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Au-delà du Monde

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Richard Laurence

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Le phénomène s'était produit pour la première fois le jeudi 12 octobre à 16h11 exactement. A ce moment précis, Fabrice prenait un café à la Gare de Lyon. Nonchalamment accoudé à une table, face aux quais, il sirotait son expresso brûlant à petites gorgées en observant le manège inquiet des passagers. Il se souvenait d'avoir levé les yeux vers l'horloge et qu'à l'instant même où la grande aiguille, avec son petit « tac » caractéristique, s'était déplacée d'un cran, la tasse lui était restée collée aux lèvres. Il avait mis un temps fou à réaliser qu'en réalité, il ne pouvait tout simplement plus bouger et que le monde entier venait subitement de se pétrifier. Il ne pouvait même plus bouger les yeux. Pourtant, en dépit de la fixité de son regard, il enregistra une foule de détails. Il remarqua qu'un serveur s'était immobilisé alors qu'il allait servir du vin et que le liquide vermillon s'était arrêté de couler à mi-chemin entre la bouteille et le verre. Un peu plus loin, une jeune femme allumait une cigarette et la flamme de son briquet restait d'une immobilité troublante. Enfin, près des bornes automatiques, un jeune homme au look débraillé venait de laisser échapper de son sandwich une rondelle de tomate, qui restait étrangement suspendue entre ciel et terre.
Fabrice prit soudain conscience de la profondeur du silence qui s'était abattu sur le monde lorsqu'il entendit au loin l'écho caractéristique d'une paire d'escarpins qui résonnait prodigieusement dans le hall pétrifié. Il écarquilla les yeux et tendit l'oreille pour tenter d'en identifier la source. Un long frisson lui paralysa un peu plus l'échine, depuis le bas du dos jusqu'à la base du crâne, lorsqu'il comprit que les pas se rapprochaient, avec une régularité tranquille, inexorable. Il se demanda si les autres étaient, eux aussi, conscients de ce qui se passait, ou s'il était le seul dans ce cas. Alors une peur panique s'empara de lui. Il aurait tellement voulu pouvoir crier, secouer la tête pour se remettre les idées en place ou, à tout le moins, pouvoir reposer la tasse devant lui et essuyer sa lèvre supérieure qui commençait à le brûler. Il se sentait si ridiculement impuissant, si violemment enragé à l'intérieur, qu'il crut que son âme allait se briser en deux sous le coup de la frustration et de la terreur. Puis la femme aux escarpins pénétra dans son champ de vision. Il en perdit aussitôt toute velléité de mouvement et se tassa mentalement dans sa chaise, comme s'il craignait de se faire remarquer.
Elle venait de déboucher du dernier quai et se dirigeait maintenant vers la sortie principale, de son pas vif et régulier. C'était une très belle femme. Grande, brune, la silhouette élancée, elle portait un long manteau violet de laine feutrée et marchait en regardant droit devant, souriant pour elle-même, sans prêter la moindre attention aux statues de chair pétrifiée qui se dressaient sur son chemin. Mais Fabrice n'eut pas le temps de rassasier son regard de la vue de cette étonnante créature. Elle avait traversé la quasi totalité du hall sous ses yeux et pourtant, lorsqu'elle sortit à nouveau de son champ de vision, il lui sembla qu'il n'avait fait que l'apercevoir un bref instant. Il cessa alors de regarder avec les yeux pour tenter de la voir encore avec les oreilles, tandis qu'elle s'éloignait dans son dos et gagnait la sortie. Absorbé en lui-même, il observait la silhouette violette s'enfoncer dans l'obscurité et disparaître à mesure que le bruit de ses pas faiblissait, faiblissait. Puis il y eut soudain un formidable brouhaha, au milieu duquel Fabrice perçut distinctement le crépitement d'une cigarette qu'on allume, le sprotch d'un morceau de tomate qui s'écrase au sol et le glouglou d'un verre qu'on remplit : la vie venait subitement de reprendre son cours normal.
