Aux textiles orphelins

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Être ce que tu es, n'est pas suffisant. Il faut le deveni  [+]

Image de Printemps 2019

Ma machine à laver était en panne depuis belle lurette. Une Brandt 3000. Je n'avais pas cherché à jouer le réparateur ni à en appeler un. Elle passait sa seconde vie comme plan de travail dans la cuisine. J'avais pris l'habitude d'apporter mon linge au lavomatique sur la vieille place. Deux fois par semaine je m'y rendais.

Changeur de monnaie éventré, de l'urine dans les tambours, la télé murale arrachée, des giclées d’Ariel plein le sol, le plafond et les murs. C'est l'état dans lequel j'avais découvert « Aux textiles orphelins » avant hier matin. La machine à café, ils l'avaient emportée. J’étais arrivé le premier sur le lieu du drame. Écœuré, les larmes aux yeux, dans un matin d'août, j'avais contemplé les débris de verre scintillants.

La propriétaire du lavomatique, madame Chimpsoï, fit preuve de sang-froid. Elle alluma une clope, tira une bouffée, puis admira le massacre. Le temps que la Marlboro se consume, je crus voir, ses soixante et onze ans partir en fumée.

Madame Chimpsoï était une pionnière du quartier. Elle avait vu les tours s'élever, les prairies se napper de béton, ses copines mourir grand-mères, le franc passer à l'euro. Veuve de guerre, l'aller sans retour de son mari amateur de sodomie l'avait grandement soulagée. Elle vivait de plats surgelés, faisait un ménage sommaire de son appartement tous les dimanches, se promenait longuement en forêt dès l'aube. Elle avait racheté le lavomatique à sa meilleure amie, Héléna Molle, qui lui avait cédé pour une bouchée de pain avant de mourir sans prévenir. C’était un bon plan. Il n'y avait qu'à relever les compteurs, se montrer de temps en temps, et ne pas oublier de payer la maintenance.

Je vivais à un jet de pierre de Madame Chimpsoï. Je me tâtais... On ne confie pas son linge sale sans créer des liens. Les fois où, mon baluchon sur le dos, j'allais faire purifier mes vêtements, il nous était arrivé de tailler la bavette, à n'en pas voir que mes tambours s’étaient immobilisés. C’était un lieu de paix, blanc, enivrant de senteur, propice aux méditations, et pas cher. La télé ne déviait jamais de France 2. La machine à café ne rendait pas la monnaie. Ouvert de 7h à 20h, 7 jours sur 7. Madame Chimpsoï m'avait conté sa vie, en plusieurs épisodes. Sûrement pas qu'à moi, vu comme ses récits étaient prenants, bourrés de détails, enrobés de volupté. J'admirais comme elle pouvait raconter une même histoire éternellement et jamais deux fois pareil.
Puis elle faisait pas son âge. C'était l'abstention sexuelle, ça la conservait, d'après elle.

— Mon petit, tu peux amener ton linge à la maison, le temps que l'assurance se charge de tout...

Ce n'était pas tombé dans une oreille idiote. Le pied du mur, pour un être sociétal, c'est la totalité de sa garde robe qui empeste le cabot mouillé. Quatre sacs Lidl, bourrés à craquer dans le coin du salon. La dernière tenue (un pyjama) que je portais, était arrivée à sa limite. Grasse à l’extérieur, rêche à l’intérieur, le col crasseux. J’étais tenté de me rendre chez madame Chimpsoï à poil. J'aurais témoigné plus de respect à la main tendue vers moi ainsi, qu'avec ma guenille. Pour finir, la machine à café ne voulait plus marcher... une eau couleur de boue en coulait dans le gobelet. Je l'aimais tellement. C’était un modèle épuisé. Je n'osais pas foutre le nez dedans. Je pris deux sacs, les plus lourds, et quittai mon appartement.

La nuit ne tombait plus en été, c'en était épuisant, ces journées qui s’étiraient, encore et encore. Pour nous, pauvres âmes, impossible de trouver un coin d'ombre où se cacher. Je croisai donc forcément, sur le chemin, Leila, princesse des étoiles de mon cœur couard. Elle me toisa, comme un sac de toile orangé, effilé comme le bas résille d'une pute, qui perdrait, une à une, ses patates pourries. J'encaissai, regardant droit dans le sol, sa haine plantée dans le dos. En quelques pas l'affaire passa. Au pied de l'immeuble rosé par les flammes du couchant, je me jetai dans l'ombre fraîche de son entrée. Je me sentais plus léger, délesté d'un peu d'espoir et de fierté, du coup je pris les escaliers. Ils étaient hors service. Deux bandes adhésives formant une croix, barraient la chemin. Encore un drame. Je fis volte-face et pris l’ascendeur.

Madame Chimpsoï m’accueillit avec le sourire et un air d'évidence. Ça m'en gêna d'avantage à m'en gratter le cou.

— Entre mon petit, entre...

