Au pays des merveilles

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Mon dieu et cette horloge du couloir qui affiche presque dix-neuf heures ! Comment est-ce possible ? J’ai oublié, purement et simplement, mon entretien à dix-sept heures avec M. Chalan, le chef du personnel de la société. Pour l’occasion, j’avais pourtant revêtu mon beau tailleur bleu, deux petites perles discrètes assorties dans les cheveux. Il faut coûte que coûte que j’atteigne son bureau, ne serait-ce que pour m’excuser. Mince, Mince, Mince. Je n’en mène pas large car comment va-t-il réagir ? Ce couloir me paraît interminable un peu comme s’il n’allait jamais prendre fin. Tac, tac, tac. Mes talons claquent et résonnent exagérément. Il faut dire qu’il n’y a plus grand monde dans la boîte à cette heure-ci. M. Chalan sort promptement du bureau du chef comptable M. Pigoulière et me regarde aussitôt. Je suis surprise, aucun signe d’agacement de sa part. A contrario, il affiche un sourire carrément détendu, un peu comme s’il allait me dérouler le tapis rouge.
— Ah ! Alice, vous voilà ! Je suis ravi de vous voir. Nous vous attendions de pied ferme, tous les deux.
Je ne comprends pas cet enthousiasme débordant et lui exprime dare-dare mon embarras.
— Ne vous excusez pas, Alice, tout est de ma faute, j’aurais dû vous avertir bien avant. Alors, voilà... Nous vous emmenons à une soirée.
— A une soirée ??! Et... mon entretien avec vous ?
— Plus tard, plus tard. Il est primordial d’assister à cette soirée. M. Ballaste souhaite absolument que nous représentions l’entreprise. Et il a insisté vivement pour que vous vous joigniez à nous.

M. Ballaste, c’est le directeur général. Mon instinct me suggère de foncer bien que n’ayant pas le temps de prévenir Georges, mon mari. Me voici embringuée, avec M. Pigoulière, dans la voiture de M. Chalan. Tout de suite après, il y a eu comme qui dirait un léger flottement. Aussi bizarre que ça puisse paraître, je ne me suis pas vu réaliser le trajet. Nous sommes arrivés à destination un peu à la manière d’une téléportation. En deux temps trois mouvements.

Devant nous, un grand portail s’ouvre sur une vaste allée de terre battue bordée d’arbres centenaires. Je n’en crois pas mes yeux ! C’est tout bonnement somptueux, j’ajouterais même, majestueux. A l’autre bout se dresse un magnifique château du dix-huitième siècle à la toiture en ardoise, avec une tourelle en symétrie de chaque côté. Quel ravissement ! Un éclairage puissant brille de mille feux. Beaucoup de monde s’agite dans l’immense propriété. A l’intérieur, des lustres imposants allument une salle de bal qu’on aperçoit au travers de hautes portes fenêtres à petits carreaux. « Le concert de trompettes » de Michel-Richard de Lalande agrémente l’ensemble et retentit aussi bien dedans que dehors, grâce à d’énormes enceintes. Brrr. J’en frissonne d’extase, dans un premier temps. Puis, avec une petite pointe d’appréhension, dans la foulée.

Pourquoi ai-je accepté de les suivre ? M. Chalan se tourne vers moi avec un large sourire. Il sourit toujours exagérément, un peu comme si l’extrémité de ses lèvres allait toucher ses oreilles de chaque côté, au bout du compte.
— Ça va, Alice ? Vous nous suivez ?
Je note que tous les invités sont au minimum masqués. Du coup, ma remarque devient totalement fondée.
— C’est une soirée costumée, d’après ce que je vois et je vous rappelle que nous sommes venus sans rien.
— Vous avez entièrement raison. On va nous prêter un déguisement, voilà tout. Venez donc.

Effectivement, quelqu’un m’a passé un masque de Betty Boop. Je me souviens que M. Chalan a émis ce commentaire qui marquera, de son empreinte grandement équivoque, à jamais cette histoire.
— Oh ! Alice, cette nouvelle tête vous sied à merveille ! Avec votre attifement, on vous sent en parfaite fusion avec ce personnage truculent des années trente. Un peu comme si vous étiez son avatar, en quelque sorte.

