Autant en emporte Beckett

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Suzanne Dailand écrit depuis sa plus tendre enfance. Auteur au succès incertain, elle a, un jour de décembre, laissé tomber ses études sur " les styles littér aires qui marchent" pour se  [+]

Image de Automne 2012
1. Bye-bye Columbia

Diplômé avec mention de l’université Columbia, Beckett se lança dans la rédaction d'un essai consacré à l'influence de Marcel Proust et de ses madeleines sur le régime alimentaire de Daffy Duck. L’entreprise tourna au désastre. L’ouvrage avait bien été traduit en quinze langues, mais toutes inconnues à ce jour. Loin d’abdiquer, Beckett reprit la plume pour écrire ce qu’il annonça comme le grand roman qui manquait à la littérature américaine. Beckett, dont le sixième sens était très développé ­­­ – une chance pour lui qui avait égaré les cinq autres dans un taxi – affirma que, cette fois-ci, le « succès » serait au rendez-vous. Son éditeur apprit la nouvelle et s’envola pour l’Amérique latine.
Après de longs mois de travail, Ô temps, emporte le vent parut enfin en librairie. Le livre fut mal accueilli par la critique qui lui reprocha une étrange parenté avec l’œuvre de Margaret Mitchell. Beckett se défendit de l’avoir plagiée mais on retrouva chez lui la moustache de Clark Gable. Humilié, Beckett s’enferma dans un distributeur automatique de boissons chaudes de Wall Street. Il y resta trois années comme « café lyophilisé non sucré ». À sa sortie, il sombra dans le désespoir en constatant que ses vêtements étaient démodés.
Au moment où il décida de s’immoler par le feu, Beckett fit la connaissance d’un certain Heinrich, un passant qui lui proposait son briquet. Finalement, Beckett renonça à mettre fin à ses jours et brûla le chapeau de son bienfaiteur. Cet incident clos, les deux hommes en rirent, puis ouvrirent un petit commerce de notaires empaillés.
Beckett venait ainsi de dire adieu à l’écriture et à ses angoisses. Il s’empressa d’aller porter la bonne nouvelle à ses parents qui lui firent gentiment remarquer que ses études leur avaient tout de même coûté la modique somme de 32 500 dollars. Il ne resta pas pour dîner.

2. Retour à Columbia

Quatre années s'étaient écoulées depuis que Beckett avait quitté Columbia. Il y revint à l'invitation de son ancien professeur, David Mankoff, qui devait être récompensé ce jour-là pour l'ensemble de sa brillante carrière.
Jeune universitaire prometteur, Mankoff avait rédigé une thèse très remarquée sur Les fluides liquides et tous les autres bidules qui coulent, fuient et mouillent. Il enchaîna ensuite les articles et les conférences à travers le pays, se déplaçant exclusivement en pirogue.
Beckett s'était toujours senti très proche de Mankoff, l'infatigable chercheur aux nombreuses publications et à la renommée internationale. Il en éprouvait un peu de jalousie, lui dont les rares écrits furent raillés par une critique impitoyable, lui qui se rêvait en auteur capable de fulgurances, à la manière d'un Joey Bishop : « Mon médecin est génial. N'ayant pas les moyens de me faire opérer, il a retouché mes radios. » Il avait tout essayé mais rien ne sortait de son cerveau stérile. C'était ainsi. Alors, il se consolait en songeant aux génies inutiles.
Prenons l'exemple de ce grand vulcanologue, Baldus Blop, adulé par ses étudiants, admiré de ses pairs, qui, après de longues années de recherche, mit au point un ingénieux modèle mathématique permettant de prévoir à coup sûr toute éruption volcanique. Blop avait étudié avec le plus grand soin un volcan actif du sud-est asiatique et était parvenu, avec force détails (842 pages, 446 graphiques, 232 calculs et fractions), à la conclusion que tout volcan présentant les mêmes caractéristiques que celui-ci entrerait un jour en éruption et dans les mêmes conditions. De quoi, et c'était là tout l'intérêt de la recherche, prévenir les coulées de laves et leurs terribles conséquences pour les populations alentour. Ce n'est que plus tard, une fois ses bourses universitaires consommées, trois tours du monde effectués, qu'il ajouta à sa remarquable étude une annexe d'une page précisant, qu'après avoir visité les volcans de la planète, aucun ne présentait les caractéristiques de son volcan, ce qui rendait ipso facto son travail caduc. On n'entendit plus jamais parler de lui.
Finalement, c'est le cœur léger, rassuré sur sa propre existence, que Beckett prit place pour assister à la cérémonie organisée en l'honneur de son ancien professeur.