C’était comme si je découvrais une autre personne en pénétrant dans son appartement. Je ne trouvais pas la fraîcheur de son esprit dans la forme de son logis. C’était l’intérieur d'une vieille personne : silence lourd hachuré d'un tic-tac de pendule, effluves de daube, lumières éteintes, tout juste une lampe de chevet qui éclairait un livre ouvert, et la nuit qui descendait par l’interstice d'un rideau épais. Elle me conduisit à la salle de bains et me présenta sa machine à laver. Capacité de dix kilos, programme automatique et intelligent, sèche linge intégré, couleur ivoire, silencieux intégré. J’étais admiratif. Elle me laissa lancer la première fournée. Je la rejoignis dans la salon. Lunettes sur le nez, livre en mains, ses yeux se levèrent sur moi.

— Tu veux boire quelque chose ?
— Un café, je veux bien.

Elle m'indiqua comment me servir. Je revins avec deux tasses.

— Vous pensez savoir qui a pu faire ça ?
— Non, je n'en ai aucune idée. D’après les policiers, ils disent que c'est un acte de représailles. De vengeance même.
— Ah oui ?
— Souiller les lieux, tout saccager...
— Qui vous en voudrait ? Vous êtes une crème !
— C'est gentil mon petit...

Ça me gênait qu'elle m'appelle « mon petit » à trente-trois balais mais je laissais faire.

— Tu sais, bien souvent, les ennemis s'ignorent l'être c'est pour cela qu'ils sont ennemis. Un ennemi qui se dit l'être, ne peut être qu'un ami. Un trou dans une flaque d'eau ne se dénonce jamais. Tantôt on le voit tantôt non.
— Je ne comprends pas très bien.
— Ce n'est pas grave. Ce que je veux dire, c'est que si les voix du Seigneur son impénétrables, celles de ton prochain le sont d'autant plus.

Je me tus et bus ma tasse.

— En tout cas, je suis bien contente que tu sois ici ce soir. En dehors des amis que j'ai à la laverie, je ne vois pas grand monde.

Moi aussi, j’étais content. Ça me changeait de chez moi.

— D'ici un mois la laverie devrait être remise en état d’après les experts. Tu pourra venir ici en attendant. N’hésite pas.
— Merci.
— Ce que les policiers n'arrivent pas à comprendre, c'est pourquoi ils ont emporté la machine à café.
— Bonne question. Elle n'est jamais tombée en panne que je sache ?
— Non jamais. C’était un vieux modèle automatique que j'avais acheté dans une brocante pour professionnels.
— La police a du talent pour pour se poser des questions mais aucun pour y répondre, dis-je.

Madame Chimpsoï se mit rire, caressant un instant la couverture de son livre. Sur la commode, il y avait une photo en noir et blanc, d'elle, dans ses plus belles années, au bras d'un jeune homme séduisant.

— Mon mari. Dieu ait son âme.

Son mari avait été envoyé en Algérie pendant la guerre. Il fut tué à Alger, dans les premiers jours de sa mission. Égorgé, abandonné par ses bourreaux fosse de Tebessa. Elle racontait ça, toujours avec verve, comme si c’était arrivé à une amie perdue de vue : elle faisait du repassage, un samedi matin, il pleuvait à peine et on toqua à la porte. Deux soldats, l'haleine alcoolisée, pas rasés, avachis, lui avaient transmis la nouvelle. Il n'y avait que du noir à présent entre les rideaux.

Je me levai pour reprendre du café. En revenant, je remarquai que la chevelure blanche de madame Chimpsoï donnaient des reflets argentés et parfois mauves à la lueur du chevet. Elle me regardait avec chaleur et bienveillance. J'avais envie de m’asseoir auprès d'elle. Un son strident, métallique, métronomique, déchira le silence. Téléphone. Madame Chimpsoï se leva et fit glisser ses pantoufles jusqu'au combiné qui se trouvait dans le hall. Cinq minutes plus tard elle revint.

— Désolé mon petit...

Je ne répondis rien.

— C’était Monsieur Octave. Tu connais monsieur Octave. Il est président du club pétanque.
— Oui, je vois, il n’arrête pas de vous faire la cour... il vient sans raison. Parfumé à mort, le crâne luisant de Pento, serré dans ses costumes démodés.
— Tu es bien sévère, je trouve. C'est un homme charmant... je suis allé boire le thé avec lui ce matin. C'est un gentleman, vois-tu... Plein de bonnes manières, d'une époque que je croyais perdue.

Il en voulait surtout aux gros seins généreux que madame Chimpsoï peinait à camoufler sous ses gros chemisiers de laine, à ses jeunes mollets intemporels, son parfum de miel... Le vieux débris, pervers, je lui en foutrais du thé, moi, et des bonnes manières, je lui ferais flamber sa grange à ranger ses boules de fer, sport idiot, libido têtue, esprit désincorporé, nouille molle, tu vas le payer comptant, je le jure devant le diable !