Je connais très bien M. Chalan, depuis le temps que l’on travaille ensemble. Avec lui, on a droit, soit à des compliments exagérés, soit à des railleries minorées. Il faut dire qu’il y met une bonne dose de finesse à chaque fois. Sans hésiter, concernant la remarque présente, je pencherai d’emblée pour la deuxième option. Un instant après, je n’en ai pas cru mes yeux, on a affublé M. Pigoulière d’un costume d’ours. Fixée à l’ensemble par une fermeture éclair, la tête de l’animal pend fort heureusement à l’arrière. Parce qu’admettons qu’il prenne idée à notre chef comptable d’enfiler son énorme tête d’ursidé, là, tout de suite, il y a fort à parier qu’il étouffe sous la chaleur. Instantanément. Sacré M. Pigoulière, il faut reconnaître qu’il s’arrange toujours pour être impliqué dans les bons coups !

M. Chalan s’est moqué de lui plaisamment. Pourtant, il serait très facile de lui renvoyer la pareille. Sa panoplie de Robin des bois, chapeau, arc, flèches, est pour ainsi dire juchée sur son équipement professionnel, costume, chemise et chaussures en cuir. Ce non-sens vestimentaire n’a pas l’air de le perturber outre mesure, il dégage autant d’assurance. Sans être mauvaise langue, enfin, un petit peu, quand même, je pense que s’il y avait un championnat du monde du ridicule, quelque part, aux confins de la planète, rien que son inscription flatterait déjà son égo.

Nous voici à côté des tables de réception. Une poignée de serveurs très distingués apportent un cocktail bigarré avec paille et petite ombrelle. Les couleurs orangés sont solaires. Un brouhaha m’engourdit peu à peu, le temps passe et je ne comprends pas davantage ce que je fais là. Je connais assez Georges pour savoir qu’il doit être fou d’inquiétude. Je déglutis bruyamment par gêne de cette situation. Mes supérieurs discutent, un peu plus loin, avec une personne que je ne distingue pas. Deux questions m’interpellent. Pourquoi l’entreprise doit-être représentée dans cette réception à laquelle je ne comprends franchement rien et quel rôle ai-je à y jouer moi précisément ?

Le comble est que je n’arrive pas à aller interroger mes collègues de travail. Il suffirait pourtant de faire quelques pas et j’aurais l’esprit tranquille. Seulement, voilà, il m’est impossible, à cet instant précis, de bouger d’une once, un peu comme si mes chaussures avaient été scellées dans une chape de béton. J’ai la sensation désagréable d’être rivetée au sol, avec du matériel de construction haut de gamme et de me sentir lourde, très lourde, étonnement lourde.

Au bout d’un moment, une dizaine d’invités grimés en soldats de l’empire de « Star wars » apparaissent. Leur arrivée n’est pas passée inaperçue, provoquant des chuchotements d’admiration à foison. Les regards se tournent indistinctement vers eux. Je les plains, en parallèle, car ils doivent bien crever de chaud, avec leur combinaison noire recouverte d’une armure blindée blanche, en plastique.

Ces mêmes visiteurs de l’espace pointent leurs armes vers nous. Certains invités gloussent, d’autres applaudissent à tout rompre, pensant, à juste titre, qu’ils prennent leur rôle de subordonnés à Dark Vador à cœur. La réalité est toute autre et la couleur du rire vire rapidement au jaune. Des rafales de mitraillette pleuvent, maintenant, sans discontinuer. TA TA TA TA TA. Mon Dieu ! Même pas pour semblant, les balles sont bien réelles de chez réelles. Il tient du miracle absolu d’être encore en vie. Je suis pétrifiée, clouée sur place. Autour de nous, des serveurs tombent comme des mouches en faisant BZZZ SCHPAF. Certains finissent plantés droit, tête première dans le sol, les pieds dressés en éventail. D’autres rebondissent indéfiniment contre les murs. BING BANG, BING BANG. Quelle folie ! Mais, quelle folie !