3. La cérémonie

Tandis que les interlocuteurs se succédaient à la tribune pour louer les mérites du professeur Mankoff, Beckett remarqua à côté de lui un visage familier, qu'il ne parvint cependant pas immédiatement à identifier. Mais oui, il s'agissait de Carole Shampton ! La fille pour qui il avait eu le béguin lorsqu'il était étudiant. Il faut dire que la belle Carole avait beaucoup changé. C'était dorénavant un homme, répondant au doux nom de Francis, comme il l'apprendrait plus tard.
Cette révélation plongea Beckett dans un abîme de perplexité. Il savait que ce phénomène de changement d'identité était répandu à l'université, un milieu sous l'emprise d'une jeunesse exaltée, ouverte sur toutes les nouvelles modes et tendances. Ce n'est pas qu'il trouvait à y redire, mais il savait aussi les problèmes engendrés par ces infidélités faites à Dame Nature.
Il n'était pas toujours en effet facile pour un étudiant de se retrouver face à un professeur que l'on avait pris pour habitude d'appeler « Monsieur », et de le complimenter l'année d'après sur sa coiffure. D'ailleurs, lorsque Paul Brady, la cinquantaine, fumeur invétéré de cigares, poilu comme un singe, réapparut après les vacances d'été, les jambes et le torse rasés, sous le nom de mademoiselle Fleur Brady, l'université dut embaucher en urgence deux psychologues supplémentaires.
Et que dire de ce triste épisode où, après avoir rejoint la gent féminine, le professeur Martine Jones se rendit compte de son erreur, changea à nouveau d'identité pour redevenir Marc Jones, mais sans pouvoir récupérer ses organes génitaux d'origine, qu'une certaine Debby Lint, devenue Robert Lint, refusa de lui restituer. Un épisode d'autant plus douloureux que Martine/Marc et Debby/Robert partageaient le même bureau au sein de la même université. Cette situation était devenue intenable, surtout lorsqu'on apprit que Martine ou Marc (je ne sais plus où j'en suis) passait ses journées un cutter à la main, ce qui rendait son (sa) collègue légèrement insomniaque, s'interdisant toute petite sieste après l'heure du déjeuner.
Alors, la nouveauté, pourquoi pas, mais à petite dose se dit Beckett, qui abandonna par là-même toute idée de glisser un regard de plus à ce cher Francis. Bref, avec tout cela, il venait de perdre le fil des discours qui s'enchaînaient à la tribune.

4. Oh, le joli prix !

Beckett recouvra ses esprits au moment où le professeur Mankoff reçut des mains du doyen, et sous un tonnerre d'applaudissements, le Prix d'Excellence de l'université Columbia. Il consistait en un joli saladier en plastique vert anis, orné de deux lisérés de couleur mauve du meilleur effet. Ce saladier avait une histoire extraordinaire, mais puisque personne ne s'en souvenait, personne n'en parlait.
C'est avec émotion que David Mankoff prit alors la parole pour remercier la vénérable institution de l'honneur qu'elle lui faisait. Toutefois, il se demanda s'il en était digne, ce qui dans sa bouche n'était pas une simple formule de style, comme chacun put rapidement le constater.
David Mankoff révéla qu'il était totalement incapable d'expliquer en quoi consistaient ses recherches, non qu'il fût sénile, mais parce que tout ce qu'il avait écrit lui avait été dicté par sa femme de ménage, Consuela Suarez, une mexicaine de soixante-quatre ans, illettrée, sans papiers, qu'il hébergeait. Elle était venue un jour, il y a bien longtemps, pour faire le ménage, et était restée depuis à son service. Comme la maison était petite et que son travail lui prenait peu de temps, la généreuse Consuela mit à profit ses longues périodes de pause pour lui donner deux trois idées puis quatre, cinq... et ainsi de suite. Au fil des années, c'est elle qui souffla à Mankoff l'ensemble de son œuvre. Il était très fier d'elle et demanda à l'assistance d'avoir une pensée amicale pour cette brave femme, actuellement occupée chez lui à repriser ses chaussettes.

