Au pied du mur...

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Encore sous le choc des images qu'il venait de voir au journal de vingt heures, il se souvint d'une parabole qu'il avait lue quelques mois plus tôt et qui l'avait alors conduit à s'interroger. Il se leva et se dirigea vers les rayonnages qui lui servaient de bibliothèque pour se mettre en quête du recueil où il pensait pouvoir la retrouver. La chose ne fut pas facile car il avait encore des progrès à faire pour ranger efficacement la multitude de livres qu'il avait accumulés au fil des ans, mais il finit par remettre la main sur l'ouvrage recherché.

Satisfait, Marco se prépara une infusion de camomille, accompagnée de quelques amaretti confectionnés selon la succulente recette de sa grand-mère italienne, et il s'installa de nouveau dans son vieux fauteuil aux accoudoirs copieusement élimés, pour se plonger dans la lecture.

* * * * *

« Sous les pavés la plage ! »

Simon ne savait pas pourquoi mais ces mots, maintes fois scandés, brandis sur des pancartes ou écrits à la va-vite sur les murs quarante ans plus tôt, étaient remontés à la surface et avaient résonné en lui, ce jour-là, d'une façon inhabituelle : on était en mai, il s'était revu, désceller les pavés, les arracher un à un à la chaussée et s'en servir, avec d'autres camarades, comme projectiles en les lançant sur les représentants des forces de l'ordre établi.

Faire ainsi éclater cette chape pesante qui recouvre les voies toutes tracées de la ville en même temps que celles toutes tracées de la vie. Puis retrouver, juste au dessous, tel celui de la plage, le sable, en y plongeant ses mains, en le faisant couler entre ses doigts, en s'émerveillant de sa fluidité oubliée, de sa légèreté, de sa douceur.

C'était bien cela ! Il venait de le comprendre : il lui fallait se défaire de tout ce qui pouvait encombrer inutilement sa vie, se débarrasser de tout ce qui l'enserrait et suivre de nouvelles traces. Oser poser ses pas sur un sol plus mouvant. Oser s'engager vers des horizons plus incertains. Trouver ce qui deviendrait Sa plage.

Sa plage...
Et pour cela partir...
Marcher jusqu'à...

Sous les pavés la plage ! Simon venait enfin de trouver pour lui-même un sens à ce slogan qui l'avait autrefois tant fait rêver.

Il avait souvent songé à ce voyage quasi initiatique, un périple qui ferait de lui un homme avisé, un homme riche des multiples rencontres qui ne manqueraient pas de se produire, un homme libre dans un monde qu'il aurait voulu libre.

* * * * *



Et là, maintenant, ce n'était plus un songe : il était bien sur le chemin. Il avait réussi à quitter le carcan des relations qu'auparavant il croyait nécessaires. Il avait laissé derrière lui une vie tellement prévisible qu'elle lui paraissait pétrifiée.

Enfin ! il pouvait goûter aux joies d'une liberté qu'il n'avait jamais éprouvée jusqu'alors. Chaque jour ce sentiment le grisait un peu plus. Chaque jour l'idée d'un monde de tous les possibles s'insinuait davantage dans son esprit. Un monde sans limites, celui dont il avait toujours rêvé.

Bientôt neuf mois qu'il avait pris la route. Le temps d'une gestation. Le temps pour un homme de naître. Ou de re-naître. Car ce qu'il vivait depuis son départ était bien une re-naissance. Lui qui s'était cru jusque là incapable d'avancer sans balises bien visibles, sans un minimum de certitudes, voilà qu'il s'était mis à vivre au jour le jour, à suivre un chemin qui ne le mènerait peut-être pas là où il croyait mais, et c'était cela la nouveauté, il ne le craignait plus : il arriverait bien quelque part et se sentait désormais prêt à s'en accommoder. Sa quête d'un ailleurs plus réjouissant lui était devenue tellement nécessaire que rien ne pouvait plus l'arrêter : il lui fallait absolument trouver Sa plage. Il marcherait jusqu'à ce qu'il atteignît son but...

