Autour du neuvième cercle (20) : Conte de Noël.

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Jacob, En majesté et en beauté, Les histoires véritables de Lucienne, Sketches à tout faire, Peines de coeur, Oh ! A peine, Autour du neuvième cercle, absurde vos papiers, Alice, Pimousse  [+]

Jacob était le gardien d'un petit cimetière. Rien à voir avec celui des grandes villes qui fait songer à un immense champ de pierres.
Là, c'était plutôt un jardinet avec ses plates bandes régulières, ses allées qui tournaient court et que l'on empruntait en toute confiance.
Il n'y avait pas moyen de se perdre dans cette étendue sans surprise et sans fantaisie.
Son dessin était d'une géométrie élémentaire : un rectangle quadrillé d'emplacements minuscules. Il y avait bien une hiérarchie entre les caveaux prestigieux - mais en somme rares - et les tombes à coût réduit qui semblaient écrasées par ces monuments en marbre blanc qui n'en finissaient pas de se pavaner dans le désert car depuis très longtemps personne ne venait.

Jacob était un homme de devoir. Qu'il y ait quelqu'un ou non, il devait accomplir sa tâche comme si derrière son épaule, il y avait un contremaître qui le surveillait avec une furieuse envie de le prendre en défaut. Mais c'était impensable. Jacob dépassait de lui-même l'étroitesse de ses attributions. Ce n'était pas du zèle mais un sentiment beaucoup plus profond, une sorte d'impératif moral qui le poussait à être aux petits soins envers des pensionnaires qui jusqu'ici ne lui avaient manifesté aucune gratitude.
Donc, il veillait au placement bien en évidence, sous le robinet, de trois arrosoirs bichonnés comme des aiguières serties de joyaux dans le cas pourtant authentiquement improbable où se présenterait l'ayant droit d'une concession.

Cela n'arrivait jamais.
Et, à vrai dire, ce n'était, pour cet homme de bien, ni un souci ni une frustration.
Au contraire même, une raison de plus pour compenser ce délaissement de longue date par un surcroît de petits services souvent harassants mais qui l'installaient lui, si humble et si secret, dans le rôle d'un bienfaiteur méconnu.
Il arrachait les mauvaises herbes qui poussaient alentours des tombes, faisait la chasse aux indésirables, chats et chiens, toujours curieux ou sédentaires, rassemblait et vidait les papiers et les plastiques volants dans de larges poubelles, maintenait impeccables les toilettes qu'il était par ailleurs le seul à utiliser.

Naturellement, il parlait aussi aux morts mais avec un grand sens de l'équité. Il savait faire taire ses préférences et on lui pardonnera la faiblesse qui était la sienne pour les tombes qui fleuraient bon le travail du coeur et de la main.

En somme, c'était toujours les mêmes encouragements à jouir des félicités de l'autre monde sans méconnaître celles d'ici bas.

" Il fait un peu frais ce matin. ça ne vous dérange pas trop ? disait-il devant une tombe assez ordinaire qui avait besoin d'un petit nettoyage. Mais je pense que la journée sera belle. Le soleil s'est déjà invité derrière la colline. Il se peut même qu'il fasse chaud.
Est-ce que vous entendez les oiseaux ? Ils piaillent. ça pourrait être gênant mais moi j'aime bien. Pas de l'aube au crépuscule, bien sûr, mais au moment où j'en ai le plus besoin. Dans les premières heures. Après ça va. L'huile de coude se secrète toute seule, à force."

Un chat fit son apparition. Il était noir et blanc, plutôt mince.
Un tintamarre l'accompagnait. Celui d'une clochette et d'une boîte de conserve vide, tout deux attachés à sa queue par une cordelette d'une longueur respectable.
La pauvre bête était folle d'effroi et titubait de fatigue avec ce brimbalement à ses trousses. Elle avait dû parcourir des kilomètres dans cette angoisse et ce désespoir.
Elle tourna sur elle-même et s'affaissa dans un miaulement éperdu.
Jacob lâcha sa balayette et décrocha l'infernal grelot à supplices.

Trop tard, tous les morts s'étaient réveillés.

Ce fut d'abord un brouhaha. Chacun s'étonnait, prenait pleinement conscience de la situation et, passé ce tumultueux préambule, on se hélait d'une concession à l'autre :

" Vous ici ! Mais vous étiez beaucoup plus jeune que moi et votre santé était assez florissante, il me semble. Comment est-ce possible ?" ou " je suis heureux de vous rencontrer à nouveau. J'avais sur le coeur un regret vous concernant et je voudrais vous en faire part au plus tôt..." ou " Gabrielle, on a l'air malin maintenant. Tu crois que nos disputes avaient un sens ? Etc; etc;"

Jacob n'ayant aucunement accès à l'oreille de l'au-delà n'entendait rien et continuait son époussetage en ruminant son habituel monologue.

