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Au milieu des Géants

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Alexis Garehn

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C’était comme une photographie en noir et blanc. Les couleurs avaient déserté, laissant la place aux ombres. Des nuages blancs. Des rochers gris. Des idées noires. J’étais en surimpression sur le négatif, ajouté là telle une tâche colorée indélicate. Je souffrais de la surexposition du lieu, les glaciers renvoyant la lumière vers mes yeux fatigués.

Je venais de franchir le col, perdant de vue les dernières bribes de civilisation que représentait le refuge. Depuis que j’étais parti ce matin, je n’avais rencontré âme qui vive, humaine ou animale. Même les moustiques désertaient l’endroit. Entre les deux montagnes qui me surplombaient, de petits lacs se succédaient, fruits de la fonte du glacier. Leur eau était pure et limpide, laissant voir le fond tapissé de cailloux. Pas un poisson n’animait ses eaux. Seul le clapotis des gouttes troublait le silence et rythmait ma marche de sa mélodie cristalline. Rien ne poussait en ce lieu, comme si Attila l’avait choisi comme dernière demeure. Quelques buissons d’épineux volaient la vedette aux fragments de mousse épars. La froide aridité de ce désert de caillou gris me glaçait les sangs.


L’absence d’êtres et de sons vidait mon esprit, le purifiant des toxines de la société. Mon corps se rappelait à moi, m’inondant de stimuli. Je ressentais pleinement la faim, la soif, la douleur, le froid. Et chaque pas était autant une souffrance qu’une délivrance.

Le temps n’existait plus ici. Il se figeait, comme une attente. C’était une bulle dans l’espace-temps, où les rapports s’inversaient. Les étendues d’eau se suivaient et je désespérais d’en voir la fin. Rien ne ressemblait plus à un caillou qu’un autre caillou et il me semblait que je tournais en rond, coincé dans le labyrinthe des Géants. La montagne me dissimulait la sortie. Aucune perspective ne s’élançait, les versants brisant les lignes de fuite et brouillant les distances. Quand la fin semblait approcher, c’était pour mieux me décevoir. Il restait toujours un passage escarpé à grimper ou quelques mètres à parcourir. La montagne était pleine de faux-semblants.

Les cailloux lardaient le caoutchouc de mes semelles, aiguisant mes plantes de pied. Le glacier charriait un air humide et froid qui pénétrait ma chair, engourdissant mes extrémités. Mes gants, mon bonnet, ma polaire et ma parka ne me protégeaient pas contre sa morsure. Je sentais l’humidité imprégner mes vêtements, mélangeant la transpiration aux gouttelettes qui hantaient le lieu.

Lorsque le sac fut trop lourd, cisaillant mes épaules, je cherchai un endroit pour me reposer. Mais où m’asseoir lorsque tout était hostile ? Pas un arbre ne me protègerait de la bruine glaciale. Et quel rocher m’abriterait du vent ? Tout était à nu. Un paysage décharné et aiguisé.

Quelle apocalypse avait engendré ce désert des sens ? Les Géants s'étaient-ils affrontés à coup de pierres, éclatant les rochers contre les parois des montagnes ? S'étaient-ils autodétruits, laissant un massif rocailleux et désolé de leur combat ? L'absolue solitude m'angoissait. Je redoutais qu'une rencontre, quelle qu'elle fut, ne me plongeât dans une terreur irraisonnée. Mais que pouvais-je bien croiser en ces lieux ? Des trolls ? Des Géants ? Ces pensées m'effrayèrent et je hâtai le pas, pressé de quitter cette cathédrale du vide.

Enfin vis-je le bout du chemin. Les versants desserrèrent leur étreinte, ouvrant peu à peu le paysage. C’était la sortie du labyrinthe qui me tendait les bras et ma marche s’accéléra. Je sentais les battements de mon cœur s’accélérer. Ma poitrine se serra, mes poumons prêts à exploser. L’émotion était trop forte, elle me submergeait de toute part. Et l’horizon apparut.

J’avais l’impression d’être à l’origine du monde. Une vallée verdoyante ondulait devant moi, une rivière serpentant en son sein. Le contraste saisissant me coupa le souffle. Je m’appuyais sur mon bâton de marche, la vision me coupant les jambes. Les larmes me venaient aux yeux, mais je ne pleurais pas : je voulais voir. Voir ce glacier fondre petit à petit, formant des lacs qui s’écoulaient en cascade vers la vallée. Les torrents se formaient, hurlant en leur lit. Et sur leurs berges, la vie renaissait. L’herbe pointait timidement, laissant place à des buissons et à de frêles arbustes. Un peu plus bas, les arbres se faisaient imposants, abritant une végétation touffue et verdoyante. Et en voyant la flore, on imaginait la faune.

