Autodétermination sexuelle

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Passionné par la science-fiction, J'aime la critique et le sombre. Chaque mot est choisi avec précision, Pour éveiller en vous l'étrange de l'ombre. Je suis en train d'écrire des romans de  [+]

Cela fait maintenant des centaines d’années que le système d’autodétermination sexuelle est en vigueur dans le monde. Nous naissons sans sexe ni attribut sexué, donc pas de poitrine, pas d’appareil reproducteur, pas de glotte, pas de hanches ou courbes particulières, rien. Même la voix de chacun d’entre nous est la même, pour éviter de considérer une voix légèrement plus aiguë comme étant féminine.
Cette altération est réalisée lorsqu’un bébé est conçu par ses parents. Ils ont l’obligation de prévenir l’État de leur procréation pour que l’embryon soit extrait, génétiquement modifié en laboratoire, puis placé à nouveau contre la paroi utérine.
Arrivés à l’âge de dix-huit ans, nous sommes convoqués par un organisme d’État pour choisir notre sexe de façon permanente. Des méthodes similaires à la thérapie génétique sont utilisées pour altérer notre corps et faire ainsi apparaître l’appareil reproducteur du sexe choisi, mais aussi toutes choses qui caractérisent généralement une personne de ce sexe, comme la glotte chez l’homme ou la poitrine chez la femme.
Au tout début, il fallait prendre rendez-vous lorsque l’on s’était décidé à choisir. On pouvait donc ne jamais contacter l’organisme d’État si l’incertitude nous rongeait, et rester avec l’asexualisation physiologique toute sa vie. Mais le gouvernement s’est inquiété de cela lorsqu’il a constaté un taux de natalité en chute libre. Ça pouvait s’expliquer par le simple calcul mathématique suivant : plus un individu choisissait son sexe tard, moins de temps il aurait pour concevoir un enfant.
Les études scientifiques disent tout de même que cette période, où nous pouvions ne jamais nous décider, était celle où les troubles de l’identité étaient les plus faibles, suivie par l’époque où l’autodétermination sexuelle n’existait pas encore. Étonnant, n’est-ce pas ? Comment le fait de pouvoir choisir son sexe peut-il créer plus de problèmes intérieurs alors que ce système a été créé pour corriger cela ? En réalité, les chercheurs ne mettent pas en cause le concept de base, mais plutôt la pression qui est exercée sur l’individu. À dix-huit ans, il faut choisir, et rare sont ceux qui savent réellement ce qu’ils veulent être. Sans pouvoir tester, expérimenter et se rendre compte de ce qui nous convient et ce qui nous dérange, il ne nous est pas possible de choisir en sachant ce qui nous attend. De plus, sans appareil reproducteur ni hormones, la découverte de notre corps ne se produit jamais, et notre identité sexuelle est alors hautement altérée. Sans oublier que le fait que nous passions la plupart de notre temps avec des personnes de notre âge, que ce soit à l’école ou pour jouer, et que ces individus sont tout aussi asexués que nous, alors notre intérêt pour un genre ou un autre est littéralement nul.
Tout cela engendre, au moment de devoir choisir ce qui conditionnera le reste de notre existence, un stress d’une intensité sans égal. De plus, rare sont ceux qui comprennent réellement le choix qu’ils ont à faire. Mais, une autre pression vient s’ajouter à tout cela, et probablement la pire : le statut de l’homme et de la femme dans notre société.
Beaucoup de parents pensent que pour que leur enfant soit heureux, il faut qu’il réussisse dans la vie, au sens capitaliste du terme. Ainsi, ils cherchent à imposer à leur progéniture les choix qu’ils pensent être les meilleurs pour eux. Nombre d’entre eux considèrent qu’avoir les meilleures notes à l’école est un prérequis pour trouver, plus tard, un bon travail, et ainsi, gagner beaucoup d’argent, comme si cela était important pour leur bonheur. Et il en va de même pour le sexe. Beaucoup de parents disent à leur enfant, en fonction de la culture de leur pays, quel sexe ils devraient choisir pour optimiser leurs gains lorsqu’ils seront plus grands. Le discours moralisateur de ces adultes sur les jeunes est suffisant pour que certains choisissent un sexe non pas par reconnaissance dans cette identité, mais par pression sociale.
Ainsi, en Chine, le nombre de personnes avec un appareil reproducteur masculin atteint quatre-vingt-dix pour cent. Finalement, le féminicide infantile que subissait ce pays avant le système d’autodétermination sexuelle s’est transformé en « choix » au moment de la sélection. Évidemment, il est difficile de parler de choix dans ce cas de figure, car, si vous décidez d’être une femme, votre vie sera bien plus misérable que si vous optez pour le sexe masculin. Il est tout de même étonnant de constater que la qualité de vie d’une personne puisse dépendre à ce point d’un appareil reproducteur, et cela n’est, à première vue, basé sur aucune logique défendable. Mais quelque chose d’intéressant s’est produit dû à ce déséquilibre : la revalorisation progressive de la femme. Maintenant qu’elles ne sont plus que dix pour cent, elles se retrouvent en position de force pour choisir qui aura le droit de transmettre son code génétique et assurer sa descendance. Les observateurs pensent que dans les années qui vont suivre, le sexe féminin sera bien plus sélectionné, créant ainsi un nouveau pseudo-équilibre.
Quant à notre pays, l’équilibre a été maintenu grâce à l’image d’élégance et de beauté qu’inspire la femme et les avantages économiques et de respect conférés à l’homme. Certaines personnes considèrent maintenant que si nous abolissons les inégalités hommes-femmes, alors nous créerions un déséquilibre dans le choix des sexes, car, d’après eux, plus personne n’aura d’intérêt à devenir un homme.
Alors que le système d’autodétermination du sexe a été instauré pour donner aux personnes qui souffraient de leur identité sexuelle la possibilité de choisir le plus tôt possible pour être heureux le restant de leur vie, cela a été corrompu par les pensées utilitaristes et économistes. On ne choisit plus son sexe pour vivre en paix avec soi-même, mais pour être accepté dans la société et optimiser ses revenus.
À l’école, nous utilisons le genre impersonnel, qui est le même que le masculin. On dit « il » lorsque l’on n’identifie pas le genre du sujet, alors, certaines personnes sont habituées à être appelées par un « il », et se retrouvent, par effet miroir, à se catégoriser comme un homme. On leur dit « il », alors ils sont des « ils ». À cause de cela, devenir une fille nécessite de passer par une période de confusion où le « il » devient « elle », et les adjectifs ainsi que les verbes au participe passé prennent un « e ». Par conséquent, à cause de l’ambiguïté entre genre neutre et genre masculin dans la langue, étant donné que le changement est brutal, devenir une femme entraîne plus de difficulté que de devenir un homme. Il faut aussi noter que, pour une femme, faire référence à son enfance ingenrée est parfois déroutant. Doivent-elles parler d’elles au féminin ou au genre neutre ? Pour un homme, grâce à cette ambiguïté linguistique, il n’y a pas ce type de d’interrogation, facilitant la transformation sexuelle.

