Au rythme de l'Italie

il y a
7 min
34
lectures
0

Qui suis-je en 400 caractères ? Je pourrais les mettre dans le désordre, comme ça, pour être drôle et intéressante, et te faire rire, toi, lecteur. Mais je ne préfère pas. Alors, pour reste  [+]

Je me souviens...
Je me souviens les côtes escarpées de la Sicile qui m’a vu naître. Je me souviens de la chaleur du jour et de la moiteur des nuits. Mais plus que tout, je me rappelle des sons. Je peux encore entendre le bruissement des oliviers balayés par les vents et dont les feuilles s’emmêlaient dans un crissement continu. En fond, les cigales chantaient, soutenues par les grillons : leurs chants se mêlaient harmonieusement aux plaintes du vent qui soulevait la poussière des chemins. Quelques cailloux glissaient sous les pas des promeneurs, dont les pas définissaient le tempo d’une nature mélomane. Et par-dessus tout cela, clair comme les sources des falaises et pourtant grave comme le vent sur les rocs, le fredonnement des femmes qui s’activaient malgré la chaleur. Le chant de ma mère quand elle cuisinait où qu’elle étendait le linge. J’ai grandi dans cette musique.
Alors que j’étais enfant, je fuyais la compagnie des autres pour m’assoir dans les escarpements arides, seul. Là, je pouvais rester des heures en écoutant la musique de la nature. Je ne rentrais que lorsque les cris de mon père à ma recherche troublaient l’harmonie qui m’entourait. Mais ce que j’attendais le plus, c’était la messe du dimanche et ses cantiques. J’étais alors extatique, face à toutes ces voix entremêlées. Pour moi, elles s’élevaient comme un immense oiseau aux mille nuances réunies en une seule forme, et balayaient nos têtes, nous enveloppaient avant de s’élever, loin, loin... C’était pour moi la plus belle forme de prières. Une offrande à Dieu. Je me suis inscrit à la chorale dès que j’ai eu l’âge de le faire. Et je m’entraînais sans cesse, mais cela ne me suffisait pas...
Ce qui me faisait rêver, c’était l’orgue. L’orgue, immense, qui surplombait toute l’église. Si j’y retournais aujourd’hui, serait-il aussi impressionnant que dans mes années de jeunesse ? Ses accents graves, qui n’habitaient l’église que lors des grandes cérémonies m’appelaient dans mes rêves. Seul, encore, j’en décomposais dans mes souvenirs toutes les notes, tous les accords, jusqu’à comprendre la mélodie qui s’en dégageait, jusqu’à en extraire la magie et me l’approprier. Je rêvais d’en jouer. Mais je n’étais pas religieux, et le prêtre veillait jalousement sur son trésor. Il me rit au nez quand j’osais évoquer mon rêve devant lui. Seuls ceux qui servaient Dieu pouvaient lui rendre hommage dignement avec cet instrument. C’est à ce moment que je résolus de devenir prêtre, comme un naïf rêve d’enfant.
Je ne me doutais pas des obstacles que je devrais affronter. Mon père, pêcheur sans fortune, entendait bien que je sois son successeur. Il s’opposa à moi et décida de m’éduquer. Il m’emmena en mer. Quel piètre élève je fus ! Je préférais écouter les remous de l’océan, les chuintements de l’écume que de surveiller ma ligne. Je fis le désespoir de mon père alors que je me gorgeais des arpèges marins. Le temps passa. Je grandis. Le prêtre de la paroisse mourut, et fut remplacé par un jeune qui condamna l’orgue : il ne savait pas en jouer. Je continuais à pourchasser la musique qui m’entourait. J’étais l’excentrique du village, perdu dans ses rêveries auditives qui avaient pour moi bien plus de couleurs et de saveur que tout ce qui m’entourait.
J’avais 15 ans quand il arriva. C’était un jour comme les autres. Je remontais des paniers de poissons sur le port. Mon père me reprochait mon inefficacité quand un des pêcheurs nous avertit que deux étrangers étaient de passage au village. Nous n’étions pas totalement isolés, mais suffisamment loin de tout pour qu’une visite soit un évènement. Dès que mon père n’eut plus besoin de moi, je me précipitais au bar de la place. L’un des deux étrangers discutait tranquillement avec des hommes du village, et l’autre... L’autre accordait un instrument dont je n’avais entendu parler que dans les cours ou lors des passages de marchands. Une guitare. Fasciné, je m’approchais bien plus près que les convenances ne l‘auraient voulu. J’aurais pu le toucher lorsqu’il m’aperçut enfin. Il leva ses yeux rieurs de son instrument et me demanda si je voulais l’entendre jouer. J’acquiesçai immédiatement et m’assit pour en profiter. Ce fut une révélation. Toute la soirée, l’homme joua. Une fille du village chanta, et tous dansèrent. Moi je restais assis, gravant tous les détails, toutes les notes, tous les mouvements que les doigts de l’homme faisaient sur les cordes, tout cela dans mon esprit. Au fer rouge dans mes souvenirs. Aujourd’hui encore cette soirée me revient comme une des plus belles de ma vie.
