Au nom de la loi

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Finaliste
Jury
Chaque fois, le chagrin. Chaque fois, le strabisme léger qui explose dans l'étang bleu des larmes à peine contenues. Chaque fois, des jours comme des siècles. Chaque fois, le silence. Les silences. Chaque fois, le repas du soir qui noue le ventre et convoque les pierres de l'hésitation au creux de l'estomac. Chaque fois, enfin le verbe, las, triste, hésitant. Chaque fois, la même question : « Tu sais quel jour on est ? »
Chaque fois, le regard vide sur une entrée sans vie, le sanglot bien coincé dans la gorge et refusant l'expulsion du réfugié clandestin, je réponds. Oui, je réponds. Chaque fois.
Elle pleure alors à gros bouillons, le barrage de sa pudeur cédant aux trois lettres murmurées par le zombie que je suis. Elle plaint. Elle cajole en étreignant. Elle embrasse les cheveux. Son odeur légère de parfum fleuri embaume jusqu'au reste de tomates, ses mains frottent et réchauffent mon froid, mon malaise, ma singularité. Chaque fois. Elle se rassied. « Tu n'as pas la chance des autres, hein. Toi, tu n'as pas eu de chance. Et moi je fais ce que je peux ». Chaque fois, ses yeux comme des auberges dans le blizzard se sèchent et s'allongent en un sourire triste et mélancolique, presque absent, presque mort. « Mais moi, tu sais, je t'aime ». Le sanglot prend aussitôt le charter. Il fuit. Il glisse le long de la langue, beugle dans la purée, s'écorche contre le lustre, s'éclate contre le mur. Il sera seul. Chaque fois. Seul pour répondre à la pudeur contenue si longtemps. La dignité est à ce prix.
Chaque fois, le repas se termine sur des considérations d'usage. Le temps qu'il fait, les vacances à venir, l'argent que l'on ne trouve pas sous le sabot d'un cheval. « Ça file vite », conclut-elle, en passant cette même main sur ma nuque raide. Puis vient la nuit, chaque fois. Le temps du Diable et des fantômes, le moment de la blessure que le chirurgien du temps rouvre pour s'assurer de n'avoir rien laissé dedans. Il y trouve pourtant pêle-mêle un dessin à l'encre de Chine, une poterie en terre cuite, une carte postale disant que l'on m'attend à l'autre bout de la France, que l'on m'aime et qu'on pense à moi très fort, mon grand garçon. Une serviette de plage aussi, avec un ballon de football et une orange rappelant le mondial ibérique. La fête et le deuil. Séville et la mort. L'ultime présent qui ne sait pas sa symbolique de peine éternelle. Dans la béance rouverte ce jour-là, chaque fois, voilà ce que j'y trouve.
Chaque fois. Et toutes ces fois. Empilées comme des mausolées inconsolables et ravalés par sa tendre maladresse. Contraintes par un homme qui en pensant bien faire a décidé qu'on gommerait ce jour, nous tous, nous toutes. Comme ça. D'une phrase péremptoire, abrupte, passée au crible de l'Histoire et exigeant qu'ici « on ne célèbre pas le maréchal Pétain ». Alors, elle fait. Elle ne fête pas. Elle se mure dans sa douleur, évite mon regard, fuit son émotion le plus qu'elle peut. Elle ne peut pas plus loin que le repas du soir. Tout le monde sait quel jour on est, et pourquoi nous sommes tous les deux, seuls, sans autre appui que l'un pour l'autre et chacun pour nous. L'homme n'est pas là. Pourquoi ? Pourquoi être là ? Il n'y a rien de plus ce jour-là puisque la loi familiale qu'il a amendée seul a promulgué l'ordinaire des jours. Les autres ne sont pas là. Les amis, les proches, les autres. Chez eux, on fête. On fleurit. On rit. On s'ébahit aux pots de yaourt. Chez eux. Chez les autres.

Chaque fois, j'y pense. Chaque fois, le repas. L'explosion de chagrin. La serviette. La carte. La nuit. Pourtant, depuis le temps, la loi aurait pu être abrogée. Mais chaque fois, depuis que ma grand-mère est morte il n'y a pas si longtemps, depuis que le strabisme s'est refermé sous ses paupières closes jusqu'à la fin du monde, depuis que sa gêne corsetée a rejoint le vide, chaque fois j'y pense. Mon sanglot vieux de presque quarante ans vole comme un oiseau aveugle pour se fracasser contre une vitre. Chaque fois, il se double d'un autre, plus discret, moins lourd, pour le supplice de cette femme qui essayait au mieux de ne pas contrevenir à la loi de son fils pour me protéger du souvenir.
Qu'il avait eu une mère. Qu'il avait eu des bras trop brefs, trop malades, trop lointains. Qu'il avait eu une voix disparue qui l'appelait mon grand garçon. Qu'il avait eu des mains qui le caressaient naguère et qui écrivirent enfin une carte de l'autre bout de la France disant qu'elle l'attendait. Mon grand garçon. Qui écrivirent je t'aime et qui signèrent maman. Une dernière fois.
Pour me protéger de quoi  ? De rien. Car tout le monde, les amis, les autres, elle, lui et moi savions. Savions comment se passe une fête des Mères. Chaque année. Chaque fois. Et elle-même, cette femme, finalement mère de nous deux, son fils et moi, est devenue délinquante d'une loi qu'elle ne pouvait respecter. Chaque fois.
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Alice Merveille · il y a
Après la lecture de votre très beau texte "Jour d'été" (que j'ai mis en coup de coeur sur le forum) je découvre avec le même plaisir "Au nom de la loi"...
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Mireille Bosq · il y a
J'aime beaucoup ce type d'écriture essoufflée d'avoir tant à exprimer. Bravo, mon soutien.
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Très beau texte. Merci de cette lecture.
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Eva Dayer · il y a
Un très beau texte ...
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Brigitte Bardou · il y a
Ce texte que j’ai moi aussi dû lire deux fois mais dont le sens m’est apparu clairement à la deuxième lecture est tout simplement magnifique.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
C'est vraiment très très bien écrit !
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Steven Le Roy · il y a
Venant de vous je suis touché !
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Là je suis gêné ! Merci et re-bravo !
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M. Iraje · il y a
Un texte à lire et à relire pour dire l'indicible, avec une écriture à fleur de peau, à fleur de mots, adaptée au propos
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Steven Le Roy · il y a
Merci beaucoup
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Alexandre Sonntag · il y a
Je vais être honnête, le texte est très beau, l'écriture est belle. Néanmoins je n'ai pas compris le récit...
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A. Sgann · il y a
Mon soutien
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Armelle Fakirian · il y a
Mon soutien pour ce texte très touchant décliné d'une magnifique écriture. Bonne finale à vous !

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