Aurélia et la vermine

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En compétition

Ingénieur de profession, je suis passionné de lecture et d'écriture depuis l'enfance. J'écris toutefois davantage de partitions que de textes depuis que j'ai commencé la pratique du piano et de  [+]

Image de Automne 2020

Aurélia se souvenait parfaitement du jour où ils étaient arrivés. C’était une journée en apparence comme toutes les autres, un jeudi matin d’un mois de novembre. Pourquoi et comment ils étaient apparus, elle n’en avait pas la moindre idée. Elle avait eu l’occasion, les premiers temps, de repasser cent fois dans sa tête tout ce qu’elle avait fait durant les jours qui avaient précédé leur venue, mais elle n’y avait pas trouvé le moindre indice. La veille, elle s’était rendue au lycée comme tous les jours, et avait passé beaucoup de temps à lire le soir, mais ce n’était là rien qui sorte de l’ordinaire. Elle avait dîné avec ses parents d’un filet de poisson et de lentilles, un plat parfaitement commun chez eux, et qui ne l’avait étonnée d’aucune manière, ni au goût ni à l’aspect. Elle était allée se coucher de bonne heure, sans rien avoir senti de particulier. Alors, elle ne l’expliquait vraiment pas, mais au matin ils étaient là.
Les rats.
Il y en avait neuf – deux blancs, trois gris et quatre bruns. Le plus petit semblait à peine sorti de l’enfance, et devait mesurer une dizaine de centimètres de long ; le plus gros aurait dépassé de sa paume si elle l’avait pris dans sa main. Tel que s’étaient déroulées les choses, Aurélia n’avait pas essayé de les mettre dans sa main ; elle avait bondi sur son lit en les regardant avec des yeux écarquillés par l’incrédulité et un vague sentiment d’horreur. Elle n’avait pas crié – elle s’était toujours sentie fière de son pragmatisme et de son calme, détestait les cris aigus des filles effrayées, et ne croyait de toute façon pas vraiment que la situation puisse être réelle – et avait longuement fixé les créatures. Les rongeurs l’avaient observée en retour, tout aussi calmement, la mettant profondément mal à l’aise.
Aurélia s’était pincée sans trop y croire, puis avait calculé de tête le produit de vingt-trois par huit auquel elle avait retranché quarante-deux. Les deux tests n’avaient laissé aucune place au doute : elle était bien réveillée. Abandonnant à plus tard toute tentative de justification de la présence des rats au pied de son lit, elle s’était avancée jusqu’à l’autre extrémité du lit sans les quitter des yeux, puis avait prudemment posé un pied nu sur le sol. Les rongeurs avaient aussitôt couru vers elle, leurs petites pattes grattant le parquet à chacun de leurs pas, et l’avaient encerclée. La jeune fille avait retenu de justesse un cri au moment où elle avait senti la fourrure d’un gros rat gris lui effleurer les orteils. Elle s’était crispée, avait serré les dents, puis une profonde colère l’avait saisie. Se départant de son calme coutumier, elle avait hurlé aux rats de s’enfuir, et avait essayé de les chasser à coups de pied et de poing. Elle n’était parvenue qu’à se faire mordre au pouce, et les créatures velues s’étaient replacées autour d’elle dès qu’elle avait cessé de s’agiter.
Aurélia avait alors tenté de s’enfuir en courant et d’enfermer les rats dans la chambre, mais ils étaient trop rapides, et le temps qu’elle ferme la porte, ils étaient tous à ses pieds, étrangement immobiles, presque menaçants. Le découragement, la peur et l’incompréhension lui avaient mis les larmes aux yeux, et elle était restée encore longtemps immobile dans le couloir, sachant sans pouvoir l’expliquer qu’elle ne pourrait plus jamais se défaire des neuf rats.
La jeune fille avait averti le lycée qu’elle était malade et ne pourrait pas aller en cours. Elle était restée chez elle toute la journée, et avait essayé de cent façons différentes de piéger ou de chasser les rongeurs, mais rien n’y avait fait ; après s’être fait mordre pour la quatrième fois, elle avait abandonné. Elle avait désinfecté les plaies, mis des pansements, puis s’était effondrée dans un fauteuil du salon tandis que les créatures arpentaient lentement le tapis devant elle.
Les jours suivants s’étaient montrés très difficiles. La première épreuve avait été d’expliquer la situation à ses parents. Sa mère avait hurlé en voyant les rats, et s’était enfermée dans sa chambre. Son père avait réagi de façon moins extrême, mais il avait fallu qu’Aurélia lui explique longtemps pour qu’il commence à comprendre et accepter la situation. Il avait alors entrepris de calmer la mère d’Aurélia, et il lui avait fallu user de beaucoup de patience. Ils s’étaient finalement retrouvés tous les trois dans le salon, Aurélia installée un peu à l’écart avec les rats, ses parents à la table, et ils avaient essayé de comprendre et de décider quoi faire. Aurélia s’était sentie un peu mieux de pouvoir parler de tout ça.
Le lendemain, la mère d’Aurélia l’avait emmenée à l’hôpital. Là-bas, les infirmiers avaient essayé de chasser les bêtes, sans plus de succès qu’elle, et un médecin lui avait fait subir une batterie de tests sans rien découvrir d’anormal. On l’avait gardée sur place encore deux jours, dans une chambre individuelle pour d’évidentes questions d’hygiène, puis elle avait été libérée sans que personne y comprenne quoi que ce soit. À la fois déçue et soulagée, Aurélia était rentrée chez elle.
La jeune fille était retournée au lycée dès la semaine suivante, après avoir eu un entretien avec le proviseur. Celui-ci avait écouté les explications de ses parents en gardant un regard effaré sur les rats, avait pris d’une main tremblante le « document d’anomalie inexpliquée » que leur avait fourni le médecin, l’avait parcouru des yeux, et avait regardé à nouveau les rats. Il avait fermé les paupières bien fort, dans l’espoir évident de les faire disparaître, mais ils étaient toujours là quand il les avait rouverts, et il avait encore blêmi. Finalement, il les avait congédiés en déclarant qu’il allait prévenir les enseignants de la situation, d’une voix qui laissait clairement transparaître qu’il n’avait pas la moindre idée de la façon dont il allait leur exposer le problème.
Le retour d’Aurélia avait présenté beaucoup de difficultés d’organisation : il avait notamment fallu déplacer les tables de toutes les salles pour lui laisser un coin à l’écart des autres, afin qu’elle puisse suivre les cours sans qu’aucun autre élève ne se trouve trop près des rats, même s’ils ne se montraient pas agressifs tant qu’on les laissait en paix. En-dehors des cours, les élèves s’étaient mis à éviter Aurélia. Elle n’avait jamais été de ceux qui collectionnent les amitiés comme les enfants les billes, mais elle s’était trouvée brusquement très seule. Les gens la regardaient de loin, et personne n’approchait à moins de cinq mètres, par crainte que les rongeurs ne changent subitement de cible – personne, sauf Clément. Il avait été aussi choqué que les autres en voyant ses rats, mais il était le seul de ses amis qui était revenu vers elle après quelques jours. Elle lui en était reconnaissante, et leur amitié était devenue bien plus authentique, au point qu’elle considérait maintenant comme un bienfait d’avoir perdu ses autres amis. C’était peut-être juste une façon de se rassurer, mais il lui semblait qu’une amitié sincère valait bien plus que dix relations superficielles. En tout cas, c’était grâce à lui qu’elle parvenait le plus souvent à échapper à la mélancolie, lorsque les souvenirs lui venaient de sa vie d’avant – sa vie normale.