Oh ! ce qu'il appelait « Sa plage » n'en serait pas forcément une : il ne recherchait pas obligatoirement le cliché d'une vraie plage de bord de mer avec son beau sable blond, le doux murmure de l'onde et le léger souffle iodé qui caresse les narines. Non. Montagne, lac, rivière, forêt... peu lui importait. Pourvu que le lieu fût beau, engageant et qu'il eût envie de s'arrêter pour y vivre. Un tel endroit existait. Il en était désormais certain. Car il avait acquis, au fil des mois, une confiance en lui-même et une foi en l'avenir jamais connues auparavant.

Bien sûr, tout n'avait pas toujours été sans difficultés : le manque d'argent, la maladie, quelques mauvaises rencontres l'avaient parfois obligé à mobiliser volonté, courage, ténacité et mille autres qualités dont il s'était cru jusqu'ici dépourvu. Mais, finalement, il s'était toujours sorti honorablement de ces épreuves.

Plus de six mille kilomètres parcourus. A pieds. Rarement par d'autres moyens. Ses pas l'avaient conduit au travers d'une bonne quinzaine de pays. Ses yeux avaient pu contempler des paysages grandioses. Il avait rencontré toutes sortes de gens merveilleux, inoubliables. Il avait su profiter des petits bonheurs et des grandes joies du voyage à tel point que, sans parler d'euphorie il se sentait vraiment heureux de pouvoir mener sa nouvelle vie comme il le faisait...

Jusqu'à ce jour maudit !

* * * * *

Depuis une semaine, il était particulièrement excité car, si ce qu'on lui avait raconté était vrai, s'il ne se trompait pas d'itinéraire, et s'il avait la force de marcher jusqu'au terme qu'il s'était fixé, il atteindrait peut-être enfin, ce lieu qui, pour le peu qu'il en avait appris et pour tout ce qu'il en avait imaginé, pourrait bien être Sa plage.

Il en était probablement encore assez loin et n'était pas certain de trouver l'endroit si facilement car les informations dont il disposait ne se caractérisaient pas par une grande précision. Mais il éprouvait une sorte de pressentiment : la fin de sa pérégrination était peut-être plus proche qu'il aurait pu le croire quelque temps plus tôt. On lui avait parlé d'un grand lac aux eaux très pures, niché dans un écrin de collines verdoyantes au sol très fertile, où pâturaient librement des chevaux sauvages, des vaches et des moutons et où vivaient très paisiblement, en harmonie totale avec la nature, un joyeux petit peuple d'agriculteurs-éleveurs qui avait su, à ce qu'on disait, se préserver des influences malheureuses d'un monde soi-disant civilisé n'en pouvant plus de modernité.

Ce pays de rêve se situait au nord-est des Monts Knabir et au sud-ouest de l'immense désert du Karmahlata. Pour y parvenir, il lui faudrait d'abord suivre la piste du Guar Oush Talêm en direction du levant puis, à environ un jour de marche, lorsque celle-ci obliquerait franchement vers le sud, il devrait continuer vers l'est en empruntant alors un mauvais sentier pendant encore deux bonnes journées. Au bout du sentier, le Nohour, cours d'eau intermittent qu'il faudrait alors remonter jusqu'à sa source, durant deux ou peut-être même trois jours avant de s'engager sur le haut plateau aride du Douvaristan au bout duquel apparaîtraient les collines tant espérées. Combien de temps durerait la traversée de cette région reculée ? Il n'en savait rien. Il n'avait pas pu trouver de carte. Sans doute n'en existait-il pas et personne n'avait pu le renseigner car c'était un coin du monde où personne n'allait jamais.

Restait à préparer cette expédition en commençant par trouver de quoi se nourrir pendant au moins une dizaine de jours, ce qu'il fit consciencieusement les jours suivants. Il dut aussi réparer ses bâtons de marche et deux ou trois accessoires qui risquaient de le lâcher. Il réussit également à trouver une nouvelle paire de chaussures car les vieilles n'en pouvaient plus. Enfin, il se sentit prêt à repartir.

* * * * *

Comme d'habitude il s'était levé un peu avant le soleil. Ses ablutions matinales terminées, il s'était apprêté un peu plus fébrilement qu'à l'accoutumée à la longue marche qui l'attendait. Il avait englouti un copieux petit déjeuner. Puis, ses affaires bien en place dans son sac à dos, il s'était mis en route. Ou plutôt il s'était mis en piste, car il n'y avait pas l'ombre de la moindre route à plusieurs centaines de kilomètres alentour. Seuls pistes, chemins et sentiers matérialisaient ici les voies suivies par les hommes pour leurs déplacements.