Une main m’empoigne énergiquement, me sortant efficacement de ma torpeur, celle de M. Chalan.
— Venez, Alice, plus de temps à perdre, suivez-moi, fuyons !

Sans demander notre reste, nous prenons la poudre d’escampette. M. Pigoulière, franchement pataud, nous emboîte le pas avec grand difficulté. Il doit monter très haut les genoux pour courir car ses grosses pattes d’ours le gênent considérablement. Dans d’autres circonstances, j’aurais éclaté de rire. Lui d’habitude si carré, si cartésien, si comptable. En cet instant, je n’ai ni le cœur, ni le temps à la plaisanterie car j’ai l’impression frustrante d’avancer maintenant au ralenti. L’expression « on n’est pas rendu » n’a jamais été aussi criante de vérité. Fort heureusement, M. Chalan, toujours aussi vif de corps et d’esprit, casse ce rythme apathique en nous poussant promptement dans une des pièces adjacentes. Deux tours de clés donnés rapidement et un répit s’offre enfin à nous. Sans perdre plus de temps, notre chef s’approche d’une armoire en bois massif puis soulève un chandelier posé sur un guéridon, à proximité. Aussitôt, le meuble pivote de moitié, dégageant un accès secret comme dans un épisode de Zorro. Je n’en crois pas mes yeux.

Et Georges qui a dû appeler tous les hôpitaux de la région, méthodiquement, les uns après les autres. Ah ! Je le vois d’ici.

Nous nous introduisons rapidement par l’ouverture, à la queue leu leu. Une fois de l’autre côté, M. Chalan a rapidement actionné un levier mural et l’orifice s’est refermé. Sauvés. Depuis le début, notre chef a l’air de maîtriser parfaitement tous les mystères de ces mécanismes successifs. Il a agi, sans l’ombre d’une hésitation, comme s’il manœuvrait en terrain connu. Je me sens totalement en sécurité, aussi ma curiosité naturelle l’emporte aussitôt.
— Comment connaissez-vous l’existence de ce passage secret ?
— Le château appartenait jadis à ma famille, Alice.

Soit. Nous n’avons pas épilogué là-dessus et je n’ai pas insisté, non plus, sur mes interrogations antérieures. Après tout, qu’est ce qui relève du bon sens depuis le début ? Il existe une sortie plus loin, d’après ses dires. Parfait. Ce n’est pas trop tôt, je vais pouvoir bientôt rentrer chez moi, incessamment sous peu et retrouver ma famille.

M. Chalan et M. Pigoulière prennent chacun une torche en faction contre le mur. Nous empruntons un escalier et descendons quelques marches prudemment. Oups. En raison de l’éclairage diffus, ce qui me saute aux yeux en première instance ne m’emballe guère. Un dédale inextricable de galeries s’offre à nous, avec des toiles d’araignées en guise de tapisseries d’ornement. Charmant. Une des phobies de mon impressionnante liste. C’est le genre d’environnement que j’affectionne particulièrement, tout en nuances, semblable à un décor d’Halloween. L’atmosphère générale rajoute même un petit côté famille Adams en prime. Ce serait dommage de s’en priver. L’écho résonne systématiquement. La question suivante est sortie tout droit de ma bouche en stéréo.
— L’un de vous deux peut-il enfin me dire qui étaient ces hommes en blanc ?
M. Pigoulière me répond, en s’épongeant le front.
— Le gang des cosmonautes. Sa spécialité est l’attaque de banques. La nôtre y est passée, l’an dernier, laissant un gouffre sans précédent dans notre trésorerie.

Sa réponse me laisse sans voix. Première nouvelle, je tombe véritablement des nues, n’ayant jamais, au grand jamais, entendu parler de cette affaire. Pourtant rien ne sert de chicaner pour autant. L’urgent consiste à aller de l’avant et à se sortir de ce mauvais pas. Définitivement. J’ai hâte de tirer un trait sur cet imbroglio. Concernant l’explication de l’ensemble, on verra plus tard.

