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Au milieu des frelons

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Alexis Garehn

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Les portes s’ouvrirent et je sortis de l’hôtel. La climatisation s'éclipsa, laissant la place à l'air chaud et brûlant de l'extérieur. Une chape de plomb me tomba dessus. En un instant, mes vêtements s'imprégnèrent d'humidité et me collèrent à la peau, m'étouffant d'autant plus. J'avalai une grande bouffée d'oxygène, cherchant la fraîcheur, mais l'air vicié me fit tousser. Des dizaines de deux roues hurlaient devant moi à chaque seconde, crachant leur fumée noire et asphyxiant les passants. Le vacarme assourdissant annihilait mon train de pensées. J'étais prise de toute part, perdue au milieu d'un essaim de frelons. Je me lançai enfin, prête à explorer la ruche. Au risque de m'y faire piquer.
Un voile habillait l’atmosphère. Les particules s’accumulaient dans mes bronches, poussant mes poumons dans leurs retranchements. Chaque espace des trottoirs était dédié à la vente, fruits, légumes et terrasses des bouibouis formant la majorité des étals. Parfois, ils présentaient de la viande cernée par les mouches que chassaient les vendeurs à coups d’éventails. La température atteignait les quarante degrés et les morceaux de porc entreposés à cinq centimètres du sol attendaient un hypothétique acheteur. Un pur délire hygiénique, plus exotique que n'importe quel chapeau pyramidal.
Pour mon premier voyage en Asie, je m’étais imaginée gênée par les bestioles. J’avais une sainte horreur des moustiques et je craignais que ma douce et blanche peau d’occidentale ne les attire. Mais c’étaient les odeurs qui me piquaient sans pitié. La puanteur mêlait l’essence à la pourriture, en passant par le poisson et le durian. Ce dernier, surnommé justement le « fruit qui pue », devint mon cauchemar et j’appris vite à l’éviter. Les odeurs étaient fortes, poivrées et multiples, épaississant l’air comme un lourd manteau.
Je sortis mon Guide du routard, cherchant un endroit où aller. Mon voyage organisé prévoyait déjà la visite des quartiers colonial et gouvernemental. J’avisai la présence d’un temple plus au Sud, bordé d’un point d’eau, et me décidai d’aller voir à quoi ressemblait cet endroit qui semblait si bucolique. J’imaginai les fleurs de lotus, les arbres centenaires aux troncs tressés, les bouddhas dorés... J’avais une heure devant moi, avant que l’organisation de mon agence de voyage ne prenne le relais.
Ma première rue à franchir fut un calvaire. C’était comme traverser un torrent à gué, craignant d’être déportée par les vagues à tout instant. Aucun feu tricolore ne gérait le trafic. Les mobylettes fusaient, évitant les piétons qui s’aventuraient sur la chaussée. Il fallait avancer, sûr de soi. Je passai bien cinq minutes à regarder le flot de véhicules sans oser m’y aventurer. Lorsqu’une vieille dame s’élança, je la suivis. Je sentis les mobylettes me frôler. Arrivées sur le trottoir d’en face, la femme me regarda d’un air étrange et bifurqua vers une rue perpendiculaire. Si c’était seulement possible, je transpirai encore plus.
Au bout de cinq cents mètres, je regrettais déjà ma décision. Le bruit et la fureur de la circulation attaquaient mes tempes. La nuit blanche dans l’avion n’arrangeait rien. En manque de sommeil et en début de déshydratation, mon corps sonnait l’alarme. Sur les deux roues, les conducteurs étaient masqués. Comment survivre sinon ? Les femmes s’habillaient de la tête au pied, voilant leur visage, couvrant leurs jambes, gantant leurs mains. Plus que pour la santé, au Vietnam, la beauté passait par la blancheur de la peau.
Accablée, j’accélérai le pas, mais l’encombrement des trottoirs m’empêchait d’avancer rapidement. Les étals gênaient le passage. Ici, personne ne marchait. Les deux roues régnaient en maître, prohibant les autres déplacements. On me regardait comme une bête curieuse, blanche en plein quartier des artisans, touriste perdue cherchant à se frayer un chemin sur les trottoirs.
Chaque pâté de maison présentait une spécialité. On retrouvait les restaurants, puis l’électronique, puis les réparateurs de mobylettes. Les câbles électriques pendaient partout en des amas anarchiques, peuplant le paysage comme autant de mauvaises herbes. Un technicien, sur une échelle, tentait de retrouver le bon fil en farfouillant dans le tas. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! Les câbles rejoignaient alors les maisons de la rue. Elles s’alignaient comme les livres d’une bibliothèque. Leur hauteur dénotait avec leur largeur. Je me demandai comment tout cela pouvait tenir sans s’écrouler comme un château de cartes. Si un immeuble chutait, le reste suivrait. Et les murs, décrépis et tachetés de noir, renforçaient cette impression.