Mais cela ne dérangeait en rien Simon qui appréciait de plus en plus les grands espaces vierges de toutes traces de civilisation. Pour lui, immensité était devenu synonyme de liberté. Et dans un tel cadre, il ne lui fallait pas plus qu'un peu d'eau potable, un peu de nourriture, une bonne paire de chaussures et de quoi se protéger des morsures du soleil ou de celles du froid, pour être heureux.

La première journée s'était passée comme il l'avait prévu, au travers de paysages au relief peu marqué et à la végétation assez clairsemée. Le matin, il avait croisé ça et là quelques maigres troupeaux de chèvres accompagnés de leurs jeunes bergers. Et puis, à mesure qu'il avançait sur cette ancienne piste de la route de la soie, la présence humaine s'était raréfiée pour disparaître totalement. En fin d'après-midi, comme on le lui avait annoncé, une succession de gigantesques barres rocheuses obligeaient la piste à s'incliner vers le sud et il avait repéré sans trop de difficultés le mauvais sentier qui continuait vers l'est en s'élevant dans la rocaille. Il avait préféré s'arrêter là et s'installer pour la nuit avant de s'engager dans cette escalade à coup sûr longue et pénible. Son sac à dos bourré de toutes les provisions qu'il avait pu y mettre lui semblait devenu du plomb et il valait mieux se reposer.

Les deux jours suivants s'étaient déroulés eux aussi sans surprises : Simon avait progressivement changé d'altitude au cours d'une longue montée dont les effets commençaient à se faire sentir dans ses jambes et son pied droit. Sa vieille compagne se rappelait à ses bons souvenirs : une douleur ancienne qui réapparaissait de temps en temps suite à cette fracture de l'astragale qu'il s'était faite, adolescent, lors d'une séance d'escalade. Ce jour-là, non seulement il n'avait pas réussi à séduire Ludivine, la camarade de classe qu'il avait invitée dans l'espoir de l'épater, mais il s'était lamentablement blessé dans un dernier saut d'environ deux mètres qui devait lui permettre de retrouver le sol. Une réception mal calculée et plus de trois mois d'immobilisation.

A présent, il savait qu'il n'était pas au bout de ses peines, mais la perspective d'arriver bientôt là où ses rêves l'emportaient lui donnaient du courage. Il était parvenu au bord du Nohour et malgré son faible débit, il y avait quand-même assez d'eau pour se rafraîchir et se délasser. Il l'avait fait illico avant de se restaurer et de s'installer pour la nuit.

La remontée du Nohour n'avait duré que deux jours. Une bonne surprise étant donné la difficulté du parcours. Autour de lui, de la rocaille, de la rocaille et encore de la rocaille. Des ambiances essentiellement minérales, une végétation quasi inexistante exceptées quelques succulentes à proximité du ruisseau. Heureusement la présence de l'eau avait rendu sa progression moins pénible et Simon savait qu'étant parvenu à la source du Nohour, la dernière épreuve qui l'attendait serait la traversée du Douvaristan. A ce point de son périple il n'aurait encore jamais été aussi proche de son but...

Ce matin-là, il se réveilla plus tôt que d'habitude. Après avoir profité une dernière fois de l'eau de la source et en avoir rempli tout ce qu'il possédait comme contenants, il démonta le bivouac en sifflotant, ce qui traduisait chez lui un état d'excitation particulièrement intense. Avant même qu'il s'en fût rendu compte, il gravissait les derniers contreforts permettant d'atteindre le haut plateau. Six heures après son départ, il abordait une vaste étendue qui, aussi loin que le permettait le regard, semblait avoir été et devoir à jamais rester stérile. Elle était soumise à de fortes rafales de vent qui soulevaient de fréquents nuages de poussière et troublaient ainsi la vue autant par les milliers de grains qui pénétraient partout, que par le brouillage permanent des nuées tournoyantes. Il essaya de protéger son visage et surtout ses yeux en enroulant une écharpe autour de sa tête mais rien n'y fit. Pour couronner le tout le vent redoubla de force et c'est dans cette tourmente qu'il était maintenant contraint d'avancer car il était hors de question qu'il s'arrêtât là. Il lui fallait au moins trouver un endroit moins exposé, une cavité dans le sol, quelques gros rochers derrière lesquels s'abriter. Mais rien de tel ne se présenta. Il était sur un plateau qui portait bien son nom car le terrain était rigoureusement plat. Il était donc obligé de continuer.