On avance donc espacés à quelques mètres les uns des autres. Au bout d’un moment, de l’eau se glisse sous nos pieds. Jusqu’à nous recouvrir complétement les genoux. Pourvu que le niveau se stabilise car il y a, comme qui dirait un hic. Je nage à peu près comme une pierre. M. Pigoulière s’en voit avec son costume. Schplaf Schplaf, ses grosses pattounes trempouillent. La tête pendante de l’animal tressaute à chaque déplacement. Tiens, je n’avais pas remarqué mais il a une bouille plutôt sympa cet ours, on dirait qu’il sourit tout le temps. Devant nous, M. Chalan, fort de son déguisement de Robin des bois, se positionne en éclaireur téméraire. En premier archer de la classe, plus exactement.

Et j’entends Georges qui me répète souvent « tu as de la chance de travailler dans cette boîte, ils sont sérieux... ». Je pense que l’on va se passer de ce genre de commentaire. En attendant, lui qui possède, il faut bien l’admettre, une patience aussi aiguisée qu’un couteau en plastique, a dû contacter tous les corps de gendarmeries, de polices de France et de Navarre confondus, tous les corps d’armée de la nation, y compris la marine. Comme il ne fait jamais les choses à moitié, je devine le genre d’énergie déployée à tenter de me retrouver. A la moindre anicroche, son petit côté sanguin aura le dessus et le branle-bas de combat risque d’être gigantesque.

De retour à nos préoccupations immédiates, mes collègues et moi, nous concentrons, depuis un petit moment sur un bruit qui semble se préciser. Ce son me parle. Où ai-je bien pu l’entendre ? Je crois que je le tiens. C’est le grignotement qui émane du croustillant de la biscotte. Crrr Crrr Crrr. Dans le même temps, la rivière souterraine se paye un nouveau caprice en enchaînant des séries de soubresauts. On ne peut, certes, pas lui enlever la régularité du mouvement. Son aspect sinusoïdal donne un air à une « Ola » des stades vue par-dessus. De petits cris stridents nous parviennent simultanément aux oreilles, accompagnés de centaines de micro-lueurs rouges. C’est envoûtant, presque hypnotique, on dirait un tableau de Yayoi Kusama, la dame aux petits pois.

Qu’est-ce donc que cette nouvelle folie ? J’évalue le phénomène son et lumière à dix mètres. « Tu n’as décidément pas le sens des distances » me rappelle souvent Georges, l’air goguenard. Lui, c’est sûr, il aurait dit cinquante mètres. Bref. Du coup, ce n’est pas plus mal, cela nous laisse cinq fois plus de marge.

Pour contrecarrer, bien sûr, car voici des sauts entiers de rats en guise de biscottes, que dis-je, des wagons entiers. A la pelle, les rats. Pas vraiment le scénario souhaité, inutile de préciser. Mon dégoût pour ces créatures à poils ras culmine sur le haut de l’échelle ouverte de Richter. Une autre des phobies de ma liste, en tête avec les serpents et les varans malais, un cousin éloigné du Komodo. Enfin, je ne suis plus trop sûre d’une parenté scientifiquement établie mais les reptiles ont tout de même un petit air de famille. Bref, des souris blanches toutes mimis passeraient encore mais ces gros machins aux petits yeux cruels, Beurk ! Les rongeurs ralentissent en sentant notre présence, puis se figent d’un coup. Un silence monacal s’installe dès lors. Angoissant. Et nous voilà maintenant en round d’observation, les uns en face des autres, à l’instar d’une adaptation sauvage de la scène culte du western « Il était une fois dans l’ouest ». Quelle va être la suite des réjouissances ? M. Chalan prend les devants et se meut dans le film éponyme, pas tant pour l’idée loufoque qu’il a eu, mais vis à vis de la manière dont il l’a annoncé en plissant les yeux mystérieusement. A la manière de Charles Bronson.

— Passons maintenant au plan B, « Elephant man » versus rats d’égouts.