Il réalisa alors que la tasse lui avait échappé des mains et que son jeans était maculé de café. Une rapide analyse de la situation le convainquit qu'il était seul à avoir vécu ce qu'il venait de vivre. Tous les autres avaient poursuivi sur leur lancée d'avant l'incident, avaient achevé leur geste le plus naturellement du monde. Avait-il simplement eu ce qu'on appelle communément « une absence » ? C'était incontestablement le plus probable mais... D'un coup, il s'arracha à son siège, se rua vers la sortie et s'immobilisa au milieu du parvis Louis-Legrand, scrutant les environs en tournant sur lui-même. Mais la fille au manteau violet avait disparu. Si tant est qu'elle eût réellement existé.
Fabrice n'osa parler à personne de ce qui lui était arrivé. Pourtant, il ne parvenait pas à s'ôter la fille au manteau violet de la tête. L'avait-il rêvée ? L'avait-il réellement vue juste avant d'avoir cette absence ? Ou bien tout cela avait-il été bien réel ? Et, dans ce cas, qui ou plutôt que pouvait-elle bien être ? Une sorcière ? Une déesse ? A son crédit, il faut cependant mentionner le fait que Fabrice n'était pas très porté sur l'ésotérisme, de nature. Ingénieur de formation, c'était un esprit tout ce qu'il y a de plus rationnel et cartésien. Si quiconque lui avait rapporté une telle histoire, il n'y aurait pas cru une seule seconde. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il s'était bien gardé d'en parler à qui que ce fût. Seulement, en vertu de ce même cartésianisme, il ne parvenait pas à se défaire de sa conviction. Je l'ai vue de mes yeux, donc elle existe, ne pouvait-il s'empêcher de ressasser. C'est ainsi qu'il prit l'habitude de venir boire un café Gare de Lyon tous les jours à 16h.
Les premiers jours, il mit largement son esprit scientifique à contribution. Réfléchissant à un stratagème pour tenter d'en savoir davantage, il s'efforça d'évaluer le meilleur angle de vue, celui qui lui permettrait de savoir par où la fille disparaissait après avoir gagné la sortie. Mais, au bout d'une semaine, le désir de la revoir l'emporta sur sa volonté de comprendre le phénomène et il finit par céder à la tentation de la superstition. Le jeudi suivant le trouva donc, plein d'un nouvel espoir, assis exactement à la même place que la première fois, les mains jointes devant lui, les yeux rivés à la grande horloge de la gare. Alors, il y eut le petit tac de la grande aiguille basculant sur le 11, le silence prodigieux puis, enfin, le claquement régulier des escarpins remontant le dernier quai. Fabrice n'éprouva rien de l'angoisse et de la frustration qu'il avait ressenties la semaine précédente. Bien au contraire, il sentit une douce chaleur se répandre jusqu'à ses orteils tandis que son cœur commençait à jouer une marche euphorique dans sa poitrine, faisant rosir progressivement ses joues.
Cette fois, au lieu de se tasser dans son siège, il fit son possible pour attirer l'attention de la fille, écarquillant les yeux autant que possible, criant intérieurement à s'en déchirer les organes et faisant, au dessus de sa tête, de grands gestes avec des bras qui n'étaient plus que des membres fantômes (Eoh ! Je suis là ! Regardez par ici !), mais en vain. Elle poursuivit son chemin comme la fois précédente, sans lui accorder la moindre attention, à lui ni à personne d'ailleurs.
Sitôt libéré de l'enchantement, Fabrice se leva tranquillement et se dirigea vers la sortie sans se presser. Sa décision était prise. Le jeudi suivant, il se présenta à la gare à 9h30 et acheta un billet pour Lyon. A 10h, il était dans le train et, aux environs de 12h30, il s'installa place Carnot, sous les marronniers qui commençaient tout juste à prendre les teintes de l'automne, et commanda un plat du jour. La journée était douce et calme, le soleil brillait légèrement, il n'y avait pas un souffle de vent. Une heure plus tard, il s'achemina de nouveau vers la gare de Perrache, s'installa dans le wagon de queue quasi-désert du TGV de 13h55 pour Paris, croisa les bras et attendit.