Cependant, au bout d'environ trois heures de marche, dans le lointain, entre les tourbillons de poussière, malgré ses yeux larmoyants, il lui sembla discerner quelque chose comme une barre rocheuse qui émergeait de cette désespérante platitude. S'il pouvait l'atteindre avant le coucher du soleil, sans doute pourrait-il y trouver de quoi se réfugier. Il avança donc encore malgré sa lassitude...

A mesure que le disque rougeoyant déclinait vers l'horizon l'ombre de la barre rocheuse s'allongeait sur le plateau dans sa direction. Elle finit par l'atteindre à peu près au moment où l'astre disparaissait. La nuit tombant, le vent s'apaisa soudainement, le vacarme affolant des bourrasques laissa la place à un silence étonnant... Enfin un peu de calme ! Le temps du repos était venu ! Il fallait en profiter même si la température qui avait brusquement chuté ternissait un peu cette sensation de bien-être... Cependant, la fatigue eut raison de Simon qui s'endormit rapidement.

* * * * *

Lorsqu'il souleva ses paupières, le soleil commençait à réchauffer sa peau et ses membres engourdis. La première chose qui s'imposa à ses yeux, quelques centaines de mètres devant lui, en pleine lumière cette fois, fut la muraille ! Oui, la muraille ! Ce que, de loin et à contre-jour, il avait pris pour une barre de rochers, semblait être en réalité une immense muraille. Il fallait certes y aller voir de plus près pour s'en assurer mais son bord supérieur était tellement rectiligne, sa surface tellement plane, sa matière tellement uniforme que cela ne pouvait être, en aucun cas, l'oeuvre de la nature. Seul l'homme était capable d'autant de pauvreté formelle !

Moins d'une heure plus tard, ses affaires rassemblées à la hâte, les dernières centaines de mètres parcourues dans un état de nervosité intense, Simon était au pied du mur ! Un vrai mur de béton haut comme un immeuble de deux ou trois étages, qui semblait traverser le Douvaristan de part en part et dont on ne voyait la fin ni vers la droite ni vers la gauche.

Quels hommes avaient bien pu ériger un tel monstre en un tel endroit ? A quoi servait-il ? Qu'y avait-il de l'autre côté ?

Personne ne lui avait signalé de frontière dans cette région et à sa connaissance, la limite d'état la plus proche se trouvait à plus de sept ou huit cents kilomètres de là. Alors ?

Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Dire que le jour précédent il croyait bientôt toucher au but !

Quoi faire maintenant ? A part longer la muraille jusqu'au prochain passage. Car il devait forcément y en avoir au moins un. Jusqu'ici il n'avait pas rencontré de frontière sans point de passage. Il se remit donc en marche après avoir longuement hésité sur la direction qu'il était préférable de prendre : suivre le mur vers l'est ou vers l'ouest ? Il choisit la seconde solution sans vraiment savoir pourquoi.

* * * * *

Quatre jours plus tard, à bout de force, ses réserves d'eau et de nourriture à peu près épuisées, il n'avait toujours pas trouvé de passage. Le terrain étant particulièrement plat, il ne lui avait même jamais été possible de voir de l'autre côté. Aussi n'avait-il toujours pas la moindre idée des raisons de l'existence de cette séparation entre deux mondes.

Dans leur histoire passée et présente, chaque fois que les hommes avaient érigé ces raides préservations, que ce fût la Grande Muraille de Chine ou le Mur de la Peste en Provence, le Mur de Berlin ou celui des Israéliens en Cisjordanie, le mur d'acier construit par les Etats-Unis à la frontière Mexicaine, ou plus simplement les murs d'enceinte des cités, des forteresses, ou les clôtures des jardins, la raison constamment invoquée avait été la protection des uns par rapport aux autres. Empêcher les invasions, les évasions. Faire obstacle au vol, s'opposer à la barbarie...