Seul manquait le célèbre passage à l’harmonica, dont la musique nous aurait détendu un brin. Je me suis demandée s’il faisait allusion à une adaptation du chef d’œuvre de David Lynch ou au scénario d’un futur James Bond ? J’avais un commentaire, tout prêt, au bout de la langue mais il m’a coupé net dans mon élan en me confiant sa panoplie. Un peu comme le legs de son plus précieux héritage. Au cas où. Bêtement, je suis demeurée bouche bée, une larme au coin de l’œil, mes mains crispées sur ses effets. Il nous a ensuite chuchoté que ces mastodontes avaient la particularité de faire peur aux rats. Je n’ai pas clairement compris le bien-fondé de ce postulat car je croyais que les éléphants craignaient les souris déjà. Comme il paraît que cette idée pourrait relever d’une chimère, j’ai envie de dire, « qui ne tente rien n’a rien ». M. Pigoulière a l’air d’accord avec moi, nous laissons donc notre chef agir. En totale confiance.

Et là, tout s’est enchaîné très vite. M. Chalan a quitté son pantalon rapidement et l’a mis sur la tête, les deux jambes coiffant ses oreilles de chaque côté à la manière de Dumbo. Son caleçon à Bisounours était pour le moins insolite, mais on va vite passer sur le rendu général. Il s’est alors lancé dans l’imitation d’un pachyderme en proie à une vive contrariété tout en agitant, de concert, ses jambes de pantalon. Comme s’il possédait d’énormes feuilles de chou. Ensuite, avec son bras tendu, tel une trompe, il a réalisé sans relâche des moulinets. Pour parachever l’ensemble, son barrissement avec une voix de ténor a affiché la détermination attendue. J’avoue qu’il m’a flanqué la chair de poule sur tout le corps.

A ce stade, une petite précision est nécessaire, parce que, même si cette partie du récit paraît aussi difficile à avaler qu’une couleuvre, grâce à M. Chalan, nos rongeurs se sont arrêtés tout net. Exactement, comme si on jouait en toute camaraderie avec eux, à « un, deux, trois, soleil ». Et à ce stade, bien malin qui pourrait dire maintenant quel rat serait éliminé tellement leur statisme est impeccable. J’allais dire que la guigne nous poursuit donc, mais c’est sans compter sur la persévérance de notre chef.

Refusant de baisser les bras, il réitère son numéro. A la perfection. Son imitation du barrissement de l’éléphant est calée sur le bon octave. Le déplacement de sa fausse trompe est finalisé au cordeau. L’agitation de ses énormes oreilles postiches est perpétrée au poil près. Grâce à un degré de perfectionnisme inégalé, il nous offre la cerise sur le gâteau, tout en trépignant sur place, tapant ses pieds avec force, tournant sur lui-même sans relâche. L’idée globale est de parfaire l’irritation de l’animal juste avant sa terrible colère légendaire. Celle qui fait trembler tous les animaux de la savane un par un. Il y a juste une chose à espérer, c’est que nos rongeurs, ici présents, lisent de temps à autre des revues animalières et aient en rayon le même genre de connaissance zoologique.

Lorsque la détresse se montre impitoyable et sans appel, il arrive qu’une lueur d’espoir pointe malgré tout le bout de son nez. C’est le cas, ici. Nos vis-à-vis se mettent brusquement à s’affoler en tous sens. Les premiers veulent rebrousser chemin, grimpant sur les précédents, comme des séries de dominos que l’on renverse les uns après les autres. En un temps record, les rats quittent le navire. Ils partent du souterrain définitivement. Ouf, patapouf ! Le drame semble évité. Pour une fois encore.

M. Pigoulière et moi applaudissons de bon cœur. Nous félicitons avec ferveur notre supérieur hiérarchique, l’œil brillant de bravoure intérieure. Il reprend son équipement de hors la loi, précieusement mis de côté par mes soins. Je sens bien, dans son regard, tout le poids d’une reconnaissance sans fin. Je ne peux m’empêcher de verser une larme. M. Chalan nous demande instamment de poursuivre notre route. Nous nous exécutons sans rechigner. Encore une fois, en bougeant à nouveau, j’ai l’impression de transporter plusieurs dizaines d’enclumes en fer forgé et de démultiplier les efforts pour n’avancer, en retour, que de quelques malheureux mètres.

