Au-delà des fenêtres

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J'ai attendu des années avant d'ouvrir cette boîte de Pandore d'où ne cessent de s'échapper mes histoires qui ne sont que la transfiguration de petits souvenirs épars. Que me restera-t-il après  [+]

Je suis enfant unique, c’est peut-être la raison pour laquelle je me suis accoutumé à une certaine solitude jusqu’à y prendre goût. Très vite, j’ai appris à inventer des jeux, des occupations, créer un univers intérieur pour compenser le manque de compagnie. J’aurais cependant bien aimé avoir un frère. Je me suis consolé en me disant qu’au moins j’échappais aux disputes, jalousies et rancunes. Mais le manque était là et la situation a fait de moins un enfant un peu trop rêveur, en quête d’un ailleurs.

Je devais avoir sept ans quand j’en pris conscience. Mes parents étaient en voyage « en amoureux ». C’était pour moi l’occasion d’un séjour chez mes grands-parents dans un village. Je passais mon temps à jouer avec mes petites voitures et à « aider » mon grand-père dans son potager aux légumes bien alignés. La vie y était douce et tranquille. Un peu trop. A défaut de compagnon de jeu, je sentais le besoin d’un terrain d’exploration. J’avais l’impression d’avoir fait le tour du jardin qui était essentiellement devant la maison. Je me demandais ce qu’il y avait derrière. Une seule petite lucarne dans la salle de bain donnait sur l’autre face de la maisonnette. Un jour, je montais sur le rebord de la baignoire et me hissait sur la pointe des pieds en m’agrippant aux barreaux de la fenêtre pour voir ce qu’il y avait de l’autre côté. Oh ! Merveille ! Un champ de fleurs sauvages s’étendait à perte de vue : des coquelicots, des bleuets...et tout au loin une vieille cabane en bois. Je m’y voyais déjà. J’avais trouvé la fenêtre de la liberté qui s’ouvrait sur le monde de la grande nature où nous pouvions nous échapper.

Il fallait maintenant guetter l’occasion pour sauter sur mon vélo et aller voir le champ de plus près. Le jour vint plus vite que prévu. Mes grands-parents devaient aller au marché et après m’avoir fait mille recommandations, me laissèrent « garder la maison ». Je m’emparai aussi vite du vélo pour aller à la découverte du paradis convoité. Quelle déception ! Ce n’était qu’un bout de terrain mal entretenu. J’allai jusqu’à la cabane et poussai la tête par la fenêtre pour me reculer très vite, couvert de toiles d’araignées. J’avais eu le temps de voir que l’intérieur était encombré d’un fatras de vieux ustensiles rouillés. J’aurais dû retenir la leçon mais, toute ma vie durant, je continuais à vouloir voir et parfois même tout simplement vouloir ce qu’il y avait par-delà.

Quand j’eus presque dix ans, nous quittâmes notre appartement parisien pour un joli pavillon de banlieue entouré d’un jardin dont mes parents prenaient grand soin. J’avais de l’air et de l’espace pour jouer. La fenêtre de ma chambre donnait sur le jardin et j’en étais ravi. Cela me changeait de la vue sur cour dont je devais me contenter auparavant. Mais par-delà les arbres, j’eus vite fait d’apercevoir la maison d’en-face. Au début, j’y prêtais peu d’attention. Je pensais simplement qu’elle était moins jolie que la nôtre. Mais les piaillements qui venaient du jardin attirèrent de plus en plus mon attention. Il y avait toute une ribambelle d’enfants qui jouaient, criaient, se chamaillaient toute la journée quand il n’y avait pas d’école. Leur jardin était très différent du nôtre : de grands draps aux couleurs chamarrées y séchaient en permanence, des objets en plastique trainaient un peu partout. Je voyais souvent les enfants se balancer dans une sorte de grand hamac de fortune tendu entre deux arbres rabougris. Il y avait aussi une poussette de bébé d’où sortaient des cris plus aigus que les autres. Leur maman n’était pas comme la mienne : elle avait un fichu sur la tête et portait de longues jupes noires. Parfois, il y avait deux fois plus d’enfants dans le jardin, les hommes faisaient des barbecues toute la journée en parlant de plus en plus fort comme pour couvrir le tumulte environnant et, le soir venu, ils semblaient tous se disputer en une langue que je ne comprenais pas.

De ma paisible fenêtre où fleurissaient des géraniums, je finis par passer de plus en plus de temps à regarder « les voisins d’en-face » comme disaient mes parents. Ce n’était pas du voyeurisme mais de la curiosité qui devint de la convoitise. Je m’étais mis à envier les petits voisins d’en-face. Moi, je vivais bien sagement entre mes parents, eux ils festoyaient en permanence. Cette ouverture sur le jardin ne me donnait plus le plaisir de laisser mon esprit vagabonder vers la cime des arbres, c’était celle par laquelle s’engouffrait la vie des autres pour me rendre malheureux. Leur vie s’imposait jusqu’à rendre la mienne insignifiante. J’en venais à préférer les jours de pluie où je pouvais ouvrir ma fenêtre toute grande pour regarder les gouttes tomber sur les feuilles des arbres et me laisser bercer par leur douce musique.

Au cours des deux années qui suivirent, l’envie se transforma en fantasme quand je me mis à concentrer mon attention sur Ayline. Je sais qu’elle s’appelait Ayline parce qu’elle était constamment poursuivie et harcelée par son grand-frère et j’entendais leur mère dire : « Laisse Ayline tranquille ! » « Ayline, arrête de crier ! » . Je rêvais non seulement d’aller me balancer dans le grand hamac avec Ayeline mais d’aller la défendre et la sauver des assauts brutaux de son terrible grand-frère.

Un jour, la maison des « voisins d’en-face » devint toute calme. Elle avait fermé ses volets à la peinture écaillée, ses vieilles paupières fripées. D’abord je fus triste. Petit à petit, je me remis à jouer avec mes Lego spatiaux et me plonger dans les pages de mes livres d’aventure qui s’ouvraient sur d’autres mondes. Mes parents semblaient plus détendus. Ma mère s’allongeait au soleil dans le jardin et mon père lui faisait des petits baisers comme avant. Il n’y avait plus de fumée qui venait des barbecues et la cuisine raffinée de ma mère retrouvait toute sa saveur. Mon père se remit à humer son vin en toute sérénité comme il avait l’habitude de le faire. Je me plaisais à nouveau dans le cocon familial, à l’abri des regards y compris du mien.

Et puis, un matin, je vis que la maison des « voisins d’en-face » avait ouvert un œil, tel un monstre endormi qui se réveillait. Ils étaient revenus. Pendant quelque temps, je rangeais mon Rubik’s Cube - activité à laquelle j’excellais quand je me concentrais - et je délaissais mes engins spatiaux, par les hublots desquels j’avais vu la Terre et la Lune, pour observer ce qui se passait par la fenêtre de ma chambre, chez les voisins. Curieusement, en ouvrant ma fenêtre