Le désespoir m’avait quitté. Je reprenais ma marche d’un pas alerte, après avoir profité longuement de ce spectacle d’un autre monde. Les cailloux s’espacèrent, laissant place à une terre humide et souple, si douce au contact. J’accueillis les moucherons avec un sourire, trouvant enfin des compagnons de route. Le chemin suivait le torrent, couvrant les bruits de ses roulements de tonnerre. Le prochain refuge m’attendait en bas, là où la rivière devenait lac. Il me restait bien trois heures de marche, mais dans ces conditions-là, on était loin du sacerdoce.

Après l’écrasement des montagnes, la végétation m’enlaçait, me coupant les issues de secours. L’humidité de l’air et la chaleur retrouvée rendait l’atmosphère confinée. Je ne voyais plus que quelques mètres devant moi et chaque buisson semblait receler une menace.

Au bout d’une heure, je tombais sur un cul-de-sac. Une barrière en bois me coupait le chemin nettement, sans aucune alternative. Dubitatif devant l’obstacle, je restais un instant immobile avant de remarquer les deux traits de peinture rouge et blanc qui m’indiquaient le chemin. J’escaladai le tout et traversai l’espace qui se présentait devant moi. Aucun chemin n’était visible, mais les indications aux randonneurs, espacés d’une vingtaine de mètres chacun, me rassurèrent. Je marchais dans un champ en jachère, à l’herbe haute, peuplé d’arbres poussant de façon anarchique. Mais déjà, le chemin réapparaissait au milieu d’arbustes serrés, me plongeant de nouveau dans la végétation, touffue et épineuse. Obligé de suivre un chemin tracé au millimètre près, mieux valait ne pas faire une mauvaise rencontre. Mais ce bois pouvait-il contenir une seule menace ?

Comme une réponse, j’aperçus des traces sur le chemin. La terre humide les faisait apparaître nettement sur le sol. La marque d’un sabot se détachait, profondément enfoncée dans la boue. Je m’arrêtai de marcher et regardai aux alentours, mais mon regard ne portait pas. Ma respiration se bloqua quelques instants. J’écoutai les bruits de la forêt, essayant d’entendre le déplacement d’un animal, mais le torrent en contrebas empêchait tout discernement. Mon cœur de citadin accéléra. Les animaux sauvages ne m’inspiraient aucune confiance. Je redoutais leurs réactions imprévisibles et impulsives.

Ces montagnes ne pouvaient être habitées que de rennes. Que ferais-je si j’en rencontrais un ? Fuirait-il ou m’attaquerait-il ? Sentirait-il ma propre peur ? Le chemin n’était pas assez large pour se croiser et la végétation rendait impossible tout contournement. Je pris mon courage à deux mains, espérant que le renne avait quitté les lieux depuis longtemps. Je ne pouvais m’empêcher de remarquer combien les marques allaient dans le même sens que moi. J’avais l’impression de pister une proie et j’aurais tout fait pour l’éviter. Je ne craignais qu’une chose : que le renne fasse demi-tour et me rencontre au milieu des bois.

Le torrent commençait à se calmer. Après une enfance fougueuse, l’âge de raison arrivait, laissant la place à des flots apaisés lorsque la pente s’adoucissait. Le vacarme ambiant baissa d’un cran, me permettant de mieux saisir les sons de mon environnement. Le bourdonnement léger des moucherons apparut au milieu des bruissements des feuilles. L’eau s’écoulait au pied du chemin, claire et limpide.

Soudain, un bruit éveilla mes sens. Je tendis l’oreille et discernait le déplacement d’une masse, trop lourde pour n’être qu’un lemming ou une marmotte. Je me figeais. Quels choix avais-je ? Le refuge était là, une heure devant moi. Impossible de rebrousser chemin maintenant. J’entendis le renne brouter et se déplacer derrière les arbres. Devant moi, le chemin s’ouvrait, laissant la place à une petite prairie, rare espace dégagé du lieu. Peut-être aurais-je suffisamment de place pour contourner la bête sans qu’elle ne me remarque. Mais j’avais tant transpiré que mon odeur me suivait à cinquante mètres à la ronde. Je pris mon courage à deux mains, agrippant mon bâton de randonnée comme une arme et avançai lentement, un pas après l’autre. Je tendis la tête pour situer mon ennemi et regardai le pré qui suivait mon chemin.

Au milieu de la prairie, trois vaches broutaient.

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Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Très, très belle écriture, qui traduit avec précision, finesse et poésie la moindre sensation, la moindre pensée de ce marcheur solitaire, tour à tour exultant au sein d'une nature élégiaque pour artiste-peintre ou poète romantique et tremblant d'une peur archaïque devant celle plus primitive, plus menaçante, toujours imprimée dans les arcanes de l'homme prétendument moderne. Avec cette petite touche d'humour et d'auto-ironie qui montre la relativité de la menace et qui évite toute grandiloquence. J'ai adoré.
Image de Alexis Garehn
Alexis Garehn · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire !

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