Pendant que le public applaudissait à tout rompre, le doyen semblait comme statufié, ne parvenant pas à se départir d'un étrange rictus.
Dans l'euphorie du moment David Mankoff reprit la parole pour avouer que « Mankoff » n'était pas non plus son nom, mais celui d'un garçon brillant avec qui il partagea jadis sa chambre d'étudiant, lequel s'étouffa avec un bretzel quelques semaines avant de soutenir sa thèse. C'est alors qu'il eut l'idée de se faire passer pour lui, adoptant sa coiffure avec la raie au milieu, initiative couronnée de succès puisqu'il obtint le grade de docteur ; le travail de feu son camarade trouvait ainsi une seconde vie, et les portes de l'université s'ouvraient à lui, l'autorisant à effectuer la belle carrière que l'on sait.
Alors que le corps du doyen se balançait au bout d'une corde, Mankoff brandit le saladier au-dessus de sa tête, tel un trophée, devant une foule en délire. Il eut droit à une magnifique standing ovation d'une vingtaine de minutes. Il invita ensuite chacun à se diriger vers le cocktail, tandis que les huissiers s'affairaient à décrocher le doyen dont l'attitude odieuse se verrait sévèrement critiquée le lendemain dans le journal de l'université.

5. Le cocktail

Lors du cocktail, Beckett fit la connaissance du professeur Zucker, titulaire de la chaire d'Histoire des Etats-Unis. Zucker s'était rendu célèbre en redéfinissant les canons de l'enseignement de cette noble matière. Une véritable révolution ! Il mêlait astucieusement, et avec un total anachronisme, faits avérés et faits imaginaires, alternant l'étude des personnes réelles et des personnages de fiction. On pouvait ainsi croiser dans ses cours Abraham Lincoln en grande discussion sur la question de l'esclavage avec un Bob l'éponge médusé, ou encore George Washington déclarant sa flamme à Cendrillon. Le professeur Zucker avait théorisé l'idée selon laquelle la fiction est bien réelle et, par voie de conséquence, se confond avec notre histoire. Sa renommée était telle que le Centre de Recherche Psychiatrique de l'Illinois avait posé une option sur son cerveau. Et le bruit courait même, au sein de l'université, que certains de ses collègues étaient d'ores et déjà à la recherche d'un bocal contenant du formol, tandis que d'autres se documentaient sur les différentes techniques de trépanation. À l'évidence, il n'avait pas que des amis, mais n'était-ce pas là le sort réservé aux pionniers ?
Ce n'est pas que sa compagnie fût désagréable, mais Beckett vit approcher un verre à la main son mentor, David Mankoff, qu'il s'empressa d'aller saluer et féliciter. Ce dernier ne cacha pas sa surprise de le voir, tant il est vrai qu'il ne l'avait jamais invité ; c'est sa femme qui s'était chargée des invitations et, tête en l'air qu'elle était, lui avait fait parvenir un carton par erreur. La tension était palpable. Pour sortir de cette impasse, Beckett proposa à Mankoff de ne pas toucher au buffet ; il put alors rester, sous réserve de consigner sa promesse par écrit. Un avocat qui se trouvait sur place valida le document et la soirée reprit son cours normal.
Beckett était en tout cas ravi que son ancien professeur l'ait reconnu. Mais comment aurait-il pu oublier cet étudiant qui lui posait systématiquement des questions calamiteuses ? Un étudiant étranger à la beauté des fluides qui mouillent, qui se dirigerait l'année d'après en littérature pour aller pourrir la vie d'autres collègues. Oh que non, Mankoff ne l'avait pas oublié !
Alors que les invités quittaient un à un la salle de réception, Mankoff remarqua que Beckett était toujours là. Il se dit qu'il avait peut-être été trop dur avec ce pauvre goy, qui avait tout de même traversé le pays pour lui. Pour se faire pardonner, il retourna le voir et l'invita à venir passer la soirée chez lui, regrettant aussitôt sa mansuétude.