Vers minuit, il y eut soudain un grand silence et la voix d'un très jeune scout s'éleva :

" C'est la veille de Noël et si on donnait des étrennes à Jacob ? Il est si dévoué et si gentil."

C'était une idée. Mais quelles sortes d'étrennes ?

Les plus riches étaient partisans d'un don manuel : de l'or, de l'argent dans un de ces pots sans emploi que Jacob inspectait tous les jours pour vérifier leur solidité.
Les plus sentimentaux se creusaient leur cervelle pourtant déjà creuse pour découvrir par quel biais, ils pourraient attirer une belle princesse dans le jardin des morts et ménager un coup de foudre avec Jacob.
Les plus dépressifs avaient commencé par soutenir que tout cela leur était bien égal, qu'on ne gratifie pas un geôlier même au grand coeur et puis, ils s'étaient piqués au jeu et, en se moquant du monde comme toujours, avaient précisé : " Qu'il change de métier, on l'aidera comme on peut, qu'il devienne gardien de phare. Au moins, les vagues, elles bougent...et puis, il sera plus près du ciel, Ah ,AH, Ah !"

Le doyen du cimetière qui était en costume d'époque, habit fileté d'or, bouillonné, manchettes, culotte et escarpins mit fin à la controverse.

" J'ai la solution, dit-il. Chacun a pu observer que nous accueillons un nouveau venu par mois. C'est compréhensible étant donné la frugalité des gens d'ici, leur peu de contact avec la vie pernicieuse des grandes villes et leur longévité naturelle. Dans le canton, on meurt toujours avec tact et parcimonie en s'excusant presque du trouble que l'on occasionne et d'être un si mauvais exemple pour le reste de la population.
Je propose que nous allions tirer quelques sonnettes chez qui vous savez pour obtenir un abaissement encore plus significatif de la mortalité.
Zéro décès, c'est zéro contrainte supplémentaire pour notre ami Jacob !
Ce sera le cadeau de toute une communauté reconnaissante, comme une pause ou une récréation pour cet homme qui est aux portes de la vieillesse."

On applaudit le projet.

Et on fit venir la directrice des ressources humaines, une jeune dame à haut talon, au visage d'ange, ceinte d'une aube blanche et dotée d'ailes de cygnes de dernière génération qui en référa aux instances supérieures.
Elles bougonnèrent un oui qui aurait pu être non mais qu'on considéra comme un acquiescement sans réserve.

Le premier mois, Jacob se dit " tant mieux, je pourrai me consacrer davantage à mes vieux pensionnaires."
Le deuxième " il me manque quelque chose. Vraiment, les journées sont trop longues !"
Le troisième, il mourut.

On le remplaça par l'ancien concierge d'un grand immeuble en plein coeur d'un centre d'affaires qui s'en félicita d'abondance :

" Avant, je ne savais pas où donner de la tête et il me fallait quatre bras. Ici, on travaille au grand air et au rythme des saisons. J'ai fait le bon choix."

Les morts, eux, n'étaient pas d'accord.
Et se taisaient.

Mais de toute façon, on ne leur demande pas leur avis.
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Eva Dayer · il y a
J'aime bien ce Jacob et ses bavardages avec l'au-delà. (Peut-on parler d'ouverture d'esprits ?)
Un texte plaisant qui appréhende la mort avec sagesse et humour .

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Ahahah · il y a
Merci de bien aimer ce maladroit de Jacob avec Fleur, ce sont les deux personnages qui m'amusent ou m'émeuvent le plus et je n'y suis pour rien, il y a longtemps qu'ils font ce qu'ils veulent et moi, je suis toujours à la traîne.
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Ludmila Constant · il y a
Tout était si bien, si calme. Et le Noël a tout gâché. J'aime pas les fêtes. Pour moi le petit chat martyrisé en est le symbole.
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Ahahah · il y a
Et c'est ce crime qui réveille les morts. Bonne année à vous.
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Ludmila Constant · il y a
Merci. A vous aussi, une année meilleure.
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Joëlle Brethes · il y a
Une bien mauvaise idée pour un pitoyable résultat ! Pauvre Jacob !
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Ahahah · il y a
L'idée venait d'un très jeune scout et d'un noble vieillard du temps passé, tous deux défunts de proximité. Vous êtes injuste, pour une fois qu'il n'y a pas querelle de génération et que tout ce petit monde se retrouve autour d'un hommage rendu à un homme de bien. C'est si rare même si cela tourne au fiasco ! La gratitude est parfois plus dangereuse que l'ingratitude.

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