Autour du neuvième cercle (19) : l'infraction.

il y a
6 min
5
lectures
1

Jacob, En majesté et en beauté, Les histoires véritables de Lucienne, Sketches à tout faire, Peines de coeur, Oh ! A peine, Autour du neuvième cercle, absurde vos papiers, Alice, Pimousse  [+]

Jacob vivait dans la peur. Depuis trois jours, il ne dormait plus. Son appartement n'était pas grand - une pièce, une cuisine - mais il avait l'impression que sa marche insensée durerait à jamais comme dans un espace sans limite.

"Pas moi ! Ils ne m'auront pas !"

Jacob se le répétait sans cesse, tout en sachant qu'il n'y avait pas d'issue.

Dans le quartier, comme toujours, il y avait ceux qui se croyaient plus malins et qui étaient persuadés qu'ils allaient échapper à la police.
Ils payaient des guetteurs - on arrêtait les guetteurs - Ils se cachaient dans les caves - on les fouillait de fond en comble.

"Je cours très vite et je connais la zone comme ma poche et avec tout leur équipement, ils ne me rattraperont pas." C'était oublier les chiens et puis l'équipe légère - survêtement bleu, chaussures de sport - dont les membres avaient été spécialement recrutés en raison de leur performance à la course.

" je me cacherai dans la foule, au marché, devant les grands magasins, aux spectacles."

Il y avait les drones, de la taille d'une mouche et beaucoup plus silencieux qu'elle que l'on programmait en fonction du code génétique - il était enregistré dès la naissance - et qui volaient très haut et que l'on ne voyait jamais.

Jacob avait commis l'imprudence de sa vie.
Il avait volontairement manqué une visite de contrôle et pourtant, c'était une routine. Tous les six mois - à partir de la majorité - on recevait une convocation toujours formulée de la même manière :
" Veuillez vous présenter au centre de régulation le plus proche de chez vous afin d'être examiné conformément à la loi n°210807. Il est inutile de venir à jeun."

Combien de fois avait-il connu ces couloirs immaculés qui donnaient sur une salle d'opération pleine d'appareils qui clignotaient et ronronnaient sans qu'on sache ni comment ni pourquoi ? Une dizaine, non moins, huit en tout.
Et à la neuvième, ça avait été non.

Pourtant, il n'était pas un rebelle. Il admettait à peu près tout du gouvernement parce qu'il était composé de gens très supérieurs - les journaux le répétaient à longueur d'articles - d'une infaillible moralité - c'était l'avis des philosophes officiels, les seuls d'ailleurs - et même de l'ilotier 32, un monsieur austère mais affable, en uniforme, qui avait réponse à tout, au bas de l'immeuble.

Jacob ne faisait pas partie de ces sauvages qui vivaient en marge de la société, le plus souvent dans des ruines d'anciens bâtiments publics, d'églises, de bibliothèques, de stades et que les autorités méprisaient au point de les laisser tranquilles, comme d'inévitables nuisibles. Du moment qu'ils restaient confinés dans ces lieux maudits et insalubres, ils ne causeraient de tort à personne et ne représentaient pas un trouble à la nouvelle paix et à la nouvelle civilisation.

Jacob était un bon citoyen. Mais là, c'était non.

Il avait eu tort, c'est sûr, et c'est ça qui l'empêchait de dormir, qui lui rongeait le sang et le rendait coupable d'un crime du premier degré car c'en était un, de ceux qui figurent en bonne place sur votre code génétique, après une manipulation autorisée par les tribunaux et qui pouvait avoir des conséquences : la suppression de certains droits, pas essentiels mais tout de même, de ceux qui rendent la vie plus douce : le droit de contempler un oiseau, la mer, la neige, une oeuvre d'art, un visage.

"Contempler" est un mot technique qui mérite une explication. C'est le fait d'associer une pensée positive à un objet extérieur et donc de prolonger son regard sur lui plus de 5 secondes.
C'est le privilège de ceux qui respectent la loi, la comprennent et en font l'éloge.

Pour les autres, seul le droit de "voir" leur est concédé.
Ils sont au bas de l'échelle, presque des animaux. Tant pis pour eux. Ils seront gouvernés par le réflexe et l'instinct. Encore une chance qu'on ne leur arrache pas un oeil après l'autre comme on le faisait au temps de la "Radieuse Première Apocalypse." !

Aujourd'hui, on en est à la huitième et personne n'a envie de revenir à cette époque peut-être nécessaire mais barbare.

Jacob pense à Marie, sa voisine. Elle ne peut pas l'avoir dénoncé.

De quoi ont-ils parlé hier ? De sujets anodins.
L'aspirateur à sons. Quelle trouvaille ! Lorsque les trains à hydrogène franchissent les 1200 Km/h (un peu plus mais il ne se souvient pas du chiffre exact) il y a une violente détonation, très désagréable, qui vous fait sursauter malgré le casque.
Mais avec cet extracteur, l'épouvantable fracas est comme aspiré et il ne subsiste qu'une rumeur de bouchon qui saute, moins encore, comme le bruit d'un renvoi ou d'un hoquet.

C'était un vrai problème. Le voilà enfin résolu. De vieilles personnes sous le choc mourraient et cela faisait perdre du temps.

Les cadavres étaient en somme prioritaires. On les enlevait sur des brancards mais cela causait des ralentissements, des obstructions et chacun s'estimait alors malchanceux ou lésé.

A huit heures, Jacob avait acheté son petit pain chez le boulanger, un homme sans beaucoup de conversation et grincheux.
Il s'était plaint de sa belle-mère et puis, contre toute attente, il était parti d'un grand rire tonitruant.

