Au fil de l'eau

il y a
14 min
1 549
lectures
247
Finaliste
Public

Je suis une rêveuse, une étourdie, une vraie tête de linotte! Mais j'aime observer, raconter des histoires dans une langue poétique ou narrative que je prends grand plaisir à ciseler, rythmer.  [+]

Image de Printemps 2016
I

Pendant soixante ans ils ne s’étaient jamais quittés, sa femme et lui. Certes elle lui menait la vie dure depuis qu’il avait presque perdu la vue et qu’elle devait l’assister au quotidien pour toutes les menues tâches de l’existence, mais depuis son décès il regrettait chaque jour de lui avoir si peu dit son affection, et de l’avoir si souvent rabrouée.
Le plus difficile ça avait été d’accepter, quand il était devenu malvoyant, qu’elle se substitue à lui pour la lecture et l’écriture : lire le courrier, payer les impôts, gérer le patrimoine foncier, bref tout ce qui concernait son travail de chef de famille. Car elle avait quitté l’école à douze ans pour aller travailler dans les champs, et ce genre de tâche lui répugnait. Les jours de lucidité, Louis devait bien reconnaître qu’il ne l’avait jamais incitée ne serait-ce qu’à signer un chèque, et qu’il avait toujours pris en charge avec fierté le domaine, il n’empêche, elle aurait pu faire plus d’efforts pour s’y mettre ! Il fallait toujours qu’il la harcèle pour lui faire remplir le moindre papier, alors qu’elle était capable de tricoter des pulls jacquard sophistiqués pour ses petits enfants ! Il n’était surtout jamais sûr que tout ce qui touchait à la paperasserie soit bien fait, et le lui faisait comprendre. Bien sûr elle finissait par prendre la mouche, le traitait de sale dragon qui la prenait pour une idiote, et ça se terminait en dispute. Elle s’enfermait alors dans son domaine, la cuisine, là où ses compétences ne pouvaient être contestées, et lui filait au sous-sol, dans son atelier, là où elle ne mettait jamais les pieds, et où il pouvait bricoler tranquille. Un autre sujet de discorde, la voiture. S’il l’avait laissée passer son permis, disait-elle, ils n’en seraient pas réduits, pour aller en courses, à compter sur les voisins ou à attendre le bus, toujours en retard, et qui ne passe dans le village qu’une fois par jour ! Mais Louis se souvenait bien que les rares fois où il avait essayé, sur le chemin de terre qui conduisait à la rivière, de lui donner des leçons de conduite, elle s’était révélée d’une rare maladresse ; et le jour où, dans la cour, en apprenant la marche arrière, elle avait défoncé le poteau à linge, il s’était tellement mis en colère qu’elle avait définitivement renoncé à toucher le volant de la Simca.

