. Elle n’a pas mal. Elle saigne à jamais.
Le lendemain, elle le sait, elle sera à sa table, elle écrira des mails, tant qu’elle sera vivante à son bureau. Elle marchera. Elle se tiendra debout. Elle les usera. Elle le reverra. Elle l’attendra. Inébranlable. Elle travaillera.
Il s’éloigne. Il ne se rappelle même plus son prénom.
Elle n’est plus rien qu’elle-même, un titre d’organigramme qui veut tant exister.

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MissFree · il y a
Un portrait bien sombre.
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Dolotarasse · il y a
« Elle a laissé il y a longtemps les années de sa vie de femme », cette phrase résume bien le portrait du personnage de la nouvelle.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Portrait fort et très dur d'une femme qui est passée à côté de sa vie. Elle s'est tellement endurcie qu'elle n'est plus considérée comme une femme.
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Richard · il y a
tranchée... votre nouvelle est bien conçu, agréable à lire, mais je taillerai un peu? des fois ont veux tellement dire que l'ont en met un peu trop... mais cela n'est que mon avis, et je ne suis pas non plus une référence!!!
mon vote
invitation dans "mon Chatêau" c'est ma 1ère nouvelle, une autobiographie... ;-)

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Christian Pluche · il y a
J'ai moins aimé que le TTC. c'est un peu long, il y a matière à en faire un texte plus fort !
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Utilisateur désactivé · il y a
Mon vote pour ce beau portrait. Pourquoi ne faites-vous pas concourir vos textes? Vous avez un style et du talent.
Si vous voulez découvrir mon univers, je propose "le coq et l'oie" sur ma page pendant deux jours encore.

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Sauvagere · il y a
Impitoyable ! Elle s'est tranchée elle-même de sa vie...
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Utilisateur désactivé · il y a
C'est un beau portrait. Néanmoins, parfois les descriptions sont trop lourdes.
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Thara · il y a
Un dialogue intérieur, intime et ouvert aux émotions qui calquent l'instant présent, + 1 vote !
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