Plus le temps passait, et moins Aurélia pensait aux rats. En plusieurs mois, elle avait appris à les connaître aussi bien qu’elle connaissait son visage ou ses mains ; elle n’avait jamais essayé de les nommer, mais elle les différenciait sans la moindre difficulté. Les rongeurs ne faisaient pas grand-chose, à part rester près d’elle. Elle ne les avait jamais vus manger ou dormir, ni entendus faire le moindre bruit à part celui qu’ils faisaient avec leurs pattes en courant. Un scientifique était venu quelques jours pour les étudier, mais ils ne s’étaient pas plus laissé toucher par lui que par Aurélia, et il avait dû se contenter de les observer à distance après s’être fait mordre à son tour. Il avait conservé une expression perplexe tout le temps où il était resté, et Aurélia avait commencé à prendre peur que ses sourcils ne restent figés dans cette position un peu arquée ; elle avait fini par lui demander de la laisser, quand elle avait trouvé trop gênant qu’il se trouve toujours près d’elle. Il était parti en s’excusant, sans qu’elle sache si c’était parce qu’il l’avait dérangée, ou parce qu’il n’avait rien trouvé, rien pu expliquer.
Le scientifique avait été une exception : à part lui, personne ne voulait voir les rats de trop près ou entendre parler d’eux, comme s’il s’agissait d’un sujet trop gênant ou trop honteux pour l’aborder. En l’espace de six mois, à part pour Clément et ses parents, Aurélia était devenue presque invisible. Même les gens qui la voyaient pour la première fois ne jetaient qu’un bref coup d’œil inquiet vers ses rats avant de changer de trottoir pour l’éviter. Seuls les enfants pointaient du doigt les animaux qui grouillaient à ses pieds, mais les parents ne répondaient jamais à leurs questions. Du dégoût ouvert des premiers jours ou de cette indifférence presque complète, Aurélia ne savait pas ce qu’elle préférait. Mais elle ne se sentait pas d’autre choix que de se résigner à l’état actuel des choses, et poursuivait sa vie au mieux dans ces circonstances. Elle pouvait toujours parler avec ses parents, rire avec Clément, lire ses livres, marcher dehors… Sa vie était étrange, mais finalement pas si triste. 