En réalité c'était le refus apeuré de l'Autre qui en avait toujours été la cause première. Et qui l'était encore. Echec ! Incapacité pour une culture ou une civilisation de penser l’Autre, de se penser avec l’Autre, de penser l’Autre en soi. Voilà probablement, une fois de plus le sens d'une telle construction !

Et c'était précisément ce qui désespérait Simon au plus profond de son être. Il ne savait pas si ce maudit mur le rendait prisonnier d'un monde dont la sortie lui était interdite ou s'il se dressait là pour lui barrer l'accès à celui qui se trouvait de l'autre côté. Il ne savait pas si les hommes qui l'avaient construit vivaient du même côté que lui ou de l'autre. Il ne savait pas de quel côté était la barbarie. Il ne savait pas s'il était dedans ou dehors...

De plus en plus inquiet pour sa santé tant physique que mentale, il commençait à se dire qu'il ne réchapperait peut-être pas de cette expédition lorsque soudain, émergeant de ses sombres pensées, à une distance qu'il ne parvenait plus à évaluer, il aperçut une portion de muraille qui reflétait la lumière. Son aspect était très différent de ce à quoi ses yeux s'étaient habitués : une autre texture, une couleur plus claire et brillante. Quelque chose qui pourrait être une ouverture ! Stupéfait, incrédule, il se mit à tournoyer, à sauter sur place, à se tapoter les joues pour vérifier qu'il ne rêvait pas ou qu'il n'était pas victime d'un mirage. Non, il était bien éveillé et la portion plus claire était toujours là. Ah ! s'il s'agissait enfin d'un passage !

Rassemblant ce qu'il lui restait de forces, il avança. Plus par son propre poids et l'énergie d'un dernier espoir que par ses muscles. Pour arriver, exténué, devant une immense barrière métallique. Sur une vingtaine de mètres, le béton cédait la place à une rangée d'énormes poteaux d'acier aussi hauts que le mur, complétés par des traverses de métal, des rouleaux de fil de fer barbelés tressés serré, et plantés de telle façon qu'il était impossible de passer de l'autre côté. Simon ne comprenait pas la fonction de cette rupture dans la construction de béton mais, pour la première fois depuis cinq jours, l'autre côté s'offrait enfin à sa vue.

Et là... Surprise ! Au loin, en contrebas, un grand lac aux eaux d'un bleu profond, niché dans un écrin de collines verdoyantes où pâturaient des troupeaux de chevaux, de vaches et de moutons...

Il venait de trouver Sa plage !

Inaccessible !

* * * * *


Troublé, Marco referma son livre et le reposa sur la vieille table de cuisine où sa grand-mère préparait spaghetti, ravioli et autres gnocchi... et dont il avait scié les pattes pour en faire une table basse. Il resta silencieux un long moment. Les yeux clos, il essayait de trouver un sens à cette histoire qu'il venait de lire.

Il aurait bien aimé en discuter avec Sevda pour partager leur avis mais elle était partie dans sa Turquie natale pour tenir compagnie à sa cousine adorée, atteinte d'une grave maladie. Alors il se retrouvait seul et perplexe.

La quête d'un ailleurs plus fertile serait-elle forcément vaine ? Valait-il mieux « cultiver son jardin », comme y invite Voltaire au terme de l’odyssée de son Candide ? Cultiver les richesses que l'on a en soi, sans se laisser attirer par des mirages ?

Une sagesse aux accents épicuriens certes intéressante... mais difficile à concilier avec l'extrême pauvreté ou les horreurs de la guerre qui jettent aujourd'hui, de même qu'elles ont jeté hier, toute une partie de l'humanité sur les chemins de l'exil.

Il n'oublierait jamais que le père de son père faisait partie de ces « macaroni » qui avaient dû quitter, la mort dans l'âme, peu de temps après la Première Guerre Mondiale, une terre incapable de les nourrir, eux et leurs familles, un pays livré aux milices fascistes des « chemises noires », à leurs bastonnades au « manganello » et aux tortures à l'huile de ricin.

