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Au revoir Frimousset

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FINALISTE
Sélection Jury

C’est la plus jolie rue de Montmartre. Pour moi c’est la plus jolie rue du monde et j’ai la chance d’y habiter avec Papa, Maman, Zoé ma petite sœur et Frimousset mon chat blanc qui a des poils noirs autour des yeux comme des lunettes de soleil. Il y a un tapis dans l’escalier et un ascenseur avec une grille en accordéon. Un jour, je me suis coincé les doigts et j’ai eu très mal ; j’ai promis à Maman de ne plus prendre l’ascenseur toute seule même si je suis assez grande pour appuyer sur le bouton du cinquième sans me hisser sur la pointe des pieds. Notre appartement est joyeux quand il fait beau, le soleil entre par toutes les fenêtres. Papa m’interdit de les ouvrir, il dit que si je tombais du cinquième, je n’atterrirais pas sur mes pattes. Moi, j’aime bien regarder par la fenêtre. Le Moulin de la Galette est en face, de l’autre côté de la rue. Depuis deux ans, les passants ont changé, ils ne rient plus comme avant, ils sont toujours pressés. Le soir, des soldats descendent de leur voiture pour aller au restaurant qui est dans le Moulin. Ils ne sont pas français, ils sont allemands, on dirait qu’ils sont chez eux à Montmartre et que le restaurant leur est réservé, à eux et aux jolies femmes bien habillées qui les accompagnent.
Sur mon palier habite monsieur Louis, un docteur qui vit avec sa femme, jolie comme sur une affiche. Monsieur Louis me donne des sucettes, celles qu’on trouvait avant la guerre chez madame Dodue, l’épicière de la rue Lepic. Je faisais semblant d’hésiter avant de choisir ma préférée, à la framboise, parmi celles qui étaient plantées dans un pierrot tout blanc. La tête du pierrot avec sa grande collerette est toujours sur le comptoir, près de la caisse de Madame Dodue mais il n’y a plus une seule sucette dessus. Je ne sais pas où monsieur Louis les achète, peut-être qu’il y a des magasins exprès pour les docteurs où ils trouvent tout ce qu’ils veulent sans tickets.
Une fois je n’ai pas fait attention en ouvrant la porte et Frimousset s’est enfui dans l’escalier. Monsieur Louis m’a entendu crier et il est sorti. Il est grand monsieur Louis, c’est un géant. En trois enjambées, il a mis la main sur Frimousset. C’est sûr qu’il aime les chats, il sait comment les prendre sans les effrayer. Il a grondé Frimousset, il lui a parlé comme on parle à un petit enfant, il l’a fait entrer chez lui et lui a donné une soucoupe de lait. Frimousset n’a pas eu peur du chat tigré de monsieur Louis, on aurait juré qu’il le connaissait, il a frotté son museau contre le sien, il lui a léché le poil comme font les amis-chats de toujours.
J’aurais voulu ne jamais quitter mon immeuble de la rue Girardon, le 4. Quatre, comme Papa Maman, Zoé et moi. Le mois de juillet avait bien commencé, il faisait un temps de grandes vacances, je voyais le ciel bleu par la fenêtre, je voyais les toits de Montmartre qui descendaient vers le boulevard de Clichy, je voyais les arbres de la place, je voyais le haut de l’Arc de Triomphe là-bas sur la droite et plus loin la Tour Eiffel. Quand j’étais petite mon institutrice nous a demandé d’illustrer avec des crayons de couleurs un vers que j’aime beaucoup : « Bergère ô Tour Eiffel, le troupeau des ponts bêle ce matin. »* Papa a le livre dans sa bibliothèque. J’ai essayé de lire tout le poème, je n’ai rien compris. C’est un poème pour les grands mais je n’ai jamais oublié « Bergère ô Tour Eiffel »... Je trouve que c’est très beau et j’y pense chaque fois que je vois la Tour Eiffel.
Le 16 juillet j’ai été réveillée par des coups violents à la porte. Il y avait sur le palier deux policiers français qui nous ont dit de nous habiller en quatrième vitesse, c’est comme ça qu’ils ont dit. Il fallait prendre quelques affaires et les suivre en quatrième vitesse. Monsieur Louis a ouvert sa porte, il a regardé ce qui se passait chez nous. Un policier a giflé Papa qui voulait discuter avec eux. Maman a habillé Zoé, elle lui a mis la petite robe que je préfère, la blanche avec des cerises brodées. Elle a jeté des vêtements dans une valise et Papa a fait la même chose. Moi j’ai mis Frimousset dans sa panière, je ne voulais pas le laisser tout seul dans l’appartement. Papa a pris les deux valises, Maman a porté Zoé dans ses bras et moi j’avais la panière de Frimousset et ma poupée de princesse.
Sur le palier, monsieur Louis s’est baissé vers moi. Il a caressé ma joue, il m’a demandé de lui laisser Frimousset. Il s’occuperait de lui et je le retrouverais à mon retour. Moi je ne voulais pas le lâcher parce que c’est avec moi qu’il dort la nuit et avec personne d’autre. Monsieur Louis a insisté, il m’a serré le poignet et j’ai lâché la panière. Un policier a ri et il lui a dit :
— Vous avez raison de le prendre. Il a rien fait de mal cet animal ! C’est pas sa faute s’il est tombé chez ces gens-là !
Sur l’avenue Junot, il y avait un bus comme celui que je prends pour aller avec Papa au cinéma Gaumont sur la place de Clichy, le plus grand cinéma du monde. On nous a fait monter dedans, il y avait déjà des grandes personnes et des enfants sur toutes les banquettes. Je me suis accrochée à la barre et j’ai levé les yeux vers notre étage. Monsieur Louis était à sa fenêtre et regardait dans notre direction. Je lui ai fait un signe avec la main.
— Qu’est-ce que tu fais petite malheureuse ? m’a demandé un vieil homme en me donnant une tape sur l’épaule. Tu sais qui est cet homme ? Tu sais qu’il écrit des ignominies sur nous depuis des années ? Tu sais qu'il appelle à l’extermination de tous les Juifs ?
— Mais non ! Vous vous trompez ! C’est un docteur. C’est monsieur Louis.Notre voisin !
— Monsieur Louis ! Tes parents ne t’ont rien dit ? C’est Louis-Ferdinand Céline qu’il s’appelle ! Oublie-le ma petite !
— Non ! Non ! Vous vous trompez monsieur ! Son nom c’est monsieur Louis Destouches, pas Céline. Destouches, c’est écrit sur sa boîte à lettres. Il a gardé mon chat. Il m’a dit que je le retrouverai à mon retour !
J’ai levé la tête, il n’y avait plus personne à la fenêtre. Elle était restée ouverte, alors j’ai envoyé un baiser : Au revoir Frimousset !

