Autumn

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" L'écriture est une aventure. Au début c'est un jeu, puis c'est une amante, ensuite c'est un maître et ça devient un tyran. " Winston Churchill  [+]

Assise sur le rebord de la fenêtre, Autumn fumait un joint. Ses yeux gris moucheté de vert observaient un train de banlieue. Au travers du voile arachnéenne des volutes de fumée il lui fit penser à une grosse chenille à tête jaune. Poussivement, il entamait un virage dans un crissement strident d’étincelles et d’acier en direction de la station de Stoke Newington.
La faible courbe de la ligne de chemin de fer épousait les abords d’un jardin public isolé. Semblable à une bouffée d’oxygène dans cette immensité de béton il n’en demeurait pas moins étriqué et maladif. Des amas de brume accrochés aux troncs des arbres lichéneux s’étiolaient en filaments vaporeux sur le passage des wagons.
Le staccato d’un démarreur la fit sursauter. Du haut de son perchoir, elle chercha la source de ce nouveau bruit au pied de l’immeuble de briques qui datait des années soixante. Il provenait d’une Triumph Bonneville garée trois étages plus bas. Elle stationnait juste entre ses jambes pâles et nues aux cuisses rosies par la fraîcheur du matin. Il s’agissait s’en doute d’un visiteur nocturne. Il avait garé sa moto près des conteneurs à déchets et personne ne lui avait ni crevé les pneus ni volé les chromes. Un chanceux.
Autumn fit pivoter son pied vers la droite. Ses orteils à l’incarnat écaillé remuèrent de concert et le plus gros se plaça au-dessus du casque du motard pendant qu’il reculait maladroitement. Elle riait sous cape. Depuis la droite, une petite citadine déboula en trombe. Le conducteur freina, klaxonna, exécuta un écart qui faillit lui coûter son pare-chocs au profit d’une bordure. La moto exécuta un demi-tour et lui emboîta le pas en une pétaradante accélération comme pour lui signifier que c’était lui le chauffard. Autumn perdit son sourire devant cet affrontement de cylindrés.
Au même instant, un camion de livraison invisible actionna son avertisseur de recule ; un sifflement de frein lui répondit ; un scootériste se mit à jouer avec l’accélérateur de sa monture de 50 cm3 ; un chien errant aboya, un autre lui fit écho.
Bonjour Stamford Hill.
Autumn fit la moue. Avec d’infinies précautions elle retourna dans la tiédeur de l’appartement et ferma les battants de la fenêtre. Les sons de l’extérieur s’en trouvèrent subitement étouffés grâce au double vitrage installé récemment. Pas ceux de l’intérieur.
Le nouveau-né de l’appartement de droite hurlait son mécontentement ; la voisine du dessus rossait son mari en l’invectivant : « Espèce de salaud ! T’as aucun respect pour t’as pauv’ Katty ! J’étais angoissée ! Tu comprends ça, dis que tu comprends ! Je dois te corriger... Tu es mon mari... je t’aime... mais tu agis comme un enfant. Je dois te corriger ! Tu es saoul comme un cochon ! » ; le voisin de gauche augmenta le volume de son téléviseur et gratifia tout l’immeuble de la voix posée du journaliste de BBC1 qui lisait son prompteur d’un ton monocorde : « [...] Selon le tabloïd The Sun, le palais de Kensington devrait annoncer, dans la journée, l’arrivée prochaine d’un heureux événement au sein de la famille royale. Les paries sont donc ouvert dans tout le Royaume-Uni concernant la date de naissance et le sexe du futur royal baby ! » ; les enfants du dessous frappaient avec vigueur la table à l’aide de leurs couverts et criaient en chœur : « On a faim ! On a faim ! » ; une femme, quelque part, vagissait sa jouissance avec beaucoup trop d’aigus dans la voix ; un homme au pas lourd courrait dans les couloirs ; une porte à l’étage claqua.
Bienvenue à Willoughby House.
Autumn gonfla ses joues et laissa s’échapper l’air bruyamment, exaspéré par le vacarme. Elle renversa sa tête en arrière afin de détendre sa nuque ankylosée et, par la même occasion, coiffer ses longs cheveux auburn avec ses doigts. Elle les réunit ensuite entre ses mains, les entortilla d’une torsion souple du poignet et les plaça sur son épaule pour examiner les pointes. Elles étaient humides et frisotaient par endroit. Elle soupira en les relâchant, excédée.
Sans enthousiasme, elle s’empara d’une boîte blanche en plastique de quatre centimètres sur cinq posée sur un meuble d’angle parmi d’autres babioles, l’ouvrit et récupéra une paire d’écouteur sans fils. Elle les glissa dans ses oreilles sertis de bijoux en or blanc et resta immobile à contempler le monde extérieur.
Au bout de quelques minutes, son joint pincé entre ses lèvres sans fard laissa s’envoler une ultime volute de fumée grise. Ce fut comme un signal. Elle quitta le pays des rêves, se munit d’une petite télécommande plate, également posée sur le meuble d’angle, et actionna l’un des boutons. Une mini-chaîne stéréo de marque japonaise se mit en marche.