A 14h05, le train fit le plein de passagers à la gare de la Part-Dieu. Fabrice attendit encore dix minutes, puis il se leva et commença à remonter le train jusqu'au wagon de tête, en inspectant méthodiquement chaque étage de la rame en duplex. Au troisième wagon, il s'immobilisa brusquement au milieu des marches en constatant que le compartiment du bas semblait désert. Cela, en effet, n'avait rien de naturel, sachant que le reste du train était plus que bondé. Le sang battant à ses tempes, il entreprit d'achever prudemment sa descente et sentit son cœur se pincer violemment en apercevant une unique tête brune dépasser de l'un des sièges. Dieu merci, elle s'était installée dans le sens de la marche et lui tournait le dos. La tête légèrement penchée sur le côté, elle semblait observer le paysage. De l'autre côté de la porte vitrée, Fabrice avala avec peine sa salive, essuya ses mains moites sur son pantalon et appuya sur le bouton d'ouverture à air comprimé.
Contrairement à ce qu'il avait redouté, la fille ne s'était pas retournée pour foudroyer l'intrus du regard ou d'un coup de baguette magique. En fait, il n'avait pas noté chez elle le moindre signe de tressaillement et tout, au fond, dans cette scène, semblait se dérouler de la façon la plus normale du monde, ce qui n'avait rien, bizarrement, pour le rassurer. Il s'avança dans l'allée avec mille précautions, comme un aventurier qui s'attend à tomber dans un piège à tout moment tandis qu'il progresse dans un passage souterrain, et vint s'asseoir presque en face d'elle, en s'efforçant d'avoir l'air aussi naturel que possible. Elle continua de fixer le paysage, comme si elle n'avait pas remarqué sa présence. Il en profita discrètement pour s'essuyer encore la paume des mains sur ses cuisses. Puis elle tourna la tête et le fixa droit dans les yeux de son regard clair, hypnotique.
"Bon-bonjour", fut le seul mot qu'il parvint, tant bien que mal, à articuler.
Elle esquissa un sourire indescriptible, à la fois doux et amusé, avant de se replonger dans la contemplation du paysage. Elle était belle. Elle était vraiment très belle. Fabrice en profita pour étancher cette soif qu'il avait de la regarder depuis maintenant deux semaines. Il savait que ce n'était pas bien, que cela ne se faisait pas de dévisager ainsi les gens. Mais il ne pouvait empêcher son regard de se ruer vers ce beau visage pour en inspecter chaque détail, mu par le désir vorace de se l'approprier, de le graver pour toujours dans sa mémoire. Et peu importaient les conséquences désormais. Il n'avait plus peur. Il pouvait bien mourir foudroyé sur-le-champ, cela lui était complètement égal car il mourrait alors en pleine extase. Oui, il avait, en cet instant, pleinement conscience de se repaître la vue de cette beauté inouïe.
Peu à peu, il commença à s'apaiser, à se familiariser avec la beauté surnaturelle de cette femme et, surtout, il commençait à prendre conscience que ce n'étaient pas tant ses traits ou la forme de son visage, que ce qui émanait d'elle : sa beauté, bien sûr, irradiait de l'intérieur. Il brûlait maintenant d'entendre le son de sa voix, de savoir qui elle était, d'où elle venait et, surtout, de connaître la nature des pensées qui lui conféraient tant charme et d'élégance. Maintenant qu'il était accoutumé à sa présence physique, qu'il n'avait plus peur, il ne désirait rien de plus qu'entre-apercevoir son âme. Avoir, tout simplement, une conversation avec elle. Il se redressa légèrement en se raclant la gorge.
