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Au-delà du portail

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Mrz

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Griffe avançait en rasant les murs, la queue dressée, les oreilles tendues à capter le moindre bruit suspect.
Soudain, un léger froissement l'immobilisa.
Il se retourna, les oreilles baissées, parées à la bagarre, mais il se relaxa, il s'agissait seulement de Miu et LeRoux qui le suivaient de loin. Griffe savait qu'il le croyaient fou. Ils pensaient que c’était inconscient de vouloir s'aventurer dans un territoire inconnu, interdit, sûrement truffé de dangers. Mais ils n'auraient pas le courage de le lui en empêcher et, de toute façon, il n'en seraient pas capables: il était beaucoup plus fort qu'eux.
Il était une sorte de chef, pour peu que des chats errants tolèrent d'avoir un chef.
Il n'était pas un téméraire mais pas un trouillard non plus: quand il s'agissait de sortir les griffes il n'était jamais en reste. La balafre qui lui décorait le nez et la pointe manquante de son oreille gauche en étaient une preuve indiscutable.
Ici, toutefois, il ne s’agissait pas d'audace excessive, de la supposée curiosité qui tue les chats selon le stupide dicton humain; tout simplement, il ne pouvait pas rater l'occasion.
Certes, il aurait préféré que ses fidèles acolytes l'accompagnent, mais il avait bien compris qu'il ne pouvait pas compter sur eux. Les deux, là, n'osaient pas s'approcher de lui à moins de trente mètres et Cambouis, le couard, était sûrement parti se cacher quelque part. Probablement sous une voiture, vice auquel il devait son surnom.
Griffe reprit sa marche silencieuse.
Le voilà: le lourd portail, encore entrouvert, comme il l’avait aperçu, avec étonnement, un peu plus tôt. Personne n'était venue le refermer. Il fallait en profiter: depuis nombre d'années, le parc de la grande villa demeurait scellé, inaccessible aux chats du quartier, le portail d'acier toujours fermé. Un portail solide, dépourvu de fissures, flanqué de très hauts murs en pierre, lisses, sans failles, ni points d'appui.
Ce parc impénétrable était depuis toujours, en tout cas d'aussi loin que Griffe puisse se rappeler, une sorte de mirage, de terre merveilleuse interdite aux félins errants tels que lui. Ils ne pouvaient qu'entendre, depuis la route, les chants des oiseaux qui batifolaient heureux et insouciants dans les branches de cet Éden défendu, et imaginer quelles merveilles il puisse cacher.
Aujourd'hui, enfin, le portail était resté ouvert.
Au moment de le traverser, Griffe s’arrêta solennel: il allait rentrer là où aucun chat errant n’avait mis sa patte avant. Cela faisait de lui un être spécial. Il l'avait toujours soupçonné: il avait été le seul de sa portée à avoir survécu, quand ils s’étaient retrouvés, petits et sans défense, jetés à la rue d'un jour à l'autre. Aujourd'hui, l'exploration du parc aurait été la consécration de son unicité.
Il ferma les yeux, savourant le moment, et il entra.
Le passage de la route, sale, grise, hostile, au parc, fut éblouissant comme celui de l'obscurité à la lumière, ou plutôt son opposé: tout ici était immergé dans l'ombre fraiche et réconfortante d'arbres immenses. Griffe n'en avait jamais vu de si imposants: les platanes qui bordaient les rues du quartier étaient malingres et à moitié secs et aucun des jardins humains qu'il avait déjà visité ne logeait des plantes comparables à celles-là.

