Autopsie d'un grand-père.

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Nouvelles, poésies, chansons : textes et musiques... tels sont mes loisirs :) VOUS POUVEZ RETROUVER MES CHANSONS ICI : YouTube : https://youtube.com/user/Conan25036890 J'en ai posté ici aussi  [+]

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Ca y est ! Tout est calme ; au dehors comme au-dedans. Il fait nuit. Je suis allongé sur le dos et fixe le plafond de la chambre que seules éclairent les petites diodes rouges du radio réveil. C’est toujours dans ces instants particuliers que naissent les peurs ; où se font les bilans. Pour l’heure il s’agit plutôt d’un bilan.
Je me souviens. Je me souviens et j’ai un peu honte ; honte de ces fous rires étouffés, mini crises de nerfs. Crises de rire cachées face à ce grand-père un peu sourd, rigide, tendu, que rien ne pouvait dérider. Qui n'aurait pas compris ! Qui aurait pensé qu'on se moquait de lui.
Honte aussi de cette oreille faussement tendue, rarement prêtée et souvent distraite à des récits maintes et maintes fois subis, d’une vie passée pas toujours heureuse d’accord, mais bon !
Et puis la nouvelle est tombée ce matin :
« Allô ?
- C’est moi.
- Salut ça va ?
- Ben non... justement.
- Qu’est-ce qui se passe ?
- C’est papi...
- Qu’est-ce qu’il a encore ?
- C’est fini... »
Fini ! Le mot fin en incrustation au bout de son existence, en conclusion de ces tranches de vie tant racontées, et je suis là, à tenter de recoller les morceaux, de tout remettre en ordre. J’ai la fin, mais avant... rien.
J’ai honte ! Je ne parviens pas à me souvenir de ces récits pourtant trop de fois endurés à mon goût. Que m’avait-il dit déjà de ses années de captivité ? Comment avait-il connu mamie ? Je ne sais plus. Mais d’ailleurs, l’ai-je seulement su ? Il ne me reste que des bribes de phrases, des photos sans chronologie d’instants fugaces, sans liens...
Comment ordonner tout cela ?
Par ordre de fréquence je mettrai la guerre évidemment, mais il n’y était pas né et n’y avait pas passé sa vie non plus ! ! A l’écouter pourtant, ces cinq petites années avaient l’air de s’étirer sur plus de cinquante ans.
Son enfance bien sûr ! C’est par-là qu’il fallait commencer. Son enfance puis son mariage, la guerre, l’après-guerre et enfin, ces années où je l’ai connu.
Bon ! Ne pas s’éparpiller sinon je n’y arriverai pas. Il faut que je me concentre d’abord sur son enfance ; que j’essaie de le visualiser en train de me la conter. Peut-être ainsi parviendrai-je à me la remémorer.

Une enfance apparemment pas très heureuse...