II

Mais à présent il était seul, d’une solitude qu’il n’avait jamais connue auparavant, y compris en Bavière, dans ce camp de prisonniers où il était pourtant resté cinq ans. Et il pleurait souvent, sans savoir si c’était sur sa femme disparue ou sur lui-même, à présent vieux et handicapé. Peu à peu, de renoncement en renoncement, lorsque les derniers pieds de tomate furent arrachés, les châssis vendus, la serre démantelée et les pommes cueillies, il se fit à l’idée de quitter sa maison, son jardin, son verger, ses voisins, sa chatte Minouche.
Il avait commencé à y penser sérieusement le jour où, dans le petit enclos, il avait trouvé la poule noire toute raide ; il l’avait enterrée avec l’idée qu’elle était peut-être morte de vieillesse, et que c’était dans l’ordre des choses ; mais plus tard, étonné du silence dans le poulailler – le caquetage réjoui des poules grattant le sol pour déterrer des vers comblait le vide de ses journées – il pénétra à nouveau dans l’enclos. Aucune trace de vie, pas de poules sur les nids. En cherchant bien il aperçut, gisant sous les lauriers, les cadavres sans tête de ses quatre poules blanches. Un animal – belette ou fouine – les avait sauvagement vidées de leur sang, semant la mort autour de lui et le privant de ce qui donnait encore un peu de sens à sa vie : nourrir ses poules avec les choux ou les salades du jardin, les regarder se chamailler pour un croûton de pain ou une poignée de blé, ramasser les œufs pour les distribuer autour de lui...
Et lorsque Félix le chat disparut à son tour, d’un seul coup, sans explication, il comprit que tout l’abandonnait, et qu’il devait lui aussi s’en aller, quitter ce village où depuis des siècles sa famille avait toujours vécu. Car il était fini le temps où l’on pouvait mourir dans sa ferme et dans son lit, entouré de ses enfants restés « à la terre » ; à présent Louis devait se résoudre à aller dans un « établissement d’aide aux personnes âgées dépendantes », comme ils disaient.
Malgré tout quelque chose dans sa tête résistait encore et repoussait ce moment; lui qui n’aimait rien tant qu’être dehors, à tailler des piquets, faire des semis, sarcler les mauvaises herbes, craignait ces maisons pour vieux où l’on est enfermé du matin au soir et où on n’a plus prise sur rien.
Un jour un incident le décida pourtant. Ses enfants étaient venus tondre le verger – les cerises étaient presque mûres – et alors qu’il les rejoignait à la cuisine pour le repas il entendit son fils s’inquiéter à son sujet : leur père n’était plus en état de rester seul dans sa maison, vu son âge et sa mauvaise vue ; il allait bien falloir trouver une solution ! En tout cas lui ne pouvait pas le prendre chez lui, pour de multiples raisons qu’il développa. Sa sœur était de son avis, on ne pouvait plus le laisser à son domicile ; et il était hors de question qu’elle le prenne chez elle, son couple n’y résisterait pas...
Il ne voulut pas en entendre davantage, chaque mot de ses enfants était un déchirement. Il redescendit au sous-sol aussi vite qu’il put. Ainsi, il ne représentait plus qu’un poids pour eux ! Ils ne l’aimaient pas, ne se mettaient à sa place et ne le feraient jamais. Il était vraiment seul désormais.