Au détour d’un croisement de tunnels, nous apercevons Lola, une de mes amies de longue date qui volète à ras la voûte comme un oisillon égaré. Turlututu, chapeau pointu. Elle porte, de manière étonnante, un tutu rose et des chaussons de ballerine aux pieds. Surprenant pour une fille qui guinche, les samedis soirs, à peu près avec la souplesse d’un balai. Le summum, c’est qu’elle évolue avec une grâce indéniable, en réalisant de petites pointes aériennes et de grands battements de bras. C’est esthétique. Tellement attendrissant. « C’est une gentille fille, ta copine, mais reconnais qu’elle est quand même un peu perchée !» renchérirait Georges avec un petit sourire qui en dit long. N’empêche que l’allusion semble plutôt bien fondée, dans ce contexte. J’aimerais en savoir un peu plus mais pfiouff, elle a disparu. Volatilisée. Scrogneugneu. Et toujours pas une once d’explication cohérente, sur ce détail particulier puis sur l’ensemble de l’œuvre depuis le début.

Je sens bien qu’on a atteint le haut du sommet, là, d’un coup. Au beau milieu de ce bric-à-brac, j’imagine mon Georges qui ne sait toujours pas où je suis. Nous y avons droit, à cet échelon, il ne fera pas dans la demi-mesure, c’est Interpol minimum.
What else ?

Nous continuons à avancer. J'ai l'impression de traîner des blocs de béton armés, cette fois. Mes pensées s'orientent vers mari et enfants. Vite écourtée la pointe de nostalgie car de nouveaux cris suraigus nous font sursauter en chœur. Cinq chauve-souris pipistrelles frôlent nos têtes et embarquent subrepticement le calot de M. Chalan. Une des bêtes s’entortille même dans les poils du costume de l'ours. Quelle poisse, mais quelle poisse ! Voilà que M. Pigoulière se met à hurler comme un forcené maintenant. Il se débat tel un fou furieux avec la bestiole. C’est drôle, de près, la chauve-souris possède une tête de mouette effarouchée avec de grands yeux bleus en amande, les mêmes que ceux de la buraliste, en bas de chez moi. C’est poignant. On croirait Gabin qui dit à Morgan « T’as de beaux yeux, tu sais ». Au bout d’un moment, cette pauvre chauve-souris lâche finalement prise. On a évité la catastrophe de justesse mais M. Pigoulière a viré au caca d’oie et ce n’est pas franchement joli joli. Il est devenu aussi flasque que de la gelée britannique. Avec compassion, M. Chalan et moi lui adressons quelques mots de réconfort et une accolade de circonstance. Ça me fend le cœur pour lui, bichette.

Et puis, une fois n’est pas coutume, je ne sais plus très bien ce qui s’est passé ensuite. Au beau milieu de ce méli-mélo, M. Chalan a eu une parole rassurante, remplie de l’optimisme dont on avait tous besoin, à cet instant. La sortie est imminente, promet-il. Tant mieux. Effectivement, l’issue se rapproche. Sauf qu’il s’agit d’un énième obstacle, une lourde porte en fer qui nous barre le passage. Contre toute attente, mes supérieurs ne s’embarrassent pas de ce détail et l’ouvrent d’un coup d’épaule, d’un seul. L’air libre nous balaie le visage. Enfin.

Cette bouffée d’oxygène me ramène naturellement à Georges. Où en est-il dans ce marasme ? Monté d’un cran. Mon petit doigt me souffle même que les trois lettres seraient dans le coup pour me retrouver. Les trois lettres. Brrr. Je peux à peine les prononcer tellement j’en frissonne. CIA.

L’extérieur est maintenant le portrait craché d’un paysage apocalyptique. Le ciel est gris noir, menaçant, le vent tourbillonne, les arbres jouent au culbuto avec les racines qui sortent et s’entrelacent en sifflant. L’apothéose. Posé à quelques broutilles de là, un hélicoptère fait paisiblement le pied de grue. Un homme, tiré à quatre épingles, portant une livrée de domestique, nous envoie des signaux avec des mini fusées de détresse. Il ressemble comme deux gouttes d’eau à Nestor, le majordome du capitaine Haddock. La similitude est troublante. De sa main gantée, il déploie infiniment de classe pour nous inviter à le rejoindre. Sans perdre une minute, il va sans dire.