Il ne pouvait pas non plus oublier comment ce grand-père s'était progressivement intégré à la société française malgré les humiliations xénophobes, grâce à sa force de travail qui, en plus d'enrichir la dynastie des De Wendel, Maîtres des Forges, à la tête de l'empire industriel que l'on sait, l'une des « 200 familles » les plus fortunées de France, avait contribué au redressement économique des deux après-guerres, dans son pays d'accueil, au fond d'une mine de fer de Lorraine, au point d'y laisser sa jambe droite, écrasée sous des tonnes de minerai éboulé.

Avec son autre grand-père luxembourgeois et sa grand-mère allemande, arrivés eux aussi en France, quand elle eut besoin de leurs bras, Marco savait dans quelles terres ses racines plongeaient, de quels sucs elles s'étaient nourries. Et la sève qui coulait en lui en avait toutes les saveurs. Européen par le sang, il connaissait le difficile parcours de ces hommes et ces femmes sans lesquels il n'aurait pas existé.

Alors, comment pouvait-il ne pas être ébranlé par les images qu'il avait vues tout-à-l'heure à la télé ? Ces enfants apeurés, ces pauvres gens fuyant l'horreur, poussés sur les routes par la guerre dans leur Syrie ou leur Irak natal, exténués par des jours et des jours de terribles épreuves, exploités par une multitude de voyous sans scrupules, parqués dans des conditions déplorables, malmenés par les autorités de certains pays, bloqués au mur de leurs frontières, interdits de territoires, implorant qu'on leur accorde juste un peu de répit en les accueillant, le temps que leur pays retrouve la paix !

L'expérience du mur de Berlin n'avait-elle donc servi à rien ? Vingt cinq ans après sa chute, en plein cœur de l'Europe, l'Autriche, la Hongrie, la Grèce, la Bulgarie, l'Espagne et même la France, à Calais, pour le compte de l'Angleterre, s'étaient mises à reconstruire des murs gigantesques, à ériger des barrières monstrueuses de prétendue sécurité, à dresser de lamentables clôtures embarbelées !

De quelles « invasions barbares » croyaient-elles donc, ainsi, pouvoir se protéger ?

Marco bouillonnait ! Mais à l'inverse de Simon, il avait acquis une conviction : il savait de quel côté se situait la barbarie. Il savait aussi comment, sournoisement, elle se faufilait dans les cerveaux. Y compris, et c'était précisément ce qui le désespérait, dans ceux de certaines braves gens...

Ce dont il était absolument certain c'est qu'il ne se laisserait jamais contaminer par ces idées-là. Et même si, comme l'affirmait la locution latine, « l'homme est un loup pour l'homme » (*), non seulement il ne hurlerait jamais avec les loups mais il agirait toujours de toute son âme pour faire mentir cette affirmation. En aucun cas il ne voulait connaître, comme ses parents et grands-parents avant lui, le spectre de cette peste qui décomposa nombre de consciences dans les années 30 et 40 du siècle passé.

Nous serons, nous aussi, bientôt au pied du mur, pensa-t-il.

Alors il se leva et fit le tour de leur petit logement. Après le minuscule hall d'entrée, une cuisine, bien équipée, car Marco et Sevda aimaient autant se délecter que préparer de bons petits plats, ouverte sur un séjour-salon servant aussi de bureau-bibliothèque. Leur chambre à coucher, pas très grande mais suffisante pour ce qu'ils y faisaient. Une petite salle de bain. Et puis une dernière pièce où ils faisaient dormir, de temps en temps, famille ou amis qui leur rendaient visite. Bon, le mobilier était comme eux : il commençait à prendre un peu d'âge mais il était encore solide et fonctionnel. L'ambiance générale était agréable et décontractée. Ils s'y sentaient bien.

« Je suis sûr que Sevda sera d'accord, s'entendit-il affirmer, se parlant à lui-même. » Puis il s'approcha de la porte, attrapa son blouson au passage et sortit...

