Au jeune homme égaré

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Et si nous tricotions les mots ensemble ? Bienvenue et bonne lecture  [+]

« Bonjour, »
Trop familier.

« Monsieur Garin, »
Exagérément froid et distant.

« Frédéric, »
Implique une proximité qui n’a pas lieu d’exister.

Mon stylo suspendu dans les airs, j’hésite à poursuivre ce que je peine déjà à commencer. J’observe les arbres agités par le vent derrière la fenêtre, prends une profonde inspiration et opte pour un sobre « Cher Frédéric, » qui fera certainement l’affaire pour l’instant, quitte à être retouché, estompé ou, au contraire, réaffirmé ultérieurement.

« Cher Frédéric, » donc.
Je trébuche sur une nouvelle incertitude : du tutoiement ou du vouvoiement, lequel adopter ? Si mon interlocuteur se reconnaitra certainement à la lecture de mon propos, vingt-cinq ans se sont écoulés depuis notre dernier échange. Frédéric est devenu un adulte établi, assurément pourvu- je me plais à l’imaginer - d’une certaine autorité naturelle. La question ne se poserait guère si j’étais reçue dans son cabinet en consultation : je le vouvoierais, sans même lui faire connaître mon identité. Mais la correspondance induit un flou, propice à rapprochement. Portée par la mémoire de nos courriers adolescents, j’accepte l’invitation du « tu ». Je me rappelle à juste propos que ma lettre n’appellera nulle réponse et cette pensée me rassure.

« Cher Frédéric,

J’avais 16 ans, tu étais mon aîné de deux ans. Nous n’étions plus tout à fait des enfants mais en avions sans doute l’insouciance. Te souviens-tu de cet été en Angleterre ? Vingt-cinq ans se sont écoulés et ton souvenir, aux contours érodés, devenu flou, a trouvé sa place dans un recoin de ma mémoire. Certainement le mien a-t-il légitimement été relégué aux oubliettes de la tienne mais peu m’importe ; je n’attends rien de ce courrier, et surtout pas de réponse. Il me plait d’écrire à un souvenir, à un fantôme qui m’habite. T’imaginer me lire et extrapoler tes sentiments est secondaire à mes yeux, même si j’espère que cette lecture ne te sera pas trop pénible. L’adolescent que tu étais se refusait à supporter le poids du futile : « Je ne m’encombre pas de l’indésirable », clamais-tu. Il est plus que certain que je sois devenu membre à part entière de cette catégorie. Je n’ai en effet rien à t’apporter. Si nous échangions de vive voix, tu arguerais avec fougue que ma démarche épistolaire est finalement strictement égoïste et je le concèderais volontiers.

Quant à assumer ma futilité, je m’y plie facilement. Imagine toi que, du jeune homme que tu étais, je me rappelle d’abord et surtout tes cheveux. Alors que tes traits physiques sont devenus flous, je conserve l’image étonnamment précise des boucles châtains qui entouraient ton visage. A défaut de photo d’époque, je me suspecte même d’avoir imaginé ta chevelure, au fil des années, sans cesse plus fournie et bouclée, jusqu’à voir en toi le Robert Charlebois du nivernais que tu n’as certainement jamais été. Pour cette seule raison, tu comprendras que te revoir ne fait pas partie de mes projets : te rencontrer m’effrayerait considérablement, de peur de découvrir que la calvitie de la quarantaine aurait pu avoir raison de mon souvenir.