* * *

1919. Quelque part dans le Périgord.
Il a six ans. Cela fait maintenant quelques mois que la grande folie mondiale est terminée. Tout le monde n’a que ça à la bouche. Lui n’a vu aucun changement. Sa vie d’enfant est toujours la même ; mêmes tâches, mêmes devoirs, mêmes petits soucis.
Son frère fait la vaisselle, à côté. Sa mère est alitée. Comme toujours. Il ne l’a jamais vu debout. Il sait que si elle est là c’est à cause de lui. Personne ne lui a dit, mais on le lui a bien fait comprendre ; les regards en disent aussi long que les mots. Parfois plus.
C’est l’heure de la toilette quotidienne. Jusqu’à cette année, c’était son frère qui s’occupait de la mère. Maintenant, il est trop grand et lui juste assez, alors c’est son tour. Et puis, c’est bien normal après tout...
« Il faut vous asseoir maman pour que je puisse vous brosser les cheveux.
- Aide-moi donc ! Tu sais bien que je ne peux pas y’arriver toute seule. »
Il l’aide à se caler contre l’oreiller et s’assoit à ses côtés.
La mère a les cheveux longs et soyeux. Elle sent bon malgré l’odeur de la maladie derrière celle du savon. Il a envie de se blottir contre elle, d’enfouir son visage dans cette chevelure brune parfumée. Mais il sait qu’il ne peut pas, ne doit pas ; ça ne se fait pas. Il ne peut entrer en contact avec elle que par l’intermédiaire de cette brosse, de l’éponge pour baigner son corps, de la serviette. Alors il fait un peu traîner les choses. Juste un peu plus, juste un peu trop, jusqu’à ce qu’elle s’impatiente.
Lorsqu’il a finit, il l’a recouche et va poursuivre ses tâches ménagères. Ils doivent encore, avec son frère, éplucher les légumes, dresser le repas, laver le sol. Le père est au travail. Tout doit être prêt pour quand il rentrera.
Lorsqu’ils ont terminé, ils peuvent entendre le doux ronflement de la mère qui se repose. Alors il propose :
« Hé ! Pierre ! si on allait à la rivière pêcher et se baigner un peu. Il fait beau aujourd’hui.
- Tu sais bien qu’il faut rester guetter la mère.
- Elle dort. Elle s’ réveillera pas avant deux heures.
- Si l’ père apprend ça, on va encore s’ faire écorcher.
- On a qu’à rentrer avant lui.
- Bon ! Mais juste une heure alors. J’en ai plus qu’assez des taloches à chaque fois qu’ tu bouges. »
Leurs gaules sur l’épaule, ils sortent sans faire de bruit et partent en courant vers la Loue, petit affluent de l’Isle à quelques kilomètres de Périgueux, qui elle-même rencontre la Dordogne entre les murs libournais.
Arrivés au bord de la rivière locale, ils jettent leurs bâtons et leurs vêtements pêle-mêle, et en caleçon long, se précipitent dans l’eau en poussant des petits cris, tant de joie que sous l’effet du courant froid.
Ils nagent un peu, se poursuivent, s’éclaboussent, se font couler. Puis, avant de taquiner le goujon, ils s’allongent au chaud soleil de l’après-midi pour sécher peaux et caleçons.
L’heure initiale s’étire, s’allonge ; devient double, puis triple. Le soleil décline.
Soudain, Le sourire béat de Pierre s’éteint.
« Allez viens Toinou ! Faut s’ rentrer sinon l’ père va encore nous tomber su’ l’ râble !
- T’as raison, filon. »
Et ils détalent en abandonnant la friture, témoin d’un bonheur éphémère.
Mais quand ils arrivent, il est trop tard. Le père est déjà attablé, la ceinture à la main. La mère est calée sur l’oreiller. Sûrement l’ père qui l’aura redressée pense Toinou. Ce père qui lui lance un regard noir. Qui se lève sans un mot et qui vient se planter devant eux, les mains sur les hanches. La mère aussi le regarde de travers, les bras croisés sur sa trop maigre poitrine.
Alors, toujours sans un mot, les deux frères se dirigent vers le banc de la cuisine en déboutonnant leurs culottes, s’accroupissent devant et attendent le châtiment paternel.
Durant ce court répit, Le regard de Toinou croise celui de Pierre ; là encore, des reproches. Il ne comprend pas. Il sait que de toute façon, qu’il fasse bien ou mal, il ne connaîtra jamais la tendresse des bras maternelle. Et Pierre aussi le sait. Alors, ces moments de joie partagée valent bien quelques ecchymoses.
Ses réflexions s’arrêtent là. Déjà il entend le sifflement de la ceinture qui cingle l’air. Toujours aucun mot n’a été prononcé.
Qui prendra le premier ? Lui, sûrement. C’est toujours lui.
Il ferme les yeux.