Quelques minutes plus tard, il discutait avec son vieil ami, le maire du village. « Ecoute Bernard, tu sais que c'est pas très grand chez moi. Eh ! bien j'ai décidé qu'il y aurait malgré tout assez de place. »

Bernard ne comprenait pas. Marco reprit : « J'ai une chambre qui sert peu. Il y aura assez de place pour héberger dignement un réfugié syrien ou irakien, comme ceux qu'on voit à la télé ces jours-ci. Je suis venu me faire inscrire sur la liste des volontaires pour les accueillir. Parce que c'est pas humain de laisser ces pauvres gens au pied des barbelés sans broncher !

Et puis, je me demandais aussi si dans les mairies de France on pouvait faire quelque chose pour que notre pays reste une terre d'asile et qu'on puisse continuer d'en être fiers... »




(*) l'homme est un loup pour l'homme : homo homini lupus est (Plaute)
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Utilisateur désactivé · il y a
C'est toujours un régal de vous lire. Une plume habile et sacrément intelligente, et je vois pas quoi dire d'autre de toute façon. Mais bon sang, vous êtes un grand homme Koradock ! On ne se connaît presque pas, et j'ai pas autant de culture générale que vous, mais...je vous envoie quand même mes sincères amitiés !!
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Pascal Depresle · il y a
Je ne regrette pas ma visite. Il y a un humaniste profond dans ton écriture, un humanisme sincère et vrai, sans posture puisque venu des tripes. Et c'est picaresque à souhait. Bravo pour cette œuvre bien mal récompensée. La classe ouvrière rebuterait-elle les lecteurs ? A bientôt.
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Pabauf · il y a
Magnifique récit humaniste et porteur d'espoir en ces temps où l'on voudrait nous apprendre la méfiance, la peur, le rejet, la haine, C'est Sourisha qui m'a incité à venir vous lire. Elle a sacrément bien fait !
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Koradock · il y a
Merci, Pabauf, d'avoir fait confiance à Sourisha. Merci surtout d'avoir pris le temps de lire et de commenter mon texte. Cela me fait très plaisir.
Je suis allé sur votre ( ta ?) page et j'invite tous ceux qui viennent ici à faire de même, car ce que j'y ai lu m'a beaucoup plu. J'ai peu de temps en ce moment et je n''y ai pas encore laissé de commentaires mais je promets de le faire dés que j'aurai retrouvé un peu de quiétude.
Si j'en crois votre (ton ?) profil nous appartenons à la même catégorie socio-professionnelle et à la même génération et il semble, au travers de ce que j'ai déjà pu lire, que nous ayons quelques centres d'intérêt communs. A bientôt...

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Pabauf · il y a
Je pense aussi cher collègue, que nous avons baigné et baignons encore dans les mêmes univers et défendons les mêmes idéaux. Alors si tu veux bien ce sera "tu"
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Sourisha Nô · il y a
Je ne me pose plus de questions à ton sujet. La belle personne que tu es brille à chaque phrase de chaque texte, qui, où qu'ils se situent, arrivent toujours à démontrer la plus belle part de l'humanité. Tu es un écrivain universel, chaleureux, portant la cause des humbles comme un soleil au-dessus de ta tête. Marco c'est toi, sans le moindre doute, ce personnage que tu guides dans les méandres de l'existence, chez la Nini autant qu'autour d'un monde qui n'est immense que parce que nous l'avons voulu ainsi, justifiant notre incapacité à réduire les distances, parce qu'il est plus facile d'invoquer la barbarie des "étranges étrangers" que chercher à vaincre la peur de l'autre. Alors on accumule les frontières, illusoires, pour protéger un pré carré dont nous ne sommes que les tristes locataires agissant en propriétaires. Parmi les nains se lève un géant, parfois, un Cédric Herrou....ou un Marco, car seuls les humbles tendent la main aux humbles, et en cela, ils seront, de toute éternité, invincibles.
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Koradock · il y a
Je suis très honoré par tes mots élogieux à propos de mes textes et de ma personne. En fait je me vois plus écriveux qu'écrivain et je pense avoir encore beaucoup à apprendre pour en arriver à ce stade. Je suis très touché par l'image sainte que tu dessines, avec cette auréole au dessus de ma tête : elle amuse beaucoup le vieux mécréant impénitent que je suis ;-)
Concernant le personnage de Marco, j'aurais beaucoup de choses à en dire. Mais je préfère t'en parler en MP.
Ta dernière phrase me fait penser à "L'homme sans passé" d'Aki Kaurismäki. Je viens de le revoir à la télé. Film à la fois drôle et magnifique. C'est tout à fait ce que tu écris.