Un matin qu’elle arpentait le chemin qui longeait le canal, profitant de l’air frais du début de printemps, elle entendit avec surprise quelqu’un s’adresser à elle.
— Vous êtes bien courageuse, d’exposer vos rats aux yeux de tous.
C’était un homme assis en tailleur sur un muret de pierre surplombant le cours d’eau qui lui parlait. Il avait une allure étrange, avec sa tête chauve et son visage souriant dont on ne parvenait pas à estimer l’âge ; il était sans doute plus vieux que son père d’au moins dix ans, mais il y avait quelque chose dans son regard qui le faisait paraître bien plus jeune.
— Que voulez-vous dire ? lui demanda-t-elle, le cœur battant un peu vite.
— Nous avons tous notre vermine, jeune fille. Mais bien rares sont ceux qui osent la laisser paraître.
— Je… Je ne comprends pas, répondit Aurélia, un peu effrayée sans savoir vraiment pourquoi.
— Je pense que si, fit simplement l’homme avec un sourire bienveillant. Le silence retomba un moment, Aurélia n’osant ni parler ni partir. Peu à peu, son inquiétude se dissipa, et elle sentit une certaine sérénité l’envahir, entourée par le calme de l’homme, le souffle léger de la brise et les clapotis de l’eau en contrebas.
— N’as-tu jamais eu envie de te défaire de ta vermine ? lui demanda l’homme, l’arrachant à ses pensées. Aurélia hésita un instant.
— Si, bien sûr. J’ai essayé de les chasser, de les tuer… J’ai essayé beaucoup de choses, mais rien n’a marché !
Le vieil homme hocha la tête.
— Contre ce genre de vermine, les actes nés de la peur ou de la colère sont inefficaces.
— Mais… Comment faire, alors ? Est-il vraiment possible de les faire disparaître ? 
— C’est possible, même si c’est infiniment difficile – et infiniment facile à la fois. Tu peux, avec suffisamment d’efforts – sans aucun effort –, laisser partir ta vermine. Tout le monde en est capable, j’en suis convaincu, mais il faut pour cela commencer par accepter de voir et de montrer ses rats et ses cafards.
Le vieil homme lui sourit à nouveau, et tendit la main. Une large blatte s’y tenait immobile.
— J’y travaille moi aussi. C’est la dernière, et pourtant, j’en avais bien plus que tes neuf rats.
— Je ne comprends toujours pas comment faire… finit par dire Aurélia après un long silence.
— Commence simplement par t’asseoir comme moi, lui répondit-il.
Aurélia s’exécuta, et partagea un long moment le silence paisible du vieil homme. Lorsqu’elle reprit finalement son chemin, il lui adressa simplement un signe de tête et un sourire, et elle répondit de la même manière avant de s’éloigner, l’esprit à la fois clair et confus.
Elle retourna souvent sur le chemin le long du canal par la suite, s’asseyant sur le muret avec le vieil homme quand il s’y trouvait, seule le reste du temps. Elle n’était pas certaine de comprendre ou de croire ce qu’il lui avait expliqué, mais elle appréciait sa quiétude et l’air bienveillant avec lequel il regardait ses rats, sans les juger ni les ignorer, presque avec approbation. Elle parla de sa rencontre à Clément, qui au début ne le prit pas bien, ayant peur que l’homme soit mal intentionné ou dérangé, mais il changea d’avis pour « excentrique » après l’avoir accompagnée quelques fois. Ils prirent bientôt l’habitude de s’assoir là tous les jours, à deux ou à trois, parlant rarement, et Aurélia comprit que le vieil homme ne lui avait pas menti le jour où un de ses rats disparut pour ne plus jamais reparaître.