Dans la pénombre de sa cave, les larmes aux yeux, il chercha à tâtons la précieuse bouteille de marc qu’il gardait pour les grandes occasions, une gnôle qu’il avait fabriquée dans les années cinquante, et en but une bonne rasade : il n’y avait plus que cela pour lui réchauffer le cœur... Quand il fut calmé, il remonta à l’étage et leur dit que sa décision était prise, il partirait dès que possible en maison de retraite. Ils se turent, à la fois gênés et soulagés.

III

En septembre, une place se libéra dans un établissement qu’un voisin lui avait chaudement recommandé, une sorte de petit château à quelques centaines de mètres de la rivière, dans un village où il était souvent allé pêcher avec son ami Marcel. Il aurait ainsi moins le sentiment de tout quitter : il irait marcher au bord de l’eau paisible, et les souvenirs de tant de jours heureux passés sur ces rives lui tiendraient compagnie.
La directrice de l’établissement l’avertit cependant qu’il allait lui falloir pendant un moment, oh ! quelques mois tout au plus, partager sa chambre avec un autre pensionnaire, un homme plus jeune que lui et qu’elle avait choisi sociable, aimant la conversation.Tout allait bien se passer, ils allaient peut-être même devenir amis, ne plus avoir envie de se séparer... D’ailleurs ils n’avaient jamais eu de problème, les cohabitations se passaient toujours bien ! Et elle continua à le rassurer : dans cette maison, les « résidents » étaient finalement peu dans leur chambre et puis, dès qu’un pensionnaire « partirait », hélas cela arrivait de temps à autre, elle lui promettait de lui attribuer une chambre individuelle. Il hésita quelques jours, puis finit par accepter.
Le château, une bâtisse du XIXème coquette et chaleureuse, était au milieu d’un grand parc qui permettait de rester au contact de la nature ; les arbres centenaires flamboyaient dans la douceur de cet automne et les journées, encore longues, étaient douces. Le personnel, quoique toujours pressé et donc peu enclin à faire la causette, était néanmoins sympathique et patient. Quant à la nourriture, fabriquée sur place par une corpulente et joviale cuisinière, elle était saine et abondante, ce qui n’était pas sans importance : une fois un repas terminé, on pensait déjà au suivant ; manger devient dans ces lieux une préoccupation majeure et le principal sujet de conversation. La soupe était bonne, le pain frais et bien blanc ; il se demandait toujours pourquoi les gens des villes payaient très cher pour avoir du pain bis, du « pain de campagne » qu’ils disaient, comme celui qu’on trouvait pendant la guerre !
Mais il comprit vite que ça n’allait pas se passer tout seul avec l’autre, dans une chambre et une salle de bains bien trop petites pour eux deux. Et puis cet Albert, un vieux garçon, aimait son lit et ne voulait pas de télé le soir après les infos de TF1 ; d’ailleurs rien ne l’intéressait en dehors de l’achat quotidien de son ticket de loto. La mort dans l’âme, Louis dut lui aussi se coucher avec les poules; heureusement, quand il était encore dans sa maison, il avait fait des réserves de Temesta et en avait apporté trois boîtes entières, qu’il avait cachées dans la grande poche intérieure de son manteau d’hiver : là aucune infirmière ne les verrait... Il put ainsi, sans en parler à personne, doubler sa dose de somnifère pour tâcher de s’endormir à huit heures et demie. De temps à autre son voisin acceptait bien de regarder un match de foot, mais seulement la première mi-temps, si bien qu’ils ne connaissaient jamais l’issue du match !