Toujours sur ses gardes, il entama l'exploration.
Il entendait moineaux et mésanges chantonner dans les branches, là-haut. Bientôt il se serait occupé d'eux; il n'avait jamais grimpé à arbres de telles dimensions mais il était prêt à s'y essayer. Pour l'instant, toutefois, il devait ratisser le sol et ses trésors cachés.
L'herbe était incroyablement haute et touffue: apparemment, ici personne ne devait se servir de cet engin monstrueux et assourdissant que les humain utilisaient pour tondre les prés en les rendant ras et lisses comme la fourrure d'un rat. L'herbe était épaisse, parfumée, si haute que Griffe y disparaissait entièrement, il pouvait avancer invisible dans cet océan de fils verts.
La sensation était si agréable qu'il se mit à courir en oubliant, l'espace d'un instant, toute prudence. L'ivresse fut de courte durée et il recommença à se regarder autour avec circonspection, conscient des dangers que ces hautes herbes pouvaient cacher.
Un crissement désagréable le fit sursauter mais il se ravisa de suite: ce n'était qu'une sauterelle, posée à quelques centimètres de sa patte. D'un bond il lui fut dessus et n'en fit qu'une bouchée. Il recracha les pattes: il n'avait jamais su les digérer.
Un encas décidément maigre pour une oasis luxurieuse comme celle-là mais ça n’était qu'une mise-en-bouche, il pensa. Il était sûr quel le parc cache bien d'autres trésors comestibles.
Une forte odeur humide captura son attention: de ses pattes agiles il reprit une marche rapide. Il se retrouva dans une zone ensoleillée, sans arbres. En face de lui deux bancs et un humain en pierre, un de ceux dont les humains en chair et en os aiment encombrer leur jardins, routes, entrées. Il courut s'y frotter: il n'y avait pas, là, d'autres chats à qui signifier que c'était bien son territoire mais il voulait fêter son audace d'explorateur.
L’odeur humide s'était faite plus intense: il en avait plein les narines. Il arrêta ses frottements pour fouiller les alentours, jusqu'à découvrir une flaque d'eau géante. Ça ne ressemblait pas à celles qui se formaient dans la rue, après les orages. Elle semblait profonde, faite pour durer.
Il s'en approcha craintif. Il étira une patte jusqu'à la toucher: il était impossible d'en atteindre le fond. Combien d'eau y avait-il dans ce trou? Au moins de quoi ne plus jamais avoir soif, lui et ses compagnons.
Il la gouta, d'abord méfiant, de la pointe de sa langue, puis en lapant vorace. Un mouvement dans l'eau le fit sursauter: des poissons. Il les reconnaissait: il en avait déjà trouvé dans des poubelles, quelque fois il avait même réussi à en piquer des frais dans les cuisines d'un restaurant. Des vivants, il n'en avait jamais vu, jusque là.
Il voulut en attraper un. Il en imaginait déjà le goût sur ses papilles. Il se mit en position: les pattes postérieures fléchies, le fessier frémissant, la queue tendue, les pattes antérieures prêtes à bondir.
Le poisson sortit sa tête de l'eau. Le chat se jeta en avant, il manqua sa proie en se déséquilibra, en tombant dans l'eau. Il nagea rapide jusqu’à la rive, étonné de savoir le faire avec un tel naturel.
Une fois sur la rive, en se secouant pour sécher sa fourrure, il se dit que les techniques de chasse aux poissons devaient être bien spécifiques. Il aurait mieux fait d'y réfléchir et s'entrainer, avant le prochain essai.
Il devait, toutefois, manger quelque chose: il avait faim, la nourriture facile se faisait rare. La vieille humaine qui leur apportait pâtés et croquettes ne s'était pas vue depuis quelques temps.
Pour ça aussi, explorer le parc était important. Une réserve d'eau, de poissons, une fois qu'ils auraient appris à les attraper, et d'ombre.
Un bruit familier l'arracha à sa réflexion.
Sur un banc, un petit pigeonneau aux plumes frisées lissait ses ailes, la tête penchée de côté.
Un oiseau jeune, probablement inexpert au vol: une proie sûrement plus facile que les poissons.
Griffe s'approcha le ventre à terre, jusqu'à se trouver en position idéale. Il allait bondir quand le vrombissement d'un moteur brisa la quiétude du parc et alerta le pigeonneau qui s'envola loin en direction des arbres.
Griffe n'eut pas le temps de pleurer son repas manqué: les bruits ne lui disaient rien qui vaille. Il reconnut le son des freins et des portières: des humains. Dans l'enceinte du parc.
Il entendit les voix, les aboiements d'un chien, non, de plusieurs. Ils ne devaient pas le trouver là.
Il se dépêcha de rebrousser chemin. Il vit les humains en train de fouiller dans le coffre de la voiture. Les chiens, énormes, se baladaient autour, la truffe collée au sol comme tous ceux de leur espèce.
Il espérait trouver le portail toujours ouvert. Il s'en approcha, le cœur affolé: il l'était. Il le traversa en courant, avant que les chiens ou leur maîtres puissent remarquer sa présence.
Une fois dehors, il se dirigea, tandis qu'il cherchait de apaiser le rythme de son cœur, vers le parking où il était sûr que ses acolytes seraient en train d'attendre son retour.
Le bilan de l’opération aurait pu paraitre maigre, une sauterelle et quelques gorgées d'eau, mais ce qui comptait était bien autre chose: maintenant Griffe connaissait les richesses du parc. Il ne voulait plus y renoncer.
Si l'on avait oublié de fermer le portail une fois, ça pouvait arriver encore et il en aurait profité.
Il n'était qu'une question de temps et les chats savent être patients.
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