Quelques semaines plus tard, par une journée en apparence comme toutes les autres, un mardi matin d’un mois d’octobre, Aurélia entendit frapper à sa porte. Elle alla ouvrir, et découvrit Clément devant elle, l’air affolé. Six gros crapauds étaient accrochés à ses chaussures et à son pantalon, larges, visqueux et immobiles. Avec un sourire radieux, Aurélia prit Clément dans ses bras et le serra fort contre elle.

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Aurélien Azam · il y a
Je trouve que ce texte a un charme foutraque, inexplicable et en même temps saisissant par son évidence. Ce conte philosophique est parvenu à me captiver, m'interroger, et les images restent en mémoire. J'ai aimé également l'humanité non feinte qui se ressent à travers chaque personnage. Et la toute-fin m'a fait sourire. Une réussite ce texte, complètement hors-cadre.
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Laurence Nansot · il y a
Très jolie image de l'acceptation de soi et le chemin pour y arriver . De la délicatesse et de la sobriété ...
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette œuvre éminemment allégorique, Nicolas ! Une invitation à venir accueillir “L’Exilé” qui est en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Lyne Fontana · il y a
Une sorte de conte philosophique original et intrigant.
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Paul Jomon · il y a
C'est un conte, mais c'est surtout une fable. D'ailleurs le titre le suggère : Aurélia et la vermine, comme on trouve ailleurs le Corbeau et le Renard ou le Loup et l'Agneau.
De plus on y décèle une morale : acceptez votre vermine et vous ouvrirez le chemin pour en perdre un peu.
Mais qu'est cette vermine ? L'auteur ne le dit pas expressément. Sont-ce les problèmes de tout un chacun ? Je n'y crois guère.
La vermine nous est intime et personnelle et elle est encombrante de surcroît.
Et si la vermine étaient nos travers et nos défauts ? Qui, une fois, que l'on a pris pleinement conscience de leur existence, nous donnent l'impression qu'ils sont manifestes à tous.
Et pourtant, les reconnaître, en constater la présence est ce qui permettra de s'en défaire. Ce qui prend du temps et non de la force. Si non content de reconnaître sa vermine, on accepte celle de l'autre et que lui même la reconnaît sur lui, ça vaut largement une bonne accolade.
Alors, cher auteur, nous livrerez-vous le fond de votre pensée torturée ?

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Nicolas DANKAR · il y a
Merci pour cette analyse très intéressante ! Je pense qu’il est préférable qu’un auteur ne révèle pas le sens exact qu’il avait à l’esprit en écrivant son texte, pour ne pas brider et figer les réflexions de ses lecteurs qui peuvent trouver par eux-mêmes un sens différent et plus personnel aux mêmes mots, et je dirai donc simplement que vous tombez très près de mon idée initiale.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un conte philosophique qui invite à la réflexion . Essayer de se débarrasser de ses problèmes est la meilleure façon d'avoir le coeur serein.
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Mireille Bosq · il y a
Très belle parabole. Je trouve simplement que les protagonistes sont bien jeunes pour déjà traîner autant de casseroles, enfin, de vermine. Hans, le joueur de flûte, délivrait toute une ville de ses rats, mais dans cette ville, il avait beaucoup de vices! imaginatif.

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