"Je vous ai vue jeudi dernier...", commença-t-il prudemment.
Elle fixa de nouveau sur lui son regard profond comme le vaste océan.
"C'était... étrange. Je... Je ne sais pas ce qui s'est passé..."
Elle eut de nouveau ce vague sourire énigmatique au moment de répondre à cette question implicite.
"Quoique je puisse vous dire, malheureusement, vous ne pourriez le comprendre", dit-elle simplement, d'une voix chaude et veloutée.
Puis, voyant la mine déconfite de Fabrice, elle pencha la tête avec douceur et compassion avant d'ajouter :
"Allons, ne soyez pas triste ! Vous venez déjà de faire un bond prodigieux sur le plan cognitif : vous savez maintenant qu'il existe des personnes qui semblent appartenir à ce monde mais qui, en réalité, n'en feront jamais partie..."
L'instant d'après, elle avait disparu et Fabrice constata que le train était maintenant arrêté en gare. Un flot de passagers remontait déjà le long du quai en direction de la sortie. Ils étaient arrivés Gare de Lyon. Il secoua la tête pour chasser cette sensation de vertige temporel qui le paralysait puis il se précipita hors du wagon et piqua un sprint en direction de la sortie, slalomant à toute vitesse entre les passagers et les bagages. Débouchant à l'air libre, il aperçut au loin la fille au manteau violet qui s'engouffrait dans la bouche du métro. Il redoubla d'ardeur, crachant ses poumons et songeant qu'il ne lui avait même pas demandé son prénom. Il déboucha sur le quai quelques secondes à peine après la fermeture des portes. Trop tard. Déjà la rame du métro se faisait engloutir par le tunnel comme un long spaghetti.
Fabrice ne revit jamais la fille au manteau violet mais, en revanche, s'il vous arrive parfois de passer Gare de Lyon le jeudi aux alentours de 16h, il se peut que vous ayez été intrigué par la présence d'un vieux monsieur assis toujours à la même table et, si jamais vous avez eu la chance de plonger vos yeux dans les siens, il se peut aussi que vous l'ayez trouvé étrangement beau, avec son regard clair et profond comme le vaste océan.
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Envie d'ailleurs · il y a
Très beau voyage dans le merveilleux, entre deux mondes
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Leméditant · il y a
Quel régal, ce texte! Romantique, fantastique, cette rencontre nous passionne du début à la fin... Univers parallèle... mystère temporel... plongée quantique... J'ai beaucoup aimé.
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Ludo Laplume · il y a
Seul "A son crédit, il faut mentionner le fait que" fait intervenir un narrateur externe (qu'on oubli dès le début et qu'on ne retrouve qu'à la fin) qui nous sort du cadre. "De nature, Fabrice n'était pas porté sur l'ésotérisme" peut suffire.
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Ludo Laplume · il y a
Je partage l'avis de Serge en tous points!
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Serge · il y a
C'est très beau ! Comme si au contact de cette créature, ton personnage avait complètement changé de dimension..., tout en restant dans ce que nous appelons '' le réel''. Quelle superbe métaphore de ce sentiment merveilleux dont tout le monde parle, mais que peu ont eu la chance de connaître au moins une fois dans leur vie !
j'aime particulièrement cette beauté intérieure que l'on entrevoit dans le regard de cet homme sur qui le temps n'a pas de prise, une beauté dans laquelle il serait tombé alors qu'il poursuivait un rêve, une révélation...
Non, décidément je ne verrai jamais plus la Gare de Lyon, ni celle de Perrache d'ailleurs, de la même façon, je devrai m'y habituer !

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Angélique Guyot · il y a
Une sensation mêlée de Matrix, de champs morphiques, de pluralité des plans d'existence, etc..... et de pur bonheur !
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Richard Laurence · il y a
Merci beaucoup Angélique, je suis très touché que ce texte vous ait plu !
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