Les étrangers restèrent deux semaines. Deux semaines que je passai à suivre partout le guitariste, jusqu’à ce qu’il en ait assez et m’interpelle. Nous discutâmes un long moment, je ne me souviens même plus ce que je lui ai dit, ni même de son nom, mais il accepta de m’apprendre les bases de la guitare. Je ne pense pas qu’il ait existé élève plus acharné et passionné que moi. J’ai joué jusqu’à en avoir les doigts en sang, un sourire extatique sur les lèvres, et la tête pleine des merveilles que je voulais tirer à l’instrument. L’étranger riait et m’instruisait. Lorsqu’il dut repartir, il me laissa la guitare, affirmant qu’il en trouverait une autre et que j’étais doué. Ce fut le plus beau cadeau que je reçus jamais. Je passais tout mon temps libre à en gratter les cordes, avec une obstination qui fit vite de moi le sujet de toutes les rumeurs au village. Alors je me perdais dans les rochers et je tentais de mêler les notes de ma guitare à la musique de la Sicile.
Je quittais mon village deux ans après pour me rendre à la ville. Mes désirs de religion étaient loin derrière moi, mais je fuyais le futur que voulait m’imposer mon père pour suivre le chemin que la musique me montrait. Il me fallut six mois, où j’errais de village en village, jouant et mendiant pour subsister, avant d’atteindre Naples. Je me perdis alors dans la ville et dans sa musique. La rumeur des automobiles, des habitants qui criaient toute la journée... Tout cela se mêlait aux paroles indistinctes des ombres de la cité, les mendiants et les pauvres âmes échouées là, auxquels je me joignis, ma guitare toujours sur le dos et la musique dans le cœur. Je courus les cafés pour écouter les groupes hétéroclites qui s’y produisaient. J’ai moi aussi vendu mon talent pour quelques piécettes. Ce fut une année chaotique et merveilleuse par bien des aspects.
C’est là que j’ai rencontré Léo. Léo le danseur, le charmeur, le beau parleur qui hantait les cafés des pauvres et séduisaient les pauvres jeunes filles au rythme de la ville, avant de s’enfuir, laissant les commerçants hurlants derrière lui. Moi, le discret, le musicien, je ne sus jamais vraiment pourquoi il me repéra et m’invita à boire un café avec lui. Café qu’il ne paya pas, m’entraînant dans une course pour échapper à la maigre surveillance du serveur. Nous avons sympathisé, de rencontres en rencontres, jusqu’à devenir amis. Il me mêlait à ses embrouilles, ses histoires. Quand je tombais pour lui et que je voulais rompre le contact, il me présentait une fille, un lieu où jouer, un groupe qui cherchait un guitariste pour une soirée. Et nous redevenions inséparables. Que dire sur Léo ? Comment le décrire ? Son rire sonnait comme des cloches d’église, graves et joyeuses à la fois. Sa voix était un baryton, une note d’orgue qui faisait frémir l’air quand il l’élevait. Son pas résonnait sur les pavés au rythme de la cité quand il dansait ou courait.
Il me comprenait. Il n’entendait rien à la musique, mais quand je lui confiais ma nostalgie des musiques sicilienne, celle de la mer rehaussée de la respiration de mon père qui se mêlait aux vagues, celle des oliviers, de l’été et des lavandières... alors il me tapait dans le dos et me contait son village fermier, qu’il avait fui tout comme moi. L’œil canaille, il évoquait les jupes des fermières et leur chemisier qu’elles reboutonnaient, plein de paille après une étreinte furtive. Quand je rougissais, il s’esclaffait et me traitait d’artiste, de poète, de musicien, de rêveur. Et nous repartions dans une frénésie de jeunesse et dans une débauche de musique qui m’emplissaient la tête et le cœur, qui faisaient battre le sang dans mes veines au tempo des danses de Léo, des cris de Naples. Je laissais les cigales derrière moi, et me mêlait aux groupes éphémères, ceux d’un soir qui enchantaient les passants.