Piste 1 : All Day and All of The Night, The Kinks...
Elle inspira profondément et ferma les yeux. Le riff répétitif et entêtant envahit son mètre soixante-cinq à la manière d’un shoot d’adrénaline. Il circula dans ses veines, ses muscles, ses nerfs et se logea dans ses reins. Elle accorda son corps gracile au rythme imposé par le rock tonitruant et dansa avec une plénitude quasi mystique.
Enfin seule.
Piste 2 : Tin Soldier, Small Faces...
Sans cesser de danser, Autumn souleva le long t-shirt en coton blanc qui la couvrait jusqu’à mi-cuisse. Elle s’empara du briquet jetable coincé entre sa peau blanche et l’élastique de sa culotte. A l’aide de son pouce à l’ongle court et carré, peint du même incarnat que ces pieds, elle actionna la molette. Sans succès. Elle répéta trois ou quatre fois la manœuvre avant qu’une faible flamme bleue n’en jaillisse. Elle ralluma son joint, inhala une longue bouffée, retint son souffle le plus longtemps possible et exhala lentement un fin nuage odorant.
Piste 3 : I Want You (She’s So Heavy), The Beatles...
Autumn leva les bras au ciel. Elle perdait peu à peu le contrôle de son corps happé par les breaks de la basse. Son esprit avait été littéralement assujetti au démon du blues rock. Sa crinière flamboyante fouettait l’air en cadence et les quelques gouttelettes encore accrochés à ses cheveux s’en échappèrent, emperlant son dos de taches humides. Elle était bien, libre presque lascive. Elle aspirait de courtes bouffées de son joint, articulait quelques paroles volées ici et là lorsqu’elle s’en souvenait.
Sous le t-shirt délavé, estampillé du logo des Rolling Stones, ses deux petits seins battaient la mesure. Au contact de la caresse arachnéenne du coton, ses pointes se dressaient sans pudeur. Elle reprit son joint entre le pouce et le majeur, mordilla sa lèvre inférieure, esquissa un sourire, gémit, éclata de rire. Un rire cristallin. Un rire frais. Un rire joyeux. Il dévoilait l’émail jaunit par la nicotine, les gencives rougeâtres, les dents mal alignés qui se chevauchaient par endroit. Cela ne gâchait en rien son charme. Au contraire, cela donnait du caractère à ses seize ou peut-être dix-sept ans.
Elle virevolta.
Ses longs cheveux laissèrent une traînée de perle d’eau sur les carreaux de la fenêtre, semblable à une rafale de mitraillette mal ajusté. Ces pieds s’emmêlèrent dans les pans de la serviette mouillée qui trainaient par terre. Elle vacilla, se rattrapa au lourd rideau miteux. Autumn respirait plus vite. Toujours souriante, elle se retrouva nez-à-nez avec le capharnaüm de l’appartement.
Piste 4 : Apache, The Shadows...
Un imposant canapé trois places en velours côtelé trônait face à une étagère tout aussi impressionnante. Cette dernière avait été érigée à l’aide de cageots de dimensions diverses et peint de façon à représenter l’Union Jack. Dans les compartiments régnait le chaos : polars de seconde main cornés, pochettes de DVD en vrac, compacts discs de contrebande, cactus en pot, la chaîne stéréo de marque japonaise, un plat en verre débordant d’objets allant de l’élastique aux bons de réductions périmés en passant par des stylos publicitaires, une tirelire en forme de bulldog dont la fente se situait au niveau de son arrière-train, un cendrier remplit de pièces de monnaie, une console de jeux vidéo. Cette monstruosité mettait en exergue un téléviseur de marque coréenne 4k à écran plat 70 pouces tamponné au mur à l’aide d’un bras amovible et extensible.
En prolongement du séjour, le coin à manger s’offrait le chic de posséder une table ronde en métal vert-de-gris recouverte d’une toile cirée. Elle était encerclée par quatre chaises de jardin tout aussi épouvantable en fer forgé. Juste au-dessus, des fils électriques pendaient lamentablement et soutenaient deux rouleaux de papier anti-mouches couvert de cadavres d’insectes.
L’éclairage de l’appartement se résumait en une lampe sur pied d’où jaillissaient plusieurs abat-jour en forme de tulipe qui diffusaient tant bien que mal une lumière jaunâtre. Elle se dressait dans un angle entre le coin à manger et la kitchenette au volet clos. Le tout était empaqueté dans un papier-peint à motifs délavés et au sol recouvert de moquette usée jusqu’à la trame.
Et, il y avait les cartons.
Ils étaient éparpillés dans tout l’appartement.
Des téléviseurs, des consoles de jeux vidéo, des smartphones, de l’électroménagers en tout genre – mixeurs, cafetières, grille-pains, bouilloires, robots de cuisine, aspirateurs, sèche-cheveux, machine à café – des tablettes, des imprimantes, des ordinateurs portables, des appareils photos numériques, des micro-ondes, des barbecues électriques, des radios-réveils. Que des produits neufs, dans leurs emballages d’origines.
