Au lapin à Jules

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une plume, légère, efface les pensées moroses du jardin des soucis

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Je l’avais occis hier soir à la fraîche. Je le sors de la cave pour le dépiauter, avant que la chaleur soit accablante ; en avril, du jamais vu ! Les prés jaunissent déjà et ça pousse à peine au jardin. Ça fait mal de voir ça franchement...
Je suspends mon lapin par les pattes arrières à l’esse vissée au mur extérieur de l’atelier. J’aiguise le couteau sur la pierre à fusil, le nettoie et fais un trou sous le cou. Le sang bouillonnant s’écoule dans un seau – c’est Jules qui m’avait conseillé cette méthode, la chair sera plus tendre, paraît-il. Je fais une entaille au niveau du pelvis puis, une main de chaque côté, je tire la fourrure vers le bas. La peau se détache, glisse doucement et tout se retourne, comme un gant. Ne reste plus sur la pauvre bête, qu’une enveloppe fine, intacte. J’allais l’inciser au niveau du ventre pour retirer les organes, quand je sentis une présence.

... Il existe des rencontres qui décident de tout bousculer... Dans le jardin voisin, une femme, statufiée. Je ne l’avais jamais vu. Bien qu’elle soit de profil, je saisis son air effrayé indiquant que je dois être un monstre. Je ne sais pas quoi faire. Alors, bêtement, je dis :
— Bonjour, quelle chaleur encore aujourd’hui !
Elle tourne le dos, pour partir.
— Attendez... je, je suis désolé...
Elle s’arrête, hésitante ; elle ne veut pas revoir ce qui pendouille là-derrière sans doute. Je m’approche de la clôture qui nous sépare, mes bras se balancent tranquillement sur mon pantalon de toile grise. Elle est toujours de dos, immobile. Gêné, je reste légèrement à distance. J’ôte ma casquette et la regarde.
Sa robe légère d’un bleu superbe descend aux chevilles, sa tête est légèrement inclinée, ses cheveux bruns ondulés caressent son cou. Elle se tourne à demi... Ah seigneur ! Un profil de Madone, des yeux et une bouche d’une douceur infinie, on dirait un tableau... Cette couleur... Vermi... Fra quelque chose... ah, bon sang les noms... Je chercherai plus tard. Je ne m’y connais pas trop en peinture, mais j’ai des livres !
Pendant que ma mémoire s’activait piteusement, nous demeurions silencieux. Elle pivote et me fait face maintenant. Son visage si tendre tout à l’heure montre alors avec violence sa dualité. Tout un côté est violacé et déformé... Nos yeux se sondent, un long moment. Puis, je lui souris en observant :
— Vous... vous devriez mettre un chapeau par un temps pareil, vous savez.
— Vous vouliez m’expliquer tout à l’heure.
— Oui euh... je ne savais pas que vous étiez là et...
— J’ai emménagé hier, vous n’avez rien entendu ?
— Ma foi non. Je donnais un coup de main chez un ami.
Je lui parle alors de mes poules et mes lapins que je vends à Jules et à d’autres, qui tiennent un resto dans le coin. Je lui dis que tuer et dépecer n’est pas un plaisir, même si cela ne m’émeut plus. Elle m’écoute, l’air grave... et me sourit, enfin.

Tout paraît simple alors. Je l’invite à venir sous la tonnelle se rafraîchir d’un verre de vin léger.
— Chez moi, ce serait mieux non ?... Il n’y a pas de pendu !
Nous rions. Cette femme éveille en moi une délicatesse que je ne savais pas présente jusque-là... Je suis content qu’elle ne me cache pas « son mauvais côté » — Je saurai plus tard qu’elle désigne ainsi son visage divisé ; je remarquerai qu’elle présente uniquement le « bon côté » aux inconnus, comme par réflexe.
Nous prendrons des petites habitudes, un apéro, un repas, des échanges de part et d’autre de la clôture. Je lui ferai découvrir la région, lui présenterai des potes. Nous partagerons nos histoires, par petites touches, en prenant le temps. Elle me racontera l’accident, la voiture en flammes, les opérations, les greffes. Son mari parti qui ne la reconnaissait plus, les gens qui la regardaient avec pitié, son désespoir et sa reconstruction, la vente de l’appartement parisien et l’achat de la petite maison d’à côté, rapidement bouclés. Moi, je lui dirai mon enfance baguenaudée ici ou là, mon adolescence dessinée au fil des ivresses, ma déconfiture et enfin, mon installation de petit éleveur. Je lui parlerai de mon professeur de dessin au lycée, des livres qu’il m’avait donnés... — Au fait le tableau... ni Vermeer, ni Fra Angelico, mais Filippo Lippi !

Nous nous attardons de plus en plus souvent, chez l’un ou chez l’autre. Jusqu’à enfin ne plus nous quitter et vivre chez elle. Je suis heureux. Elle aussi je crois.
— Je veux que tu me dessines, me dit-elle un soir comme si de rien n’était.
Je me demande d’où ça lui sort et rétorque :
— Ça va pas non ? je sais pas faire !
Je me retrouve avec un paquet sur les genoux. Dedans, des crayons, des pinceaux, des tubes. Hébété, j’enlace longuement ma bien-aimée... Et me voilà ensuite qui m’exécute ! Depuis, nous avons une nouvelle marotte. Elle écrit son histoire pendant que je dessine — espérant des progrès avant d’oser toucher à l’huile ! Maria pose souvent pour moi le soir, après le boulot.
À propos de boulot, je la préviens avant de préparer mes poules ou mes lapins afin qu’elle puisse s’enfuir. Il lui est impossible aussi de manger "ça" à la maison... mais de temps à autre, elle propose d’aller se régaler au "Lapin à Jules"! De quoi se sentir un peu vexé, non ?!
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Philippe Pays · il y a
Texte émouvant et profondément humain, bravo !
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Orane CP · il y a
Merci Philippe !
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Joël Riou · il y a
J'avais entendu parler du Lapin Agile, voici à présent le Lapin à jules :)
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Orane CP · il y a
et oui, c'était mon petit clin d'oeil !

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