2
Il est beau ! C’est la première pensée qui m’effleure en le voyant ainsi allongé dans la chambre funéraire de l’hôpital. J’avais déjà remarqué cette étrange métamorphose sur mes autres grands-parents. Il faut croire que cette douleur, cette inquiétude constante qu’il exprimait, n’était pas feinte. Elle le défigurait, tordait ses traits les confinant en un rictus tendu permanent.
Et là, plus rien, la quiétude, la paix ; envolés les soucis. Séparément de son âme j’espère...
Alors me reviennent les bons moments passés à ses côtés. Cela me fait tout drôle de penser qu’il y en avait eu, malgré tout... Je les avais tous oubliés comme s’ils avaient été bannis de ma mémoire face à ce masque de douleur qu’il nous présentait en continu. Effacés pour ne garder que l’ennui des moments présents, de ces longs monologues que je ponctuais, selon son ton, par des « mmmm », des « ben oui » ou des « ah bon » sans trop savoir comment je faisais pour les placer au bon moment alors même que je n’écoutais pas.
Les nuits passées à la belle étoile, sur la banquette de la traction-avant sur le chemin du Périgord, son fief natal ; ces histoires d’ogres à la fois effrayantes et délicieuses, écoutées bien au chaud sous l’édredon, bien calé entre papi et mamie ; les petits bricolages effectués dans l’atelier près de la forge, avec ces bouts de bois qu’il me consentait ; ces après-midi passés à courir dans les rangées de ceps de vigne pendant qu’il plantait, bêchait, fauchait...
Les larmes viennent, les premières depuis l’annonce de son décès. Il faut que je le touche, que je l’embrasse. Je sais que je vais ressentir le contact désagréable de sa peau dure et froide, raidie par le procédé de conservation du corps. Mais je commence malheureusement à en avoir l’habitude. Et puis, de toute façon, j’en ai besoin de ce contact avec lui !
Ca y est c’est fait, mais il faut que j’aille prendre l’air si je ne veux être submergé par un flot de larmes incontrôlable. Il faut que je chasse cette image figée de lui ; que je le fasse revivre en moi, en mes souvenirs...

* * *

1930. Cubjac ; cinq kilomètres de sa maison natale. Cinq Ridicules petits kilomètres le séparent de sa naissance et pourtant, il en a fait du chemin. Tant de choses ont changé. Tant de choses bonnes et mauvaises avant qu’il n’en arrive là. Il remercierait presque ses parents pour leur manque d’amour, leurs brimades constantes et les châtiments corporels endurés. Il sent confusément que s’il est là maintenant c’est à cause ou grâce à eux. C’est vrai qu’il a du mal à exprimer ses sentiments, séquelles de son éducation mais s’il en est là, habité qu’il est d’un courage à toute épreuve et d’une volonté de fer c’est peut-être bien malgré tout un peu grâce à ses parents.
Ils l’ont abandonné, délégué son éducation à sa grand-mère et pourtant il est là. Il a dû lutter mais il est bien là.
Il avait réussi à décrocher son certificat d’études primaires à 14 ans. Un mois plus tard, il se faisait déjà embaucher comme apprenti maréchal forgeron. Encore un an et demi et il devenait ouvrier maréchal ferrant pour finir deux ans et demi à peine après comme ouvrier maréchal forgeron.
Voilà où il était arrivé. Sans le moindre vagabondage, sans le moindre temps mort entre deux places. C’était sa fierté. Cela avait était dur, mais il était là.
Là sur cette enclume, à jouer de ses muscles devenus noueux, à dompter des barres de fer rougis aux flammes blanches de la forge, à maîtriser des gestes ancestraux pour en faire naître des formes quasi artistiques.
Il était là, et il y était bien.
Il était là, et c’était là qu’il l’avait vu passer.
Bombant d’avantage le torse, donnant du marteau un peu plus fort que d’habitude à son approche, il la contemplait jusqu’à ce qu’elle disparaisse au coin de la maison voisine. Elle semblait si légère, si douce, si belle. Ca ne pouvait être qu’elle. Il ne pourrait y en avoir d’autre.
Deux mois qu’il l’observait, la dévorait des yeux. Le village était petit, il l’a voyait souvent, lui parlait quelques fois mais cela ne lui suffisait plus. Ce soir, c’était décidé, il irait voir son père et lui parlerait d’homme à homme. Il lui dirait comme il était un jeune homme courageux, dur au travail, le rassurerait sur l’avenir de sa fille, lui promettrait qu’elle ne manquerait de rien. Il n’était pas fainéant, ça, son père le comprendrait bien. Il était sûr de lui. Rien ne pouvait résister à ses dix-huit ans.

