Fanta : Épisode 14: Au procès de M.Soumailla Djibrilla

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Au bord du fleuve, j'ai planté des fleurs, au cœur d'un jardin. Là chaque jour, le guetteur des mots surgit pour donner voix à la poésie moderne, bon vent à la plume que j'envie! Enseignant  [+]

Le samedi suivant, M.Virgile sortit de très bonne heure, comme d'hab d'ailleurs. Il ne s'était pas rendu compte de Hawa qui le suivit d'un clin d'œil depuis le petit couloir, qui aboutit aux chambres parallèles. Sitôt disparu, Hawa contacta sa bande par téléphone, satisfaite de sa mission, elle redéposa net le combiné avec un esprit de bonté.

Le palais de justice de Goroubery faisait songer à un palais royal, délaissé et délabré, avec ses deux bosses de gauche à droite, où siégeait juste au milieu, les armoiries du pays, et une balance peinte en noir blanc.

Pour atteindre la salle d'audience, on sillonnait inévitablement devant les différents bureaux de l'administration. Le greffier de la circonscription, le contrôleur des gestions, celui du procureur à gauche, son assistant en face, occupaient tous des chambres froides et vastes qui font penser à de vieux documents çà et là.

La bande de Hawa, ou bien tout simplement, le club de cinq, ne savait point ce jour-là qu'il y aurait foule. De nombreux gens attendaient dans le couloir du rez-de-chaussée. Séparée de Karim, Bachir et Hawa, Fanta se retrouva au centre des gens du club des emmerdeurs, et un bloc d'hommes bien fringués. Ces gens-là étaient du genre très critique dans les affaires du procès.

— Il faut qu'il sache ce qu'il fait, avoua l'un d'eux.

— Mais, mais! Moi, je dirais plutôt ça, disait un autre. Virgile est un homme impeccable, un juriste très plein...

Quand tout le monde put se faufiler et se trouver une place convenable, Fanta aperçut juste au balcon, Karim et les autres. M.Nadaré paraissait comme tous ces hommes de la presse en place, costard et chemise bien cravatée.

Du balcon, on pouvait voir les membres du jury à droite, assis sur de longs fauteuils. Solides et rocs, ils avaient l'air des gens de bonne foi. C'était normal, les jurys devaient être des saints des saints, où ils seraient mis à l'épreuve, et honneur à celui qui saurait s'en servir davantage.

Le procureur Bilal, son assistant, M.Virgile et Soumaila Djibrilla siégeaient devant les tables où il y avait des papiers bien classés. À proximité de la barre rigide, séparant le public du procès, les témoins logeaient sur des chaises et tournaient le dos au club de cinq.

Le juge Mamane était à sa place. Il ressemblait à un volcan au repos: convaincant, une tête chauve, une physionomie aimable, c'était vraiment l'homme qu'il fallait pour diriger ce genre de tribunal. Souvent, il caressait un peu d'un geste familier sa tête, pour s'assurer d'une meilleure formalité des lieux.

Juste à gauche du juge, se dressait l'estrade du témoin, lorsque Fanta rejoignit le club de cinq, M.Nadaré avait déjà un crayon et un bout de papier en main.
Le commissaire, Adams, où tout simplement le héros de la situation, était avec toujours son air de fourdoyance. De temps à autre, il lorgnait tout bonnement M.Virgile qui le considérait avec indifférence. Manifestement, M.Adams s'avança vers l'estrade des témoins.

— Permettez monsieur Adams, dit le juge Mamane, de dire uniquement la vérité ?

— Oui monsieur, je le jure...!

— Monsieur Adams, fit Inoussa, l'ultime avocat de la famille Mossi, depuis presque dix ans. Dites-nous, reprit-il, ce qui s'est réellement passé en ce jour de 22 février ?

— Voilà... Ce jour-là, M.Mossi m'appela au téléphone et me fit savoir que sa fille a été violée, de venir vite à la maison, et que le suspect s'est volatisé dans la nature.

— Et après que M.Mossi vous aurait contacté, que se passait-t-il ? Fit Inoussa.

— Après quoi, j'ai filé directement chez lui, et croyez-moi monsieur, j'ai trouvé Misstiti, étalée à même le sol, à gémir de douleur.

— Et puis, monsieur Mossi vous a communiqué le nom de l'accusé... Reprit Inoussa.

— J'ai demandé personnellement Misstiti, elle m'a dit que c'est Soumaila Djibrilla, le rédacteur en chef, et je suis parti, je l'ai arrêté...

— Au cas où la défense, intervint le juge, n'a pas d'autres choses à ajouter, Adams peut se retirer.