6. Une soirée chez Mankoff

En arrivant chez le professeur Mankoff, Beckett constata que ce dernier habitait effectivement, comme il l'avait mentionné dans son discours, une petite maison. Le plafond de chaque pièce n'excédait pas un mètre vingt de hauteur, ce qui obligeait ses occupants à se déplacer accroupis. Mankoff reconnut que le jour où il avait visité les lieux, il aurait dû être plus vigilant, mais ce « détail », comme il se plaisait à le nommer, ne lui avait pas alors sauté aux yeux. Il y voyait aussi des avantages, comme les économies réalisées en matière de papier peint, sans compter que marcher de la sorte était excellent pour la circulation sanguine, même si tous ses pantalons étaient froissés. Comme il était déjà tard, Mankoff proposa à Beckett de rester pour la nuit.
La petite chambre dans laquelle il se retira était charmante, décorée avec goût. Beckett fut cependant intrigué par la vue d'un homme assoupi sur son lit. Il descendit l'escalier pour en informer le professeur, mais celui-ci dormait déjà. Il remonta alors dans la chambre, pour constater que l'homme avait disparu. Sans doute avait-il été victime d'une hallucination.
Le lendemain, à son réveil, Beckett conta à Mankoff sa petite mésaventure. Le professeur n'en fut pas étonné car lui aussi avait surpris en plusieurs occasions un inconnu dans son propre lit. Un jour, il vit même des enfants en train de jouer dans la salle à manger. À la réflexion, il se demandait si la maison n'avait pas été louée à plusieurs familles en même temps par un agent immobilier étourdi. Pour en avoir le cœur net, il appellerait dans la semaine l'agence de location de MM. Louche, Véreux & associés.
Pendant qu'ils prenaient leur petit-déjeuner, servi par l'adorable Consuela, Mankoff demanda à Beckett ce qu'il était devenu depuis sa sortie de l'université. Pas grand chose à vrai dire : une carrière d'écrivain avortée, des petits boulots plus ou moins gratifiants, mais toujours l'espoir de faire quelque chose de mémorable ! En disant cela, il se leva d'un bond énergique, pour se fracasser la tête contre le lustre de la cuisine.
Il était à présent allongé sur le sol, inconscient. Du sang coulait de son crâne abîmé, mais pas assez pour considérer qu'il fût mort et bon à être enterré dans le jardin. Mankoff reposa alors sa pelle et appela les urgences.

7. L'hôpital

Beckett fut admis à l'hôpital de la Guérison miraculeuse, au sein du service du professeur Phil de Nylon. L'hôpital, initialement dénommé Saint-Paul, avait été rebaptisé de la sorte par ses anciens patients, considérant qu'ils devaient leur guérison plus à un miracle qu'à la qualité du personnel hospitalier. Parmi les médecins, le professeur Phil de Nylon – dont la rumeur laissait entendre qu'il ne s'agissait pas de son vrai nom mais d'un pseudonyme destiné à échapper à toute poursuite judiciaire – était le seul capable de citer au moins une obligation du Serment d'Hippocrate, ce qui lui valait l'estime de tous et surtout des élèves infirmières. Il s'agissait d'un médecin enthousiaste, à la prise de décision sûre et rapide, et le moins coûteux de tous grâce à son fameux forfait « anesthésie allégée ». C'était une expérience unique pour les patients, faisant passer la Tour de la terreur des parcs Disney pour une attraction gérontologique.
Tandis qu'il discutait avec Mankoff du cas Beckett, ce dernier reprit connaissance. S'il avait perdu beaucoup de sang, la blessure n'était que superficielle et il pourrait rapidement sortir de l'hôpital. En attendant, il ne savait plus qui il était, victime d'un dédoublement de personnalité. Il se prenait pour Hans Schwarzkopf, le roi du brushing des stars, et insistait pour qu'on lui amène sur le champ Katie Holmes afin de lui refaire les boucles. Face à cette demande insolite, Mankoff paniqua, vu qu'il ne connaissait pas le numéro de la star. Que pouvait-il faire ? Phil de Nylon le rassura, lui expliquant que ce genre de phénomène était courant après pareil traumatisme et, fort heureusement, passager. Ce que le médecin ne parvenait pas en revanche à s'expliquer, c'était la présence de tous ces coiffeurs. À une époque, on se réveillait en se prenant pour le Pape ou Napoléon. Aujourd'hui, il n'y avait plus que des « mèches rebelles », comme on les appelait dans le service. Rien que ce jour, l'hôpital hébergeait trois Franck Provost, quatre Jean-Louis David, et, avec Beckett, deux Hans Schwarzkopf, sans compter les indépendants. Le phénomène était tel que la direction de l'hôpital envisageait sérieusement de supprimer quelques lits pour les transformer en studios de création.
Soudainement la mémoire revint à Beckett, qui vit par là-même s'envoler le fol espoir de passer une journée en compagnie de Katie Holmes. Il était bel et bien Beckett, un homme insignifiant, jouant de malchance, qui n'avait jamais rien fait de sa vie. Cela devait changer ! Il se leva, prit ses affaires, salua ses visiteurs et s'empressa d'aller prendre le train pour Cleveland afin de retrouver ses parents qui lui manquaient terriblement.