3
Ca va bientôt être à moi !
Mon frère et moi venons d’allumer les cierges et le prêtre annonce le texte que je dois lire à la communauté. Alors je m’avance. Je n’ai pas peur de lire en cet instant car je ne vois personne, rien n’existe. Il n’y a que moi et ce cercueil qui trône au milieu de la nef, face à l’Autel entouré de fleurs.
« Lettre de Sait Paul apôtre aux Corinthiens.
Ma voix tremble un peu dans le micro ; je me racle la gorge.
- Frères...
Je m’étrangle, ma gorge se noue, se durcit ; je la racle de nouveau.
-... C’est une chose étrange que je vous annnoonnnccceeeee... »
C’est fini ! Ma gorge me fait mal, mes cordes vocales sont figées. Elles ne vibreront plus avant un moment. Je sens les sanglots qui roulent dans mon ventre et remontent à toute allure le long de mon torse. Alors je me retourne vers le prêtre et l’implore du regard. Il comprend et vient vers moi. « Vous ne pouvez pas ? »
Je lui fais signe que non, et me réfugie derrière un pilier pour laisser libre cours à mon chagrin.
Je savais qu’à un moment ou un autre cela arriverait, cela finit toujours par arriver, mais j’espérais que ce ne serait pas à cette minute. Pourtant, pour mes autres grands-parents j’avais réussi à lire ; les sanglots étant arrivés un peu avant ou un peu après. Tant pis ! Le prêtre fera ça bien mieux que moi, animé par sa foi en la vie éternelle. Moi...
Avant d’entrer dans l’église, le prêtre était venu nous accueillir et avait loué mon grand-père ; sûrement pour noue aider à traverser cette épreuve comme il avait dit. Mais moi, à chaque qualité énoncée, j’avais l’impression étrange qu’il parlait de quelqu’un d’autre, qu’il avait dû se tromper d’enterrement. Je ne pense pas que l’on puisse taxer les prêtres d’hypocrisie, mais je crois aussi que dans ces cas là, il vaut mieux ne rien dire.
Mon grand-père, c’était tout le contraire des qualités qu’il citait. Surtout à la période où il l’avait connu ! Mais peut-être ses yeux de chrétiens l’avaient-ils vu avec le filtre de l’amour, tout comme moi lorsque j’étais petit et ne me rendais pas compte de tout.
Qu’est-ce que ça change de dire la vérité ? Mon grand-père avait des défauts ? Et alors ? C’était mon grand-père et je l’aimais.
Il n’avait pas dû mettre souvent les pieds à l’église d’ailleurs. Ma grand-mère oui, fût un temps mais lui... A part pour son mariage bien sûr... Pourtant, j’imagine qu’à une période il avait bien du prier. Prier pour survivre à cette seconde folie mondiale. Prier à en faire blanchir les articulations de ses mains devenues presque insensibles au feu de la forge...