— Objection, monsieur ! Fit Virgile en décroisant ses jambes.

— Accordée, monsieur...

— Et bien, monsieur Adams, est-ce-que vous avez appelé un docteur, une fois sur les lieux ?

— Non, monsieur !

— Parce que vous disiez que la victime gémissait de douleur, cela veut dire qu'elle souffrait tellement, n'avez-vous pas appelé un docteur ?

— Non monsieur, je n'ai pas pensé...

— M.Mossi aussi déposait que Misstiti a été lourdement battue, et que sa joue gauche saignait, mais vous n'avez pas avisé un docteur, pourquoi vous l'avez pas fait?

Adams demeura silencieux un peu, après il a lâché :

— Non monsieur, je ne pensais pas si cela aurait été nécessaire...

— Le témoin a répondu à toutes vos questions, il peut se retirer, intervint Inoussa, objection monsieur, dit-il.

— Rejetée, continuez M.Virgile, fit le juge.

— Monsieur, Adams, pourriez-vous nous dire exactement l'heure à laquelle Mossi vous a-t-il contacté ?

— Absolument, monsieur, il était précisément 16h40, et... Comme d'habitude, c'était le moment de ma deuxième tasse de café, monsieur...

M.Virgile enleva ses lunettes, il les essuya et les remit à leur place. Il paraissait un vrai homme d'honneur, sans faveur ni scrupules.

— M.Adams, vous dites que la joue gauche de Misstiti saignait, et bien croyez-vous que mon client aurait pu maîtriser cette fille aussi facilement ?

— Oui, j'y crois fermement, monsieur...

— Croyez-vous que cet homme, fit Virgile en désignant du doigt, M.Soumaila, aurait pu la battre à tel point?

— Absolument, monsieur.

— Cher Adams, savez-vous que Soumaila tremblait de la main droite, et pensez-vous qu'il aurait pu torturer Misstiti assez vite?

— Oui, monsieur, quand je suis arrivé sur les lieux, Mossi gueulait à en perdre tête et de là j'ai compris qu'il ne plaisantait pas. Automatiquement, j'ai accompli ma mission en arrêtant cet homme que vous voyez...

Karim prit soudain sa tête entre ses mains, et dit à mi-voix à Hawa:

— J'adore la façon de parler de votre père !

— C'est vrai, Virgile est toujours le même, que ce soit dans la rue, en famille, ou au service, la même cadence des mots.

— Shut...Shut... Fit Nadaré qui ne voulait point perdre un seul mot de cette audience.

Après l'intervention de M.Adams, le juge invita Misstiti à se présenter. La fille avança tout en butant la chaise se trouvant devant. Elle gardait ses mains, accrochées l'une à l'autre.

— Quelque chose ne va pas mademoiselle ? Dit le juge, soucieux de son cas.

— Vous savez, dit-elle, jusque-là je suis sous le choc, et croyez-moi, je promets de dire uniquement les vérités.
Elle leva la main droite et jura sur le saint Coran.

— Misstiti, êtes-vous certaine, reprit Virgile, de la déposition que vous avez faite il y a trois semaines ?

La fille ne répondit pas, elle resta comme ça, sans voix, avec sa robe longue, elle paraissait une croyante toute faite.

— Misstiti, reprit alors Virgile, dites-nous réellement quand et comment cet homme vous a-t-il agressée ce jour-là ?

— Je ne répondrai pas si nous ne cessez de m'appeler Misstiti, mademoiselle, Miss ceci... Miss cela.

— Mais, ma fille, intervint le juge Mamane, Virgile a l'habitude de traiter ainsi les gens qu'il rencontre aux tribunaux, ne le prenez pas sous cet angle là. Continuez M.Virgile !

— Misstiti, êtes-vous sûre que cet homme qui est là assis, et qui ne peut pas se servir de sa main droite, aurait pu abuser de vous d'une seule main?

— Oui monsieur, je suis sûre et certaine, parce que ce jour-là, il était précisément 16h00 quand la sonnette retentit, je partis vers la porte et invita ce monsieur à l'intérieur...

Tout à coup, il eut des murmures saccadés dans la salle, les gens riaient en se tapant les mains. D'autres se levèrent et crièrent. Le juge dut se servir de son marteau pour faire revenir le calme entier. Une fois maître de sa salle, il dit sur un ton autoritaire :

— Au cas où l'assistance n'est pas du tout convenable, j'ordonnerai la suspension de ce procès... Continuez ma fille...