Une course contre la montre démarre donc. Nous voilà cavalant à terrain découvert, tous les trois. M. Pigoulière a enfilé sa tête d’ours sans doute pour éviter qu’elle ne rebondisse à chaque foulée. Quelle magnificence ! Son pelage luisant étincelle sous le ciel récemment teinté au fumigène. Sa course dégage un tel ravissement que d’emblée, une femelle ourse, surgie de nulle part, le rejoint sur son flanc gauche. Et tout en détalant dans la même direction, Ils ne se lâchent pas des yeux. C’est fabuleux, inouï, féérique. Leurs croupes se secouent, à l’unisson, dans la plus parfaite des synchronisations. Consciente d’être le témoin privilégié d’un coup de foudre digne d’un Walt Disney, je sens poindre en moi un nouveau sanglot. Le flot de larmes, qui m’envahit bien vite le coin des yeux, me ramène vers Georges. Cette fois, en flash.

« E.T. » « Maison », les deux concepts m’illuminent instantanément. Je sens bien le dénouement comme suit. En dernier recours, la NASA l’aura placé en orbite, autour de la terre. Et là, en raison de cette émotion sidérale qui m’étreint, seule la langue de Shakespeare m’inspire toute la noblesse de mon SOS. Mayday, Mayday, Save Me my Apollo !

Plus loin, l’engin à hélice fait un boucan de tous les diables. J’ai maintenant la tête, en permanence, comme une citrouille. Touk, Touk, Touk. Et comme je ne veux surtout pas en faire des tonnes, j’en passe, des Touk, Touk, Touk et des meilleurs. Mes collègues masculins en profitent pour grimper prestement dans l’appareil. Ils m’intiment à les suivre. Pendant que je m’y emploie, deux hommes surgissent hors de la nuit. De vrais méchants au look patibulaire qui n’ont pas vraiment le chic à travailler dans la dentelle mais qui auraient eu, dans un autre temps, l’inélégance à aller casser des cailloux à Cayenne.

Ils s’agrippent solidement à mes pieds. D’un bloc. Par pur réflexe, M. Chalan et M. Pigoulière m’attrapent par les mains. D’une poigne de fer. Et là, débute un véritable concours du tir à la corde. Les deux binômes me distendent de chaque côté tous azimuts, en hurlant comme des sauvages. Je prends de la longueur et deviens une guimauve extensible. La tête de M. Chalan se rapproche dangereusement de moi quand d’énormes incisives se mettent à pousser dans sa bouche titanesque. J’ai maintenant un lapin crétin géant en face de moi qui ricane, le son amplifié d’une tonalité caverneuse. M. Pigoulière est tout aussi démesuré, en grizzly colossal. Les deux autres sont devenus d’énormes Peggy la cochonne. Le pompon, ils se mettent à baver et à écumer, en lâchant des grognements plaintifs. A tour de rôle. J’ai l’âme déchiré en deux et pleure maintenant comme un mascaron de fontaine. Ma respiration devient saccadée, réduite au minimum. C’est bientôt la fin. J'étouffe ! Les épisodes, depuis ma naissance, défilent à pleine vitesse. J’arrive à la partie sensible de ma vie, mes enfants, mon mari, le poisson rouge. Ide en mots croisés. Mes pleurs redoublent. Je me meurs ! Quel gâchis de finir ainsi, en modeste confiserie molle, malgré ce glorieux parcours. Et le comble, par-dessus le marché, en n’ayant fichtre rien compris de cette dernière soirée !