L’heure fatidique arrive. Je suis supposé choisir mon sexe, mais je n’ai aucune idée de ce que je veux être. Sans expérience ni hormone, je ne sais même pas ce que ça fait que d’être sexué, de ressentir du désir et du plaisir charnel. Tout ce que je sais, c’est que si je choisis l’un, je serai payé dix-neuf pour cent moins, avec des difficultés à trouver du travail à cause de la probabilité de tomber enceinte, et que si je sélectionne l’autre, je serai désavantagé pour la garde des enfants et on ne me prendra pas au sérieux lorsque je chercherai de l’aide si je subis des violences conjugales ou des agressions sexuelles. La quasi-totalité des SDF qui dorment dans les rues sont des hommes et deux femmes sur mille subiront une tentative de viol.
Le choix est difficile et, présentées comme ça, aucune option ne me donne envie.
La première question sur le questionnaire qu’on me demande de remplir est : « Qui êtes-vous ? ». Dessous, se trouvent « Un homme » et « Une femme ». Il n’y a pas de troisième choix.
La deuxième question est : « Par quel sexe êtes-vous attiré(e) ? ». Les réponses possibles sont les mêmes que pour la première question.
Et si on n’est attiré non pas par un sexe, mais par un genre, ou une personnalité, ou par un simple aspect physique comme la longueur des cheveux ? Pourquoi devrais-je m’identifier par quelque chose de si binaire ? Pourquoi devrais-je m’identifier tout court ? L’amour, n’est-ce pas quelque chose de plus subtile que ça, quelque chose qui transcende la logique et la morale ? Je suppose qu’il n’est question, ici, que de l’attirance physique.
Cette dernière question parait étrange dans un questionnaire destiné à choisir son sexe, car on serait tenté de penser que cela n’a aucun rapport avec les attributs que nous allons recevoir, mais, en réalité, ça a son importance. Si je décide d’être une femme qui aime les hommes ou une femme qui aime les femmes, les contacts physiques lors des ébats amoureux ne seront pas les mêmes. Ainsi, le réseau de nerfs sensibles, lié aux zones érogènes, sera différent suivant notre sexe et celui des personnes qui nous attirent.
Mais cette altération-là a fait polémique à une époque, car certaines zones avaient été oubliées lors de la transformation, empêchant parfois de ressentir le plaisir que nous étions supposés avoir. Heureusement, depuis, cela a été corrigé, mais de nombreuses personnes ont dû vivre sans connaître tout ce que leur corps aurait pu leur faire ressentir. Des expériences de vie hautement atrophiées par une simple erreur technique.
Je rends ma feuille. Le scientifique la lit, puis il me regarde d’un air réprobateur en me disant :
— Vous ne pouvez pas cocher toutes les cases.
— Alors je n’en cocherai aucune.
— Si vous ne répondez pas correctement au questionnaire, alors vos parents choisiront pour vous.
— Mais, je ne peux pas y répondre correctement, vous n’avez pas mis le choix qui me correspond.
Il regarde à nouveau la feuille avant de me demander :
— Lequel ?
— Le choix de ne pas avoir à choisir.
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