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Sourisha Nô · il y a
les "mécréants" de ton acabit sont en tous points ceux qu'aimait tant Brassens. Levant un poing rageur au ciel, et tendant l'autre main aux hommes en défiant l'absurdité du monde. Un véritable Auvergnat:)..
J'adore le cinéma de Kaurismäki...pour, entre autres, son esthétisme....pur.
à bientôt en MP, mon ami...

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Koradock · il y a
Oh ! Alors là, si tu n'as pas encore vu son dernier film ("L'autre côté de l'espoir") et que cela t'est possible, cours-y vite ! Drôle et magnifique comme celui cité plus haut. En résonance avec la présente nouvelle "Au pied du mur". Chaque personnage est à la fois drôle et empreint d'une grande humanité, en particulier l'un d'eux avec quelque chose de ce Marco qu'on retrouve dans plusieurs de mes textes. Devinette : si tu vois le film tu me diras à quel personnage je pense.
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Eponine52 MILLOT-CONTE · il y a
Voilà un texte mené de main de maître ! j'aime beaucoup l'histoire dans l'histoire comme ces poupées gigognes ! De plus j aime ta plume généreuse et prondement humaniste et si riche et pertinente mais sûre que j'te l'ai déjà dit ! C'est une bonne piqûre de rappel qui nous demontre bien qu'il ne faut pas oublier ses leçons d'histoire car elle est un éternel recommencement ! De chaque crise naît un tyran ! C'est aussi une belle leçon de vie et de tolérance en ces heures sombres où la haine n'a plus honte de montrer son vrai visage. Aussi c'est un récit que je qualifie de nécessaire et qui devrait être lu partout ! Foi d'Eponine CHAPEAU À RAS DE TERRE pour la pertinence de ton constat ! J'crois qu'on est en train de foncer droit dans le mur ! La fille du cyclope à la même stratégie que le sociopathe : se servir de l'ignorance des petites gens pour les maintenir dans un sentiment d'insécurité en mettant la faute sur les immigrés et ça marche pas ça court ! A gerber ! Merciiiii pour la justesse de ton récit qui donne à réfléchir ! Douce nuit loin de ce monde de pluie et à bientôt !
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Koradock · il y a
Une réponse un peu tardive, chère Eponine. Nous partageons une certaine vision du monde et ça fait du bien d'en faire le constat. Tes mots me vont droit au coeur et me donnent à chaque fois envie de continuer d'écrire. Je t'en remercie très sincèrement.
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Eponine52 MILLOT-CONTE · il y a
j'suis contente si j'te donne envie d'écrire et tu sais, j'crois que nous nous reconnaissons de par nos écrits, notre plume et j'suis heureuse d'être revenue sur ce site grâce à Sourisha ! Nul doute que nous sommes connectés les uns aux autres et certains plus que d'autres ! Notre plume ne ment pas, c'est sans doute pour ça que nous nous sommes reconnus par nos mots ! quant à la réponse tardive, t'inquiète pas, moi aussi j'suis constamment à la bourre mais on fait ce qu'on peut !! douce journée loin de ce monde décérébré et à bientôt !
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Geny Montel · il y a
Une nouvelle remplie de sagesse Koradock !
Le choix des noms de lieux du roman est judicieux ☺
Ce mur d'acier construit à la frontière mexicaine va devenir maintenant un immense mur de béton...
Quand l'homme cessera d'être un loup pour l'homme ? Vaste question.
Merci pour ce récit empreint d'une grande humanité. Bon dimanche Koradock !

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Koradock · il y a
Merci pour ces mots.
Quant au mur à la frontière mexicaine, je suis dégoûté de savoir qu'à l'heure où j'écris ces lignes, le groupe franco-suisse LafargeHolcim se porte candidat à sa construction. Des capitaux français pour un tel projet... beurk ! Cela dit, ce n'est pas étonnant, les puissances de l'argent n'ayant ni morale ni patrie !

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Geny Montel · il y a
Business is business... comme le b de beurk...