8. Le retour du fils prodigue

De la gare de Cleveland, Beckett prit un taxi et arriva en bas de l'appartement de ses parents. Il ne les avait pas vus depuis bien longtemps, depuis le jour où ils furent contraints de vendre leur belle propriété de centre-ville pour payer ses études. Bientôt il les rembourserait, « au centuple même », assurait-il à son père qui refusait de le laisser entrer. Sa mère, plus indulgente, lui parla un quart d'heure à l'interphone avant de lui souhaiter une bonne nuit. Seul dans le hall de l'immeuble, Beckett se promit qu'il reviendrait.
En attendant, il se rendit chez Aby Wright qui logeait non loin de là. Aby était sa meilleure amie d'enfance. Mais après toutes ces années, le reconnaîtrait-elle ? Il eut la réponse lorsqu'elle lui sauta au cou : elle venait de le prendre pour quelqu'un d'autre, un garçon rencontré sur internet quelques heures auparavant dont elle attendait la visite imminente. Le malentendu dissipé, elle se montra chaleureuse, bien que moins démonstrative. Elle lui proposa un verre d'eau et ils restèrent assis l'un en face de l'autre, sans se parler, une dizaine de minutes. Aby constata avec plaisir que la compagnie de Beckett était toujours d'un ennui mortel. Pour sûr, il n'avait pas changé. Elle en revanche s'était métamorphosée, devenue une belle jeune femme pulpeuse, entièrement refaite. En admirant sa poitrine, Beckett se demandait comment autant de silicone pouvait tenir dans un si petit corps sans le faire exploser.
Elle indiqua à Beckett qu'il ne pourrait malheureusement pas rester, ce qu'il avait compris. Elle profita néanmoins de sa présence éphémère pour solliciter son avis éclairé à propos de son curriculum vitae, également refait. C'était pour travailler dans un grand magasin, comme vendeuse au rayon lingerie. Tu m'étonnes, songea-t-il. Après une rapide lecture, néanmoins attentive, il lui conseilla de retirer le mot nymphomane de la rubrique « hobby ». C'est un concept à manier avec précaution, lui expliqua-t-il. Elle le remercia et comprit enfin pourquoi elle n'eut jamais de réponse de la coopérative des Sœurs de la Miséricorde où elle avait postulé pour vendre des confitures.
L'heure tournait et il était temps à présent pour Beckett de prendre congé. Elle le serra une dernière fois dans ses bras et lui souhaita bonne chance. Il lui en faudrait. Il se retrouvait seul, ne sachant où aller.

9- Bye-bye Beckett

Tout à ses pensées, Beckett traversa la rue sans regarder. Et se fit renverser par un chauffeur de bus ivre. Comme le chauffeur était à pied, la collision ne présenta aucun caractère de gravité. Il se releva et fut alors percuté par un corbillard d'occasion. Un choc terrible !
Tandis que les secours s'agitaient autour de son corps inerte, il eut l'étrange sensation d'assister à la scène. Lui qui traversait l'existence en spectateur, était devenu le spectateur de sa propre vie, de ce qu'il en restait. À mesure que le désespoir gagnait les secouristes penchés sur sa pauvre dépouille, il se sentait comme irrésistiblement attiré vers le ciel. Il avait une âme ! Et elle se dirigeait vers l'au-delà, à la rencontre du Père éternel. Bientôt il aurait toutes les réponses aux questions qu'il s'était toujours posées. Mais, au fait, quelles étaient-elles ?

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Bernadette Lefebvre · il y a
Hoo ce fût intense cette lecture ......il y a même un lieu cité qui fît battre mon coeur !......un peu plus vite.
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L'Alouette · il y a
Vraiment plaisant :)
Y aurait'il une morale à cette histoire ?... ;)

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Lucile Sempere · il y a
Je découvre Beckett que maintenant, grâce au hasard de la recherche Short édition.
Quel plaisir à lire! Je voulais quelques chose qui me change, chose faite. C’était Génial

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Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Euriel · il y a
super ! j'ai adoré la chute !
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Utilisateur désactivé · il y a
un plein d'humour pour un final en grande pompe.
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Pascaldu du · il y a
absurde bonheur de la cruauté de la vie, texte bien sentit avec le brin de noirceur bien caractéristique de notre époque
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Edgard Tep · il y a
Humour, mais aussi construction en boucles. un jeu avec le désenchantement.
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Bettie Toulouzet · il y a
Un texte complément barré comme je les aimes ! (et sois dit en passant un des meilleurs textes humoristique qu'il m'ai été donné de lire ici ! ) Magnifique
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Pierrine Peyron · il y a
So funny ! I love it ! Je vote et je vous invite à lire " JE est un autre " en TTC

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