Autumn ramassa sa serviette. En se redressant, son regard vitreux s’attarda sur la grande horloge à chiffres romains au-dessus du canapé. Les aiguilles indiquaient huit heures vingt.
Piste 5 : Start me up, The Rolling Stones...
Elle écarta ses bras à la manière d’une funambule et s’engagea dans le labyrinthe de cartons en murmurant : « Je suis Maria Spelterini... Je vais traverser les chutes du Niagara... Le public est en délire ! Waouh ! Waouh ! » Elle s’esclaffa.
Elle marchait lentement sur un fils invisible en direction du coin à manger. Elle était en mode concentration maximal. C’est là qu’elle l’aperçut. En situation réel, elle aurait chuté dans les eaux bouillonnantes du fleuve.
« What the fuck ! s’exclama-t-elle.»
Elle se frotta les yeux comme pour chasser une hallucination passagère. Cela n’en était pas une. Il était toujours là, coincé entre deux cartons de rasoirs électriques et une bouteille de lubrifiant : un stimulateur clitoridien. Elle gloussa et jeta son joint parmi les quelques feuilles de thé qui garnissaient le fond d’un mug solitaire, sur la table.
« Womenizator T600 Pro, pour un orgasme 2.0, lut-elle sur l’emballage en remuant les lèvres. Un nom des plus barbares pour un objet de plaisir... Il n’a rien de très glamour non plus... Sait-on jamais... Vient me montrer de quoi tu es capable T600... »
Elle pouffa, traversa le vestibule en direction de l’unique chambre de l’appartement. Le sol y était recouvert de matelas si bien que la porte avait dû être retirée. L’armoire murale avait cet avantage de posséder deux battants coulissant sur rail. Ils étaient modestement habillés par deux ou trois affiches de films de gangsters.
Autumn se laissa choir dans un océan de couvertures bleus, de coussins verts et de duvets à plumes. Puis, elle déballa le sextoys avant de parcourir le mode d’emploi épuré. Il consistait en une succession de vignette en noir et blanc. Les images sont toujours plus parlantes que des mots.
Piste 6 : Shine on you Crazy Diamond, The Pink Floyd...
Le cœur battant, elle retira culotte et t-shirt découvrant dans son intégralité son corps juvénile et laiteux. Elle se sentait nerveuse comme le jour de son premier rencard. Dans l’expectative, elle fixait le plafond sale, les yeux dans le vague, et ses cheveux lançaient des reflets cuivrés sous les effets du jour qui dardait ses rayons par l’œil-de-bœuf. Ainsi mise en valeur, elle ressemblait à la Vénus de Botticelli.
Elle inspira profondément, se laissa bercer par la musique et versa le lubrifiant au bout de ses doigts avant de fermer les yeux. Le contact humide et froid du liquide visqueux avec son bas-ventre lui donna des frissons. Sa peau se couvrit instantanément de chair de poule. Elle esquissa un sourire crispé, la bouche en cœur.
Habilement, ses doigts entamèrent une chorégraphie nuancée qui démontrait une connaissance symbiotique de ces replis les plus intimes aussi bien qu’une expérience certaine du plaisir solitaire. Son imagination, allié indispensable de ces fantasmes, esquissa les contours d’un incube séduisant avec les traits d’un homme qui lui était vaguement familier...
Il était avec elle.
Son corps dur et musclé se lovait tout contre le sien. Les poils de ses jambes chatouillaient les siennes. Son sexe en érection palpitait contre sa cuisse fuselée. Après quelques instants seulement, une vague de chaleur irradia son pubis recouvert d’une discrète toison couleur de feu. De sa main libre, elle effleura ses seins aux larges aréoles claires, de sa langue, elle humecta ses lèvres fines naturellement rouges...
Il l’embrassait : brutalement. Il lui mordillait les lèvres : sauvagement. Il caressait sa poitrine : farouchement. Elle respirait plus vite. Autumn actionna le stimulateur clitoridien. La musique étouffa le léger bourdonnement de l’appareil.
Elle se mit à rêver de sa tête à lui entre ses cuisses, de ses mains à lui sur son corps tout entier. Son ventre se creusa, ses côtes saillirent, ses petits seins fermes pointèrent vers le ciel. Elle ondulait d’une manière douce et sauvage à la fois, en haletant.
Il s’agrippait à ses fesses. Il la soulevait tel un dévot s’arrogeant une offrande divine. Il la possédait de sa bouche sensuelle et de sa langue. Il buvait l’hydromel qui sourdait de son mont-de-vénus. La sensation était étonnante et grisante à la fois. Elle feulait ; elle vibrait ; elle prenait son pied : littéralement.
Soudain, elle se raidit. Son bassin se cabra et un long râle monta de sa gorge pour éclater en un cri de jouissance sans concession qui dura une éternité. Des spasmes sporadiques agitèrent son corps encore quelques secondes avant qu’il ne se désarticule tel une marionnette sans fils, terrassé par le plaisir, hors d’halène.
Piste 7 : Time Of The Season, The Zombies...
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Didier Poussin · il y a
Au pays de l'extase

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