Au milieu de mes cris de désespoir, une voix familière se distingue.
— Bon sang, Alice, mais, réveille-toi donc, tu fais un cauchemar !
J’ouvre les yeux, d’un coup, d’un seul et fixe béatement un plafond blanc. Face à moi, un mur violine me renvoie à un lieu connu. Où suis-je ?
— Eh ! Oh ! Alice, tu fais un cauchemar, j’te dis. Réveille-toi et calme-toi, c’est moi, Georges, ton mari.
Mon dieu, j’y suis. Je reconnais, tout à mon étonnement, ma chambre. Quel soulagement ! J’ai le corps en nage, le cœur en pleine déroute, l’esprit hagard. Georges, mon Georges à moi me glisse à l’oreille prudemment.
— Qu’est-ce qui s’est passé pour que tu gigotes ainsi de la sorte ?
Je réalise, assez vite maintenant, que j’ai partagé la vedette d’un bad trip dont je me serais bien passée. Quel enchantement de sentir que la douce réalité remplace la terrible fiction. Je revis instantanément.
— Eh ! tu vas bien, Alice ? Tu m’as fiché une de ces trouilles ! Tu gémissais, comme si on te découpait en quatre-vingt-dix-neuf rondelles de salami !

Tout petit déjà, il n’aimait pas les centaines. C’est confirmé, je suis bien de retour chez moi. Il s’agit, sans conteste, de mon Georges qui m’a toujours épaté avec son sens plus que subtil du détail nourricier. Malgré ma perturbation, j’arrive enfin à extraire quelques mots.
— Cauchemar... véritable... histoire... de fous. Flippant !
— Oui, j’avais bien compris, vois-tu. Je suis un peu habitué avec toi, même si d’habitude tu enchaînes les mésaventures plutôt en journée.
— Brrr. Me suis démenée... toute la nuit... n’en voyais pas le bout... usant.
— J’ai bien vu. Figure-toi que j’ai hésité à appeler police Secours !

Voilà. Son éternel sens de l’humour. Qui me fait un bien fou. Je me suis levée puis suis allée boire un grand verre d’eau à la cuisine. Un peu plus tard, j’ai carrément ri en repensant à ce délire nocturne. Y-a-t-il un lien avec mon entretien du lendemain ? Sans doute. En tout cas, cette mascarade m’a réconfortée car j’ai vu mes supérieurs sous un autre angle, disons. Y a pas à tortiller, un humain reste un humain. Il faut que je médite là-dessus à l’avenir. Quelles priorités donner à ma vie, par exemple ?

Bon, j’espère, malgré tout, que pendant le rendez-vous professionnel, je ne prenne pas une crise de fou rire car j’en suis une spécialiste de très haut vol. Clairement. Après mûre réflexion, je mettrai mon tailleur jaune et noir pour l’occasion. J’ajouterai en guise de broche, le cadeau de mon Georges, sa salamandre porte-bonheur. Voilà. Il me semble que je n’oublie rien. Ah, si ! Ouh la la ! Demain, il faut absolument que je pense à passer mon chemin, si d’aventure, dans les couloirs de l’entreprise, je croisais Maya l’abeille...
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Eliane Mouret · il y a
Toujours aussi efficace Muriel! Tu m'as vėritablement embarquėe dans cette histoire quelque peu rocambolesque, au style enlevė, mais qui relève d'une imagination dėbordante. Ne t'arrête surtout pas!
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MURIEL CONTE · il y a
merci beaucoup pour ce commentaire. L'histoire est volontairement légère après cette période plutôt anxiogène !
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Fred Panassac · il y a
Histoire délirante mais agréable à lire, regorgeant d’imagination et dont j’ai apprécié le style plein de métaphores déjantées.
Bien que j’aie évidemment subodoré le rêve prenant la place de la réalité, et ce dès le début du texte, la progression narrative m’a enchantée (le leitmotiv de Georges remuant ciel et terre pour retrouver sa femme)
Il y a une phrase à laquelle il manque un morceau : « pensant, à juste titre, qu’ils jouent leur rôle de subordonnés à Dark Vador jusqu’au-boutisme ».
En résumé une bonne distraction cette histoire, un feu d’artifice de style familier détendu mais virtuose !

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MURIEL CONTE · il y a
Merci beaucoup pour cette fine analyse. C'est bien d'avoir un retour précis des + des -. Une fois qu'on écrit, qu'on réécrit moultes fois le recul n'est plus forcément là.

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