Léo courait les femmes comme moi les mélodies, et parfois m’en présentait une. Ce ne furent jamais que des étreintes délétères qui me laissaient songeurs, la tête pleines de possibilités et de notes, une nouvelle inspiration dans les doigts, mais le cœur vide. Mon ami, lui, les collectionnait et se défendait de tout romantisme. Jusqu’à Elisa. Elisa lui vola le cœur, lui brûla les yeux et la tête, lui fit perdre la mesure de la danse citadine qu’il menait pourtant si aisément. Elle se glissa entre nous, dans sa vie, le chavira, le balada... et le laissa seul et égaré, perdu. Je ne pouvais rien pour lui. Il noya son chagrin dans l’alcool, les filles au jupon facile à soulever, les danses et les chansons... et alors que je pensais qu’il allait mieux, il trouva une nouvelle lubie. Les yeux de nouveau pétillants comme avant Elisa, il vint vers moi un soir, les lèvres brûlantes d’une idée qui consumait son cœur, le ravivant. La politique. L’héroïsme. L’engagement. Et Garibaldi, le père unificateur dont on connaissait à peine le nom en Sicile.
Je l’ai suivi. Nous étions amis. Je me suis retrouvé loin de Naples, parmi des idéalistes, des héros de la patrie, des convaincus. Léo qui fuyait son passé et moi qui le suivait, ma guitare comme greffé sur le dos, semblions bien perdus dans cette masse. On nous a entraînés, formés à tuer. Le bruit des fusils m’épouvantait, je ne désirais que retrouver la rumeur de Naples, ou mieux, le chant de la Sicile, mais il était trop tard. Alors j’ai suivi le mouvement, suivi Léo, mon ami. Nous étions les Légions Garibaldiennes ! Moi, je ne me souciais pas de politique, mais je me suis laissé convaincre par les discours de nos supérieurs. Ils maniaient les mots comme moi les notes. Avant que je réalise, nous nous sommes retrouvés en France. Dans la forêt, perdu en plein hiver, j’avais les doigts gelés. Ma guitare que je ne touchais plus pesait un peu plus lourd à chaque pas. Comme je regrettais ma Sicile alors ! La chaleur qui nous écrasait ! Et Léo, ce fou aux yeux vides, au cœur volé par une sorcière, n’était plus que l’ombre du danseur qu’il fut. Naples lui manquait, j’en étais certain, mais il était trop blessé, trop loin de tout pour s’en rendre compte. Les notes que je ne jouais pas me harcelaient dans mes songes, mais mon cœur était trop vide pour que je les joue. L’inspiration s’était enfuie, je m’étais trompé de chemin.
Cet assaut... cette attaque du 10 décembre fut celle de trop. Le sifflement des balles, le cri des agonisants, le bruissement des feuillages m’agressaient plus sûrement que les armes ennemies. Où s’étaient enfuies la beauté, l’harmonie, la musique ? Qu’est-ce que je faisais ici ? Nous nous repliâmes en hâte. Mon paquetage m’échappa des mains et ma guitare se brisa avec un bruit sec qui s’enfonça dans mon âme sur le sol. Je titubais en arrière, jusqu’à buter sur un blessé. Dans un brouillard de panique, je reconnus Léo, la moitié de la cage thoracique enfoncée. Mort. En paix. Tout s’accéléra, je voulus fuir. Déserter. Je n’étais pas un héros, pas un combattant, juste un musicien qui venait de perdre son instrument. Un Sicilien égaré en France pour suivre la folie d’un ami. Je rampais dans la boue, me recroquevillais contre un arbre pour libérer mes larmes. J’étais perdu, seul. Où étaient les cigales, les oliviers, la musique des embruns, les soirées de Naples, le tempo de la cité ? Où étaient la beauté de la vie, la musique qui accompagnait mes pas, dans cet enchevêtrement de corps, de cris, d’armes brisées ?
Pourquoi me suis-je relevé ? Je ne suis pas un héros. J’aurais pu fuir. Retrouver le fil de la musique. Mais rien n’aurait jamais été pareil. Marchant sur les éclats de ma guitare, de ma vie, j’ai attrapé mon arme. J’ai fait face, sans bravoure, sans courage. Plus rien ne m’atteignait, ne me touchait. J’étais sourd au monde. Mais italien. Italien jusqu’à l’âme, jusqu’au plus profond de mon être. La musique était là, avec moi. Celle de mon pays. De ma vie. De l’Italie. C’est pour elle que je tirais, pour elle que je me battais. Je me suis relevée pour tous les musiciens, les danseurs, les passants de Naples. Ceux qui vivaient au rythme de l’Italie. Pour les chanteuses siciliennes qui accompagnaient sans le savoir le bruissement des oliviers.
La balle m’atteignit sous le poumon gauche. Je tombais au sol sous le choc. Les yeux grands ouverts, je n’entendais plus rien. Le chant des cigales résonnait en moi. Aux côtés de Léo au milieu de cette forêt française qui va me voir mourir, je me souvins....
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,