À la terrasse d’un bar, assis à vingt centimètres du sol sur des tabourets en plastique rouge, un groupe regardait le technicien, commentant la manœuvre. Lorsque je passai devant eux, ils s’arrêtèrent de parler et m’examinèrent, intrigués, me mettant mal à l’aise. Quelques rues plus loin, un homme, accroupi, les bras noirs d’huile de coude, me lança un sourire carnassier qui fit rire ses acolytes. Mon petit short et mon débardeur n’étaient peut-être pas le meilleur choix vestimentaire pour l’endroit. Je commençai à me demander si mon incursion, seule, dans ce quartier non touristique était risquée. Où était donc ce fichu temple ? Il avait l’air si proche sur la carte.
Quelques minutes plus tard, enfin, j’arrivai sur le lieu. Le lac était un point d'eau en âme, un grand bassin circulaire où un arbre seul avait pris racine. L'eau stagnante, contaminée par le béton, était d'un gris inerte. Une vague odeur de vase planait, s’ajoutant aux autres effluves. Je longeai ce qui devait être un lycée, étant donné l’attroupement d’élèves dans la rue. Certains trônaient tels des coqs sur leur mobylette. À mille lieux de Paris, certaines choses restaient universelles ! Les uniformes noirs et blancs des élèves, immaculés, contrastaient avec le quartier. Ils étaient beaux dans leur chemise et leur jupe plissée, la promesse d'un avenir radieux. Ils me regardèrent avec curiosité, interrompant leurs discussions sur mon passage. Je cessai de les observer, fixant mon regard vers mon objectif final : derrière un muret à moitié défoncé, se trouvait le temple. On aurait dit une école primaire, avec ses bâtiments et sa cour bétonnés. Nul touriste ne se pressait autour, ni même d’autochtones. Il semblait abandonné. Pourtant, quelques offrandes ornaient son autel : un paquet de biscuit, des mangues, de l’encens. Des détritus, bien plus nombreux, jonchaient le sol comme autant de présents oubliés. Des gens étaient assis dans la cour, discutant de tout et de rien. Il n’y avait rien à voir ici qui vaille le déplacement.
Je repartis déçue et désorientée de mon périple. Hier à Paris. Aujourd'hui à Hanoï. Le contraste était trop fort. Un bon shoot d'exotisme ; attention à l’overdose.
Je rentrai plus rapidement que j’étais venue. Je commençai à prendre le pli local. Mon pas gagnait en assurance. J’évitai les étals avec agilité et traversai les rues sans l’ombre d’une hésitation. J’avais hâte de rentrer, car j’étais partie comme une bleue, sans eau ni crème solaire. On approchait de midi et le soleil vrillait mes tempes. J’avais grand besoin d’eau et de fraîcheur.
Je retrouvai sans peine l’hôtel, à la lisière du quartier colonial. Ici, les bâtisses gagnaient en largeur, imposant leurs lourdes façades ouvragées aux passants. Lorsque les portes s’ouvrirent devant moi, je sentis une brise glaciale me chatouiller les vertèbres. La luminosité chaut et mes pupilles se rétrécirent en un clin d’œil. Le hall était immaculé, brillant de milles feux. Le marbre et l’ébène se disputaient la vedette. L’absence de bruits me donnait l’impression d’être sourde. Avais-je passé un portail spatio-temporel ? Quels univers pouvaient coexister ainsi sans s’annihiler en une supernova des contraires ?
Je restai plantée dans l’entrée, ne sachant où aller. Le carrelage renvoyait mon reflet. Mon visage, rouge, était halluciné. La transpiration et les particules avaient souillé ma peau, comme si je sortais de la mine. Le groupe de mon voyage organisé, installé au petit salon sur de grands canapés, sirotait un jus de fruit local. Ils me regardaient de la même façon que les Vietnamiens m’avaient dévisagée. J’étais en décalage, aussi peu à ma place que dans les rues populaires d’Hanoï.
Notre guide me jeta un regard noir plein de reproche. Il avait tenté de me dissuader de sortir seule tout à l’heure, me conseillant un peu de repos. En état second, j’avais pris le choc des civilisations en pleine face. Mes sens étaient saturés. Mon corps suait, mes poumons crachaient, mes yeux piquaient et mon nez pleurait.
Je ne m’étais jamais sentie aussi vivante.

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RAC · il y a
j'ai sué pendant toute la lecture, le nez me chatouillait mais mes yeux s'émerveillaient à chacune de vos découvertes... Vive la différence !
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Miss Free · il y a
Un sacré périple ! J'ai eu l'impression de sentir la transpiration perler mon front!
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Alexis Garehn · il y a
Merci beaucoup !

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