* * *

Sa main droite lui fait mal. Le petit doigt surtout. Il contemple sa cicatrice encore toute rose de chaire fraîchement reconstituée. Elle barre l’extérieur de sa main depuis la dernière phalange de l’auriculaire jusqu’au poignet. Cette ligne claire le ramène quelques mois auparavant, vers une autre ligne, de défense celle là ; une nuit de juin 40 ; une nuit éclairée par le sinistre feu d’artifice de l’artillerie lourde franco-allemande ; la nuit où il fut fait prisonnier.
Il ne saura jamais ce qui l’avait blessé alors. L’éclat d’une grenade ? Les fragments d’un obus ? Une balle perdue. Anesthésié par l’humidité de la nuit, la peur et un peu l’alcool aussi, il ne s’était aperçu de la blessure que plusieurs heures après sa capture, sentant au bout de son bras le poids d’une grappe de sang agglutiné le long d’un lambeau ne chaire ne tenant que par un fil.
Depuis, sa vie s’organise selon les humeurs de l’ennemi. Tantôt obligé de gratter le sol à la recherche de racines comestibles pour ne pas crever de fin, tantôt repu par des presque-festins servis par la fermière locale à l’occasion de travaux agricoles.
Car c’est bien là le paradoxe de la guerre. Forcé par l’ennemi de faire des travaux que le maître de séant aurait faits, lui, avec sûrement le plus grand plaisir, pendant qu’il imagine très bien dans le même temps un allemand prisonnier effectuant son travail, chez lui, à sa forge.
Une Allemagne occupée par des français et une France habitée d’allemands...
Et de chaque côté de la frontière, des milliers de femmes délaissées, esseulées, en manque d’affection ; côtoyant une main d’œuvre étrangère, soit disant ennemie, esseulées, en manque d’affection...
Dans cet isolement, les cœurs et les corps se rapprochent ; se réchauffent.
La chanson a tort pense-t-il à cet instant, « Ils viennent jusque dans nos lits... » oui, mais pas pour y égorger qui que ce soit. Pas plus que nous en tout cas...
Il repense également avec nostalgie à ses années de bonheur à Cubjac.
Ses toutes premières années d’un bonheur total ; rien à voir avec les petits bonheurs qu’il avait connus avec son frère quand ils étaient plus jeunes, ces instants trop souvent suivis d’une bonne rouste de la part du père. Non, là il avait était vraiment heureux, logé chez un patron qui le traitait comme un membre de sa propre famille.
Et puis c’est à Cubjac qu’il avait connu sa femme.
Cet état de grâce avait vraiment duré quatre ans, jusqu’à ce qu’il effectue son service militaire et y appréhende, un peu avant l’heure, ce que la folie humaine pouvait produire de pire.
C’était en 1934. Février 34. Il ne lui restait plus qu’un mois avant la quille. Son régiment de hussards à cheval avait été appelé sur Paris pour encadrer une manifestation de l’extrême droite et d’anciens combattants contre le pouvoir en place. Résultat, au soir du 6 février, dix-sept morts et cent fois plus de blessés. Sans compter la quantité de chevaux blessés qu’il avait fallu abattre. Blessés, tendons coupés par des lames de rasoir montées sur bâtons.
Et maintenant cette guerre dont il est le prisonnier.
Mais il ne cherchera pas à fuir le stalag. Il n’a pas l’intention de mourir, pas l’intention de tout perdre maintenant. S’il faut travailler, il travaillera ; s’il faut creuser pour dénicher sa pitance, il creusera ; Il en a la force, il en aura la volonté, aidé par la double vision d’un bonheur effleuré et d’un visage, celui de sa femme.
Et tant pis si on le traite de lâche ! Qu’on vienne si essayer du reste, on verra bien. Il y en a plus d’un qui risque de mordre la poussière. Il s’est assez battu toute sa vie pour avoir ce qu’il a. Alors tant pis pour les insultes, mais il ne s’enfuira pas d’ici, ça non, jamais.

4
Le repas !
Toute la famille est là, chez lui. Ca s’apostrophe, ça piaille, ça rigole. Désolé, mais je ne peux pas. Je ne juge personne en disant cela, je ne leur en veux pas. Je sais que leurs blagues ne sont pas méchantes, ni irrespectueusement, mais je ne peux me joindre à eux. Je ne peux faire semblant.
Je suis là dans mon coin, renfrogné, silencieux, pensif. De temps en temps, une voix surpasse les autres. Il me faut quelques secondes pour réaliser qu’elle s’adresse à moi ; quelques autres encore pour comprendre et me concentrer sur la réponse à donner. Une réponse dépouillée, nécessaire et suffisante, directe : une onomatopée, oui, non et c’est tout. Je m’isole de nouveau.
Je pense soudain qu’il me faudra rassurer ma grand-mère : nous n’aurons pas de quatrième enfant. 1996, première grossesse, disparition du grand-père paternel ; 1998, seconde grossesse, ma grand-mère maternelle ; 2001 enfin, troisième grossesse, nous y sommes. Je ne vais pas me lancer dans un grand débat ésotérique sur «la grande roue de la vie » et son adage «une vie s’en va, une autre prend sa place », mais il faut bien dire que certains hasards savent être particulièrement troublants.
Ce lieu ne m’aide pas à me concentrer. Il me ramène à des souvenirs pas toujours très heureux, surtout pour les plus récents. Une grand-mère qui perd la tête, un grand-père qui parle de suicide. Parvenir en pleine forme jusqu’à soixante-dix ans pour ça. A quoi bon !