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* Zone, Guillaume Apollinaire

PRIX

Image de Hiver 2016
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Joël Riou · il y a
Un tableau très bien brossé de l'atmosphère du XVIII ème arrondissement de Paris sous l'occupation, de la rafle du Vel d'Hiv de Juillet 42, par petites touches, à hauteur d'enfant et de chat. L'irruption de Céline constitue la surprise majeure de cette histoire (réelle ou inventée peu importe). j'ai appris à cette occasion qu'il avait vécu rue Lepic (j'ai vérifié). Cette histoire pourrait constituer un scénario original.
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Jacques Franchino · il y a
Par les yeux de l'enfant, à l'aide touches fines, l'auteur, tel un peintre pointilliste, donne vie à un monde qui n'est d'abord que fraîcheur et joie de vivre... Superbement écrit, évocation du drame final sans grandiloquence ou pathos superflu. Bravo.
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Utilisateur désactivé · il y a
Une belle nouvelle, ou les émotions se partagent, j'aime.
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Utilisateur désactivé · il y a
Je découvre moi aussi grâce au lien sur une conversation sur le forum ... C'est très émouvant, ce texte est bien écrit, bien construit, maîtrisé, c'est de la littérature, tout simplement ... J'ai vécu à Montmartre de ma naissance jusqu'à 6 ans, rue d'Orchampt et rue Durantin ... Tout me parle à l'oreille dans ce récit.
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Alain Maréchal · il y a
Découvert grâce au forum...mes coups de cœur. J'aime cette façon de raconter à la première personne de l'enfance. Terriblement efficace ( même si je n'aime pas ce mot, mais à cette heure, je n'ai pas trouvé mieux).
A suivre donc...

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Eliie Evans · il y a
La chute est bien trouvée mais c'est tellement triste.
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Cannelle · il y a
Même si le prix est terminé , il n'est pas interdit d'aimer. Désolée de ne pas l'avoir lu dans les temps. C'est une très belle histoire superbement racontée.
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Utilisateur désactivé · il y a
Bouleversée.
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Ted · il y a
Très belle œuvre.
J'aurais aimé voter quand il était encore temps.

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Christian Wacrenier · il y a
Merci! il vaudrait mieux parler d'œuvrette plutôt que d'œuvre ! Elle me tenait à cœur cependant car elle s'inspire de la réalité, d'une famille juive arrêtée dans l'immeuble où habitait Céline pendant qu'il écrivait ses pamphlets antisémites. Cordialement.
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Ted · il y a
Je suis triste d'apprendre que c'était vrai.
Même si je sais que s'était une réalité un peu partout en France à cette époque-là.
Encore bravo pour cette œuvre Christian. Peu importe ce que vous en pensez: elle est écrite et quiconque la lira en ressortira ému (et averti)
A vous relire

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Utilisateur désactivé · il y a
Juste un petit mot pour vous dire que votre texte aurait mérité, selon moi, d'être lauréat. Il faisait partie de mes préférés. L'ambiance toute particulière de cette époque y était remarquablement rendue. La prochaine fois sans doute! Et félicitations encore pour votre texte magnifique et ceux à venir!
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Christian Wacrenier · il y a
Pas trop déçu parce que sans illusion! Johnston Bridge m'expliquera peut-être quelle alchimie préside à l'élection! Ce passage sur Short a été pour moi l'occasion de vous lire comme quelques autres qui m'ont donné de vrais cadeaux! Cordialement.
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