— D'ailleurs, tu sais ce que pense monsieur Octave ?
— Non, je ne sais pas.
— Il pense que c'est une personne qui vient souvent Aux textiles orphelins qui a saccagé la boutique...
— Une seule ?
— Oui, exactement. Et ce n'est pas de l’hypothèse... Il habite un charmant deux pièces juste en face du lavomatique. Et il a tout vu. C'est pour me le dire qu'il m'a invitée. Pour s'excuser, d'une part de ne pas s’être présenté à la police et, d'une autre, pour ne pas être intervenu.
— Un prétexte pour vous inviter !
— Et tu sais ce qu'il a dit ?
— Non !
— Il a dit que la personne qui viendrait chez moi pour laver son linge, serait la coupable.
— Vous le croyez ? Vous me suspectez ?
— Je ne fais que rapporter ses dires que je trouve, disons, divertissants...
— Je vous rappelle que c'est vous qui me l'avez proposé !
— Je l'ai proposé à tous mes clients...
— Fichtre, c'est ridicule ! Pour quelle raison, l'aurais-je fait ?
— Du calme petit, je ne t’accuses pas.
— Mais si, mais si ! Je me sens mal à l'aise et le malvenu d'un coup.
— Non, s'il te plaît...
— Je vais m'en aller. Vous n'aurez qu'à déposer mon sac devant votre porte. Je le récupérerai demain.
— Non, attends... je ne voulais pas...

Je claquai la porte en sortant. Pris la cage d'escalier. Sur le sol du onzième étage était saupoudrée de la sciure. La marque qu'un défenestré avait sauté par là et qu'il fallait laisser le lieu en paix. J’enjambai le tas, frissonnant, et dévalai les escaliers à en tomber dix fois.

Sous la nuit, je pris le chemin de la vieille place. La devanture du lavomatique dans les ténèbres me fit penser à la gueule d'un édenté affamé hurlant pour l’éternité. Des bouchons de bidons d'Ariel traînaient encore ça et là, parmi les débris de verre et les morceaux de lamelles de stores.

Je traversai la vieille place. Pas l'âme d'un chat pour miauler la vie ce soir. Les soirs du sud sont troublants quand on est seul, ça vous remue, c'est comme une odeur de nostalgie qui force, qui s'insinue par tous les trous de votre corps jusqu'à vouloir vous faire exploser et vous faire dissoudre dans l'air pour toujours.

Je ramassai un caillou et le jetai fort contre un volet. Une visage apparut à la fenêtre et me fit signe de monter. Au deuxième étage une porte entrouverte m’était destinée. Je refermai derrière moi et allai à pas vifs dans le salon. Miles Davis à fond dans la radio, bouteille de Pastis entamée sur la table, volutes de cigares. Monsieur Octave me dévisagea. L'enveloppe était sur le comptoir. Avec ça je ferai réparer la machine à café, et me payerai une machine à laver. J'allai m’asseoir sur le canapé, me servir à boire. Ignorant mon hôte, accoudé à la fenêtre, je sirotai mon alcool en songeant à madame Chimpsoï.

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De Margotin · il y a
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Rupello O · il y a
J'ai été scotcher par la chute de cette histoire bien menée. Mes voix. Si cela vous tente dans un registre un peu semblable :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/merde-a-vauban

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Julia Chevalier · il y a
Mince, moi j'y croyais à cette amitié entre la vieille dame et cet homme., mais tout s'achète. Bravo pour votre texte, on est dans les pensées de cet homme, l'écriture est fluide.
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Mohamed Rezkallah · il y a
Merci Julia. :)
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Fred · il y a
très bien écrit bravo
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Mohamed Rezkallah · il y a
Merci l’ami
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Zou zou · il y a
un univers pas habituel , mes voix
en comp'et poésie' Cataclysmal ' si vous aimez !

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F. Gouelan · il y a
J'ai l'impression de l'avoir déjà lue, peut-être sur le forum ?
J'aime le style. L'ambiance et les personnages sont décrits de façon nette et précise. Certaines images me plaisent bien.

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Catherine Perrin · il y a
Bonne idée que cette laverie comme univers narratif. Bien écrit aussi. Mes voix.
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Fred Panassac · il y a
Moi je vote sans hésiter pour le commentaire d’Emsie, puisque c’est sur quoi je tombe en cliquant sur le lien... car elle a souvent raison, Emsie, ... ah bon, c’est pas ce qu’on doit faire ??
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F. Gouelan · il y a
Et moi j'ai obéi à "Ne votez pas, ne lisez pas... "
Je fais ce qu'on me dit, quand ça m'arrange ;)

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Fred Panassac · il y a
C’est une injonction que je n'avais pas vue, mais je suis restée coincée dans le tambour de la machine ;-)
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Samou · il y a
Bravo
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Fabienne Liarsou · il y a
Monsieur le bavard... vous êtes un salaud ! Ce qui n’empêche rien... je ne sais pas commenter... alors juste : super bien !
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Mohamed Rezkallah · il y a
Merci Fa
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Fabienne Liarsou · il y a
Mais de rien...
Au fait... super votre avatar... il a le mérite d’être clair... enfin... foncé je veux dire....:-) à bientôt !

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