* * *

Seul dans son lit, il pleure. Il pleure sur elle, il pleure sur lui. C’est la première fois qu’elle n’est pas à ses côtés. Il sait qu’elle n’est pas bien loin, juste là, à l’hôpital de la ville, qu’il peut aller la voir aussi souvent qu’il le souhaite mais ce n’est pas pareil. Cela ne sera plus jamais pareil.
Il pleure sur ce manque de chance, en veut à la vie ; il pleure parce qu’il avait cru pouvoir s’en sortir et ne jamais la mettre là-bas. Il s’en veut, il lui en veut aussi de leur avoir fait ça. Ils auraient pu être si heureux pour leurs vieux jours.
Oui, il a beau se répéter que ce n’est pas sa faute, la pauvre, qu’elle avait été une femme bonne et courageuse, qu’il n’avait jamais rien eu à lui reprocher, il lui en veut quand même. Elle aurait pu faire un effort pour échapper à cette Alzheimer de malheur !
Tout avait commencé doucement, imperceptiblement, si insidieusement qu’il avait été presque impossible de s’en apercevoir.
D’abord, les petits oublis, les objets « perdus » puis retrouvés en des endroits pittoresques. Les difficultés de langages, les sautes d’humeur lorsqu’elle prenait conscience que quelque chose ne tournait pas rond.
Et puis il y avait eu ce jour, ce retour de chasse où il était rentré avec un camarade de battue et où il l’avait trouvée là, amorphe, assise sur une chaise. Pas de table, pas de repas. Tout était devenu évident.
Involontairement était venu le début de la honte pour lui, la honte du regard des autres, des rumeurs et des moqueries derrière son dos. La peur aussi de rentrer et de retrouver la maison sans dessus dessous ; voire incendiée par oubli du gaz. La peur de ne pas la retrouver ce jour où un voisin l’avait récupérée errant à travers les rues.
Il pense qu’il aurait pu tenir, qu’il aurait pu accepter beaucoup de chose, mais lorsqu’elle était devenue incontinente, il avait craqué. C’était en fait la goutte qui avait fait déborder le vase. Il n’en pouvait plus moralement et physiquement de cette tension quotidienne ; à son âge.
Il sent que le sommeil ne viendra pas ce soir. Qu’il va passer la nuit et sûrement beaucoup d’autres encore à ruminer, à regretter, à en vouloir à cette vie si ingrate. Rien n’aura jamais été simple, il lui aura fallu toujours se battre, jusqu’à son dernier souffle, pour arracher de courts moments de plaisirs à la grisaille quotidienne.
Finalement l’hôpital n’a rien changé, il ne se sent pas soulagé, pas apaisé. Mais il sait que sa tranquillité n’est pas loin ; elle est à quelques mètres de lui, accrochée au mur. Il va tenir le plus longtemps possible, par pour lui mais pour ses enfants, ses petits-enfants, et quand il n’en pourra plus, quand il sentira que le terme de voyage, le temps du repos est enfin arrivé, il ira la décrocher sa solution, son amie de tant de partie de chasse, témoin de bien-être éphémères. Il ira la décrocher et alors, enfin il pourra se reposer ; pour toujours...

5
Voilà ! C’est fini. Je suis sur l’autoroute. Je vais retrouver ma petite famille et je sais que là-bas ça ira mieux. Loin des lieux de souvenirs tout est différent, la mémoire et la conscience du réel s’arrangent. La mort sera moins proche. La vie me semblera même normale, comme pendant une période entre deux visites chez lui. Comme s’il était toujours là !
Il sera toujours là.
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