A mes yeux, tu paraissais différent des autres, filles comme garçons, du monde qui avait été le mien jusqu’alors.
Tu pratiquais le football américain quand les autres se prenaient pour Platini et envoyais valser ton ballon par-dessus les haies du quartier d’Exeter où nous passions l’été ensemble. Je me saisissais parfois en plein vol de ta balle oblongue avec une admiration toute adolescente.
De toute évidence studieux et appliqué, tu envisageais un baccalauréat scientifique et des études supérieures dans la médecine. Tu étais légitimement ambitieux : il était écrit que tu ferais la fierté de tes parents et de tes beaux-parents à venir qui ont dû t’accueillir à bras ouverts. Je songeais à quel point il aurait pu être rassurant d’être fiancée à un médecin.
Comme si ce n’était pas suffisant, tu apprenais également l’allemand, langue rebutante entres toutes, et nous racontais tes voyages outre Rhin, au pays de Goethe et Einstein. Tu étais même capable de fredonner l’imprononçable Neun-und-neunzig Luftballons...
A moins que je ne l’ai inventé, apte que j’étais à t’enjoliver et te parer de milles talents et vertus.

Avec plus de certitude, je me souviens avoir entrepris d’apprécier le groupe U2, incarnant alors, après les au revoir de fin de vacances, ta continuité dans mon quotidien romantique de jeune fille.

Tu portais des baskets de couleurs. Si je fais un effort de mémoire, je te vois même constamment vêtu d’un short rouge. Il est amusant par conséquent de songer que le destin t’aura porté vers la blouse immuablement blanche du corps médical. De sources floues, il me semble te savoir anesthésiste, mais de cela je n’ai aucune certitude. Je concède cependant qu’il pourrait être opportun de savoir s’alléger comme toi du futile pour endosser de telles responsabilités.

Alors voilà.
Depuis une semaine, j’ai extirpé de leurs pochettes la plupart des disques de U2 achetés à l’époque. Je me surprends à fredonner dans la voiture des titres qui me ramènent vers nous, mais surtout vers le moi d’autrefois. Et je constate que tu es là, pelotonné dans un recoin de ma mémoire certes, mais toujours là.
Il n’y avait rien d’autre écrit que nos actes avortés, la frugalité de nos rencontres manquées, nos corps à peine frôlés, juste devinés. Comme un univers entre nous et l’absence implacable et récurrente de collision. Il était écrit que rien ne s’écrirait et il me plait de trouver cela très bien ainsi. J’espère échapper à la futilité en rejoignant ton point de vue sur l’inutilité de s’encombrer du vide.

Ce qui anime ce courrier est donc presque dépourvu d’intérêt. Cependant, tu apprécieras peut-être de savoir que tes cheveux bouclés, tes shorts rouges, tes passions musicales ont contribué à la toile de ma personnalité, sur les touches de couleurs et le lavis carmin que tu y auras appliqué. A l’écoute d’une chanson rock, à la lecture – rare - d’un texte de Kant, lors d’une visite – indésirée et indésirable- dans le milieu hospitalier, je pense à toi. Ou que tu sois, quoi que tu fasses, le jeune homme que tu as été vit en moi à ton insu. Et comme je ne suis pas une voleuse de jeunes hommes, il me paraissait important de te le faire savoir, au cas où tu te perdes de vue un jour et cherches ta trace.

Je t’imagine cependant plutôt sûr de toi, le port altier, circulant d’une allure soutenue à travers des kilomètres de couloirs blancs, au rythme des néons, précédant ta blouse blanche volant derrière toi. Sur les recommandations de ton épouse, tu auras troqué le football américain contre du vélo de route, en club amateur. Tes enfants, au nombre de trois (il me semble que ton ambition aurait pu précisément t’inciter à fonder une famille dite nombreuse), sont un peu turbulents mais travaillent sérieusement à l’école et vous apportent les plus grandes satisfactions. Vous avez les moyens et le goût des voyages et parcourez le monde. Tu aimes toujours autant les Etats Unis. Enfin, tu penses rarement aux jours anciens, à ta jeunesse et encore moins à moi, pour ne pas dire jamais. Et c’est très bien ainsi.

Je t’observe ainsi à travers le prisme de mon imagination et repense avec émotion à la jeune fille en vacances en Angleterre, qui guettait ton arrivée depuis l’étage, juchée sur la lunettes des toilettes. J’en conviens aisément, malgré un pincement au cœur, c’est finalement plus confortable aujourd’hui.


Sonia."
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