IV

Au fur et à mesure que les semaines passaient et que l’hiver s’installait, il devint évident qu’ils se gênaient mutuellement à tout moment ; seules les parties de belote de l’après-midi, mais elles avaient lieu rarement, les réconciliaient un peu. Et contrairement à ce que lui avait affirmé la directrice, ils restaient la plupart du temps dans leur chambre, parce que souvent rien ne se passait en dehors des heures des repas. Les plus valides se claquemuraient chez eux, dans leurs meubles, du moins ceux qui avaient une chambre individuelle, sans qu’on sache comment ils pouvaient bien y tuer le temps. Quant aux autres, on amenait leurs fauteuils devant la télé du salon et ils restaient là, assoupis, inertes, les uns posés à côté des autres. Au cours de ces longues journées brumeuses, une chape d’ennui profond pesait sur le joli château.
Au bout de quelques mois, il attendait toujours qu’une chambre se libère. Il se mit alors à s’impatienter, à regarder autour de lui les pensionnaires les plus handicapés, les plus âgés, en spéculant sur leur mort prochaine. Au mois de décembre une épidémie de gastro-entérite éclaircit les rangs des convives dans la belle salle à manger aux larges baies, mais peu à peu les absents revinrent, pas un ne manquait à l’appel. En janvier deux femmes disparurent dans la plus grande discrétion, et la rumeur de leur décès circula ; il ressentit alors un énorme espoir, et interrogea une aide-soignante qui, à demi-mot et l’air gêné, admit la mort des deux vieilles dames. Mais personne ne lui proposa de déménager, et il dut continuer à supporter les récriminations d’Albert : « Ta famille peut pas te téléphoner avant que je me couche ?... Tu peux pas écouter ta radio moins fort ?... Ma parole, tu passes ta vie dans la salle de bains ! ». Deux fois il surprit l’autre en train de fouiller dans ses affaires ; le vieux garçon prétexta s’être trompé de placard, à cause de sa mauvaise vue. Alors Louis, devenu soupçonneux, se mit à épier Albert, s’efforçant de toujours quitter la chambre après lui lorsqu’ils partaient pour la salle à manger ; certes il ne possédait pas des trésors, mais tout de même, il détestait qu’on vienne fouiner chez lui ! Et quand il partait faire un petit tour à pied dans le village, histoire d’occuper une demi-heure et de dérouiller ses vieilles jambes, il se hâtait de revenir à la chambre pour vérifier que rien n’avait disparu.
Un après-midi de janvier, un goûter fut organisé pour manger les galettes des rois que les « résidents » avaient fabriquées en atelier cuisine, le matin même. Louis fut placé une fois de plus en face d’Albert, comme à chaque repas ; il aurait bien aimé être ailleurs, mais on ne lui demanda pas son avis: l’animatrice avait son plan de table et le conduisit là d’autorité. Il n’osa pas protester, d’ailleurs ici personne ne protestait jamais.
En revanche il fit connaissance avec sa voisine de droite, une femme avec laquelle il n’avait jamais parlé, et qui lui dit son prénom : Juliette. Il ne percevait pas très bien son visage, à cause de sa mauvaise vue, mais il fut tout de suite attiré par sa voix, une voix fluette, encore jeune et gaie. Il fit alors un effort pour la regarder avec attention: elle avait dû aller chez le coiffeur car son indéfrisable était impeccable ; et qu’elle était jolie dans son chemisier écarlate ! Il remarqua encore la chaîne en or autour de son cou, et le rouge sur ses lèvres. Louis eut soudain un peu honte de n’avoir pas mis sa chemise du dimanche, celle que sa fille lui avait offerte à Noël, et de n’avoir pas changé les lames de son rasoir électrique, pour avoir la peau plus nette et plus douce.
« — Vous êtes là depuis longtemps ? lui demanda-t-il.
— Depuis trois ans ; j’ai perdu mon mari, et mes deux fils ne peuvent pas s’occuper de moi, ils sont tout le temps débordés ; ils sont bien gentils, mais mes belles-filles... Et je vois de moins en moins clair, alors j’ai bien dû me résigner à venir là ; c’est pas rose tous les jours mais que voulez-vous, il faut bien s’y faire quand on n’a pas d’autre solution !
— Moi aussi je suis veuf, moi aussi je vois de moins en moins bien ; c’est dur, c’est très dur, ici on est comme morts. Je suis pas habitué à rien faire de la journée, l’an passé encore je cultivais mes légumes, je m’occupais de mes fleurs, de mes poules, de mon chat, au moins je servais à quelque chose ! Ici on n’est plus rien. Enfin, à presque quatre-vingt-dix ans ans, je peux pas être trop exigeant : tout ce que je vis, c’est du rab... »