Mais pourquoi donc ?
Ah si ! La machine - c'est un de ses effets secondaires, néfaste diront certains, hautement favorable, diront d'autres - la machine donc est tellement puissante que, si par malheur, on ne suspend pas les échanges, elle gobe et broie tous les mots et, au bout du compte, on en perd l'usage.

Sa belle-mère, confiait le boulanger en ricanant, qu'il appelait "la vieille toupie décavée", était en train de pérorer sur les petits fours d'un concurrent qu'elle qualifiait de " délicieux, succulents, exquis."
Mais après le passage en supersonique, elle ne trouvait plus aucun de ces termes flatteurs et répétait d'un air inquiet et penaud : " Ce qu'ils étaient bons...mais bons !"

Le boulanger est insoupçonnable. Alors qui d'autre ?

En se rendant à la gare, quelqu'un l'avait-il suivi ?
Personne, pas même un chien car il faut s'en méfier. Les robots espions prennent parfois cette apparence.
Et les lampadaires-caméra ?
Il y en avait sans doute tout au long du parcours mais leurs gros yeux étaient restés fixés au sol, parfaitement inertes.

Pas la peine de se turlupiner l'esprit.
Trop tard.
Les voilà ! Ils n'ont même pas tambouriné à la porte
Ils sont chez eux.

Le plus dur, ç'a été les menottes. Par principe, il les serrent au maximum, à vous broyer les os.
On se sent déjà puni et c'est ce qu'ils veulent.

Le premier des deux policiers était rougeaud et maigre avec de grandes mains qu'il agitait comme des drapeaux. le second était de proportions normales et avait l'air de quelqu'un qui fait tout pour s'effacer par discrétion ou par timidité.
" On est là pour vous venir en aide, n'est-ce pas mon lieutenant ?"

Le rubicond interrogeait, l'autre restait en retrait comme un observateur qui se forçait à approuver de temps en temps d'un signe de tête.

" Le bon point pour vous, c'est que vous êtes inconnu de nos services...Le mauvais c'est que vous avez enfreint la loi.
Mais peut-être est-ce involontaire ?
Le cas n'est pas rare. Il mérite l'indulgence mais à condition d'être pleinement conscient qu'il y a eu faute, une faute bien pardonnable en regard de votre passé mais faute tout de même.
- Je ne vois pas.
- Au contraire, vous ne voyez que trop bien. A l'entrée de la gare, il y a un hologramme, que représente-t-il ?
- La nouvelle usine de désalinisation.
- Et qu'est-ce que cela vous inspire ?
- De la fierté.
- On ne vous le reproche pas... mais encore...
- Un souvenir d'enfance. Avec mon grand-père, on allait à la pêche aux crabes. Il y en avait beaucoup entre les rochers. Un coup d'épuisette, et on en ramenait trois, quatre que l'on mettait dans un seau. Et puis, on les rejetait à la mer.
- A la mer, dites-vous, mais l'hologramme la montre à peine ! Nous l'avons visionné. C'est juste un pan très exigu en amont de l'usine...et puis, il n'y aucun rocher.
- Dans mon souvenir, il y en avait.
- C'est interdit.
- Quoi ?
- De prendre prétexte du présent pour évoquer une période révolue. C'est quelque chose de...
- Très tendancieux, coupa le personnage dans la pénombre.
- Oui, on appelle ce dévoiement de la conscience, l'Histoire. Elle peut être personnelle, collective mais elle a un défaut mortel...
- "Celui de nous détourner du magnifique avenir que nous préparent nos responsables." C'est vrai. C'est une phrase que j'avais oubliée. Et pourtant, elle est partout...Mais qu'est-ce qui m'a pris ? Pardon.

Le fonctionnaire insignifiant, toujours dans l'ombre prit la parole.

" Ce ne serait pas trop grave, s'il n'y avait le grand-père...
" Les grands-pères au cimetière !" comme le dit un de nos meilleurs humoristes.
Vous avez un lien malsain avec le passé. Une affection morbide. Une tendresse pathologique... pour ce prédateur, ce délinquant qui pervertissait la jeunesse !
La vôtre et sans doute celle de bien d'autres.
Notre civilisation respecte le crabe. Ce n'est pas un jouet dont on dispose. C'est un être vivant et, à ce titre, il ne doit être l'objet d'aucune manipulation.
L'enfance n'est jamais une excuse.
Ce qui m'inquiète, c'est cette vague de joie que vous avez ressentie au moment où vous évoquiez ce tragique épisode...et ça, il faut le traiter et nous allons le traiter.
Ne dites plus un mot. On vous injecte cet inoffensif produit et on observe ce qui se passe."

" Réveillez-vous ! Jacob. Permettez-moi de vous appeler Jacob. Comment ça va ? Un peu secoué  ? Dans trois heures vous n'y penserez plus.
Une petite question, Jacob.
Ce matin vous avez fixé un bon moment un hologramme, près de la gare. Il représentait la nouvelle usine de désalinisation, qu'en avez-vous retenu ?
- Avec un million de mètres cubes seconde, cette incomparable réussite technologique a augmenté la production de 2O% et diminué d'autant la dépense d'énergie. Mais elle préserve l'environnement et en particulier l'habitat des crabes qui selon le dernier sondage, ont un taux de satisfaction voisin de 99% avec une marge d'abstention de O.6 pour mille."

Le lendemain, quand Jacob prit son service à l'usine, une bonne nouvelle l'attendait.
Le chef de secteur lui annonça d'une voix presque chaleureuse une petite augmentation due, en grande partie, dit-il, à "ses mérites exceptionnels."
1

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Super... On a tout de suite envie de vivre dans cette société !!!

Vous aimerez aussi !