— Bon voilà, après l'avoir fait entrer, il me questionna s'il y avait personne dans la maison, je lui ai dit oui, sauf les enfants qui dormaient de l'autre côté, au fond.

— Et après... Fit Virgile, il a abusé de vous?

— Après ça monsieur, il m'a dit de lui apporter une boisson, et quand j'ai tourné le dos, il m'a suivie, et m'a prise en l'air, ensuite il m'a rabattue au sol, et il a abusé de moi.

— Et pendant tout ce temps, Misstiti, n'avez-vous pas cherché à vous défendre ?

— Je le fis monsieur, je hurlais, criais, mais en vain, puis cet homme continuait de me battre au visage.

— Cet homme dont vous parlez, s'était-il servi d'un autre objet, comme une louche, une pierre ou un poignet ?

— Non monsieur, je savais simplement que je recevais de lourds coups à la figure.

— Après vous avoir fait tout cela, il a fui, ou bien dites-nous réellement ce qui s'est passé ?

— Ce qui suivit, je ne l'ai pas su, car j'avais perdu connaissance, quand je fus capable de naviguer, mon père était furieux, il parlait dans un langage que je ne comprenais pas tout de suite. Il me montrait du doigt l'homme qui disparaissait derrière la fenêtre.

— Misstiti, ne condamnez-vous pas le retard de votre père ce jour-là, parce que voyez-vous, un père de famille qui passait tout son temps dehors, et n'accordait aucun souffle de liberté à sa famille ?

La fille reçut ça en plein cœur, mais elle tenta de surmonter sa défaillance.

— Mon père n'a rien à voir avec ça, je ne le condamne pas, c'est un homme d'affaires qui sait gérer sa famille, même si parfois...
Misstiti se tut un moment.

— Même si parfois il est ivre ou quoi? Fit Virgile en la fixant des yeux.

M.Mossi voulut intervenir, M.Inoussa le calma et il s'est rassis. Encore des murmures soudains à travers la salle, M.Nadaré ne faisait que cocher sur son bout de papier, de temps à autre, il leva un œil observateur sur ses compagnons.

Après quoi, le juge Mamane siffla pour l'audience une pause de trente minutes. Virgile se pointa devant les jurys, et laissa des consignes avant d'emprunter les escaliers menant à la sortie.

Sans tarder, le club de cinq le rejoignit. M.Virgile se tint adosser au mur de l'ancien immeuble qui gardait toujours ses airs d'attirance extérieurement.

— Mais... Les enfants que cherchez-vous dans les parages ?

— Virg, nous voulions te voir à l'œuvre, fit Hawa sur un ton mélancolique, comme on admire le sculpteur à la sienne...

— Effectivement... Fit Karim tardivement, nous tenions coûte que coûte vous suivre point par point.

— Écoutez... Mes enfants, il est déjà treize heures, promettez-moi d'aller déjeuner d'abord...

— Je crois que nous allons gagner père, reprit Hawa, n'est-ce pas ?

— Bien sûr, mon chou, partez maintenant avant que le déjeuner ne se refroidisse !

— Ok, pa..pa

— Au revoir, monsieur, fit Fanta avec un accent désolant.

— À bientôt, et restez sages, Ok?

— C'est promis monsieur, fit Karim en tenant la main de Fanta qui se laissa aller.

— Attendez... Donc, fit Virgile, c'est comment pour ton cas Fanta? C'est la bague de fiançailles que je vois à ton doigt, ou non?

— Je ne comprends pas, papa, tu n'es pas au courant que Fanta se mariera dans cinq semaines...?

— Avec Elhadji Ousseini, fit Karim désinvoltement.

— Excusez-moi, reprit Virgile, rentrez à présent, on en reparlera plus tard...
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M. Iraje · il y a
Un nouvel épisode aussi haletant que les précédents.
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Boubacar Mamoudou · il y a
Merci M.Irage avec plaisir. Très bientôt pour la suite du procès !
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jusyfa *** Julien · il y a
Excellent ! bravo Boubacar.
Julien.

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Boubacar Mamoudou · il y a
Merci beaucoup Julien ! À la prochaine pour la suite 😊
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Randolph · il y a
Vous êtes un vrai romancier, bravo ! J'admire !
Je n'écris que du très court.
RYTHMES ET VIGILANCE est en finale et AU LOIN est en concours. Si vous voulez bien venir lire, merci d'avance.
Bonne journée

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Boubacar Mamoudou · il y a
Merci bien Randolph, je passerai!
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Randolph · il y a
Merci ! Je crois que la finale se termine très bientôt
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Boubacar Mamoudou · il y a
Ah ok bonne chance encore!

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