Tout en bavardant ils mangeaient leur part de galette, qui était excellente. Il eut très envie de mordre sur une des deux fèves, et que Juliette trouve l’autre, mais hélas, les couronnes allèrent sur d’autres têtes. Albert chanta « Etoiles des neiges » dans le micro installé au milieu de la salle à manger ; ah celui-là, il ratait pas une occasion de se rendre intéressant ! Il pensait rien qu’à ça, pousser la chansonnette, même quand on lui demandait rien... d’autant plus qu’il chantait faux... Mais sa voisine ayant l’air d’apprécier ces airs du passé, il garda ces pensées pour lui.
Le lendemain il faisait froid mais beau ; avant de partir faire le tour du pâté de maisons, il alla frapper à la porte de Juliette, pour qu’elle vienne avec lui. Ils ne risquaient pas de se perdre, on tournait toujours à droite ! D’abord l’épicerie, puis l’église, le bistrot, la mairie, la boucherie, et on revenait par un petit chemin jusqu’au château ; une demi-heure à s’aérer, à retrouver le goût de la vie. Mais Juliette refusa : « Mon pauvre Louis, il y a bien longtemps que je sors plus, j’en ai plus envie. Je préfère rester tranquille dans ma chambre. » Il n’insista pas et partit seul, un peu déçu de cette résignation. Il fit son tour d’un pas plus vif, plus rapide que d’habitude.
Le jour suivant, au lieu d’aller se promener, il alla passer une demie-heure auprès de Juliette, dans sa chambre à elle, à discuter de tout et de rien, à faire connaissance. A midi, parce qu’il était allé faire dix minutes de vélo d’appartement pour remplacer la promenade, il arriva avec quelques minutes de retard au déjeuner ; à sa table les autres, qui étaient toujours là avant l’heure, l’attendaient, un sourire moqueur sur les lèvres. Et ils prirent un air réjoui lorsque Albert lança : « Alors maintenant on va dans les chambres des femmes ? Elle te trouve séduisant, la Juliette ? » Et s’adressant aux autres : « C’est sûr, il a tout d’un Roméo, y a du mariage dans l’air ! » Toute la tablée se mit à rire. Il protesta : « J’ suis majeur depuis longtemps, et j’ fais ce que je veux, madame Simard aussi. Occupe-toi donc de tes oignons et arrête de m’emmerder ; j’vais pas fouiller dans tes affaires, moi ! ». Rageur, il quitta la table avant la fin du repas. Il se dit alors qu’il lui fallait de toute urgence une chambre à lui, parce qu’à ce moment-là ce con d’Albert ne pourrait plus épier ses allées et venues, ni dire des saletés sur Juliette et lui.
Les commérages ne l’empêchèrent pas de retourner le lendemain dans la chambre de son amie, avec une boîte de chocolats qu’on lui avait offerte à Noël. Elle n’accepta qu’un de ces bonbons, de peur de prendre du poids ; lui, il trouvait pourtant qu’elle n’avait pas un seul kilo en trop, et même qu’elle était presque maigre. Il remarqua une nouvelle fois combien elle était coquette, juchée sur ses souliers à talons ; elle avait toujours travaillé dans un salon de coiffure, ça expliquait tout ! Ils parlèrent de leur jeunesse, de la guerre, de la vie d’aujourd’hui avec tout ce gaspillage et cette jeunesse qui ne pensait qu’à se donner du bon temps...
Ils prirent ainsi l’habitude de se voir chaque début d’après-midi dans sa chambre à elle, pour bavarder un petit moment pendant que les autres faisaient la sieste. Ce mercredi-là, Juliette ne répondit pas lorsqu’il frappa à sa porte ; il crut qu’elle avait mis le son de sa télé trop fort ou bien qu’elle s’était endormie, aussi pénétra-t-il dans la pénombre de la chambre, s’approcha du fauteuil qui faisait face à l’écran de télé, et posa sa main sur l’épaule de la femme assoupie. Cette dernière, réveillée en sursaut, se mit à hurler en appelant au secours et en le regardant comme s’il était un tueur. « Juliette, criez pas, c’est moi, Louis. Je voulais pas vous faire peur ! » Mais elle continuait à crier et il réalisa son erreur : il s’enfuit dans le couloir. Le lendemain il fut convoqué chez la directrice, qui le menaça de renvoi en lui rappelant le règlement intérieur ; pour elle, il était devenu un perturbateur. Confus, humilié, il dut promettre qu’un tel incident ne se reproduirait plus.
Au dîner, il lui fallut à nouveau subir les allusions narquoises d’Albert, qui lui demanda comment sa chérie avait pris le fait qu’on l’avait surpris dans la chambre d’une autre. Il l’envoya paître, puis avala sa soupe sans un mot, le nez dans son assiette.
Ce soir-là, une fois la lampe éteinte, il rumina de sombres pensées: c’était injuste, dans les chambres à un lit il y avait des femmes à moitié grabataires, à moitié lucides, qui appréciaient même pas leur chance d’être seules et de recevoir qui elles voulaient. D’ailleurs, sûrement qu’elles recevaient jamais personne !! Et lui pouvait même pas inviter Juliette à boire un verre de cidre et à parler tranquillement, l’autre serait toujours là, à les guetter : ça n’était pas une vie ! Il se dit que devenir vieux ne devrait jamais vouloir dire renoncer à l’autonomie et aux rêves.

V

Le lendemain matin il se réveilla fatigué, déprimé; ses reins, son dos lui faisaient encore plus mal que d’habitude ; toute une vie à retourner, piocher la terre, récolter par tous les temps, ça laisse des traces...Il lui fallait aller marcher. Après l’église, au lieu de tourner à droite, il continua sur la petite route goudronnée qui longeait le camping et descendait en pente douce vers la Saône ; il savait bien que ça n’était pas raisonnable d’aller si loin, mais que c’était bon de se sentir enfin libre ! Il voulait revoir cette rivière qu’il avait tant aimée, dans laquelle il avait appris à nager, au bord de laquelle les dimanches on allait pique-niquer avec la famille, en attendant que le sandre ou le brochet fasse plonger le bouchon. Au bout d’à peu près un kilomètre il parvint au bord de l’eau, et s’assit épuisé sur une souche d’arbre. Longtemps il contempla le doux mouvement de la rivière vers l’aval. Un couple de cygnes flottait, magnifique de grâce et de blancheur. Un peu plus loin une barque attachée clapotait doucement, et de temps à autre une fine branche passait, emportée par le courant. C’était comme une invitation au voyage.
Il eut du mal à s’arracher à sa rêverie, regarda la position du soleil : il allait bientôt être l’heure du repas. Mais ça ne lui disait rien du tout de remonter, pourquoi retourner dans cet endroit où il n’était pas heureux ? Et il restait là, indécis, prostré, incapable de se remettre debout, quand un pêcheur vint s’installer à quelques mètres de lui. L’homme le regarda, le salua, puis après avoir installé ses lignes lui parla : « Vous n’avez pas froid, là, sans bouger ? Vous voulez que je vous emmène quelque part ? » Il finit par dire d’où il venait, et par accepter d’être raccompagné. La mort dans l’âme, épuisé, il retrouva sa place à table, à côté d’une certaine Madeleine qui commençait un Alzheimer. Dans la salle à manger où les autres étaient installés depuis longtemps, on entendait voler les mouches.
Un peu plus tard, alors qu’il avait repris des forces et que les jonquilles des massifs commençaient à s’élancer hors de terre, l’envie d’aller marcher le reprit. Une nouvelle fois Juliette refusa de l’accompagner, alors qu’il rêvait de l’emmener au bord de l’eau, et de lui faire découvrir la beauté apaisante des bords de rivière. Mais elle n’avait pas comme lui toujours vécu dehors, et n’éprouvait pas son besoin viscéral d’être au contact de la nature, alors il sortit seul, appuyé sur sa canne.
Quand il eut fait cent mètres il s’aperçut qu’il était suivi par sa voisine de table, cette Madeleine Theveniaux qui n’avait plus toute sa tête, même si elle était encore jeune et alerte. Elle avait profité de sa sortie pour s’échapper! Pas étonnant, elle guettait tous les jours dans le hall l’occasion de s’évader, et plusieurs fois déjà on l’avait ramenée alors qu’elle errait autour des bâtiments.
Elle n’était pas méchante, mais on avait dû lui accorder une chambre individuelle tant elle perturbait la vie de celle qui logeait avec elle. Souvent on la voyait assise dans le couloir, un roman à la main ; on devinait que cette femme encore élégante et au beau visage lisse avait dû être une personne cultivée, mais à présent elle prenait dans la bibliothèque – elle était d’ailleurs quasiment la seule à y emprunter des livres – un roman différent chaque jour ; on la voyait tourner les pages avec fébrilité, d’un air absent et avec sur le visage une expression toujours douloureuse. Louis avait bien essayé d’entrer en conversation avec elle pendant les repas, mais c’était impossible, elle vous écoutait sans vous entendre, et semblait avoir déjà quitté ce monde ; parfois elle parcourait les couloirs en gémissant, réclamant mille fois qu’on lui rende son époux, perdue dans une réalité dont elle n’avait plus les clefs.
Louis ne fit pas demi-tour pour avertir de la fugue de madame Theveniaux ; il ne chercha pas davantage à la ramener lui-même, la laissant le suivre, et bientôt le rattraper. Quand elle fut à ses côtés il lui prit le bras, et s’appuyant sur elle il s’engagea sur la petite route qui descendait à la rivière. Elle marchait trop vite, pressée, emmurée dans son silence, et lui s’efforçait de suivre son rythme, essoufflé, accroché à ce corps plus vif et plus jeune que le sien. Il savait qu’avec son angine de poitrine un tel effort lui était interdit, mais pour rien au monde il n’aurait lâché ce bras de femme.
Ainsi, lui la guidant sur le chemin creux, ils parvinrent au bord de la Saône. Les rives, en ce mois de Février, étaient désertes ; comme il avait beaucoup plu ces derniers jours les eaux de la rivière roulaient, boueuses, agitées, charriant de temps à autre des troncs aux formes monstrueuses. Mais la barque était toujours là, ballottée de droite et de gauche, tirant sur sa corde comme un chien sur sa laisse. Alors Louis accrocha du bout recourbé de sa canne le bord de la frêle embarcation en bois, qui se laissa docilement ramener près du bord. De toutes ses forces il la tira sur le sable de l’espèce d’embarcadère qui se trouvait là, aménagé par les pêcheurs sans doute, et la barque s’immobilisa. « Madeleine, t’en as pas marre d’ici, t’en as pas assez de ta vie ? Viens, monte, je t’emmène voir ton mari », lui dit-il gentiment. Et il la poussa doucement mais fermement vers le bateau sans rames, dans lequel elle s’assit sans protester. Il défit le nœud du cordage qui arrimait la frêle coque de noix à son pieu puis, réunissant ses dernières forces, la fit glisser sur le sol caillouteux pour qu’elle rejoigne le courant. « Ta vie, c’est pas une vie. Tu peux bien me passer ta chambre, t’en fais rien, t’es toujours à vadrouiller dans les couloirs ; moi, j’en ai besoin, avec Juliette...  » Elle ne répondait rien, fixant un point au loin, vers l’horizon.
Il regarda Madeleine s’éloigner lentement, et soudain l’entendit chanter, d’une voix juste, un peu chevrotante et triste :
« Parlez-moi d’amour
Redites-moi des choses tendres
Votre beau discours
Mon cœur n’est pas las de l’entendre... ».
La voix s’éteignit progressivement, emportée par le courant.
Il vit que le soleil était déjà bas, mais que le ciel à l’horizon restait clair ; il pensa qu’il allait sûrement geler fort, et qu’il allait falloir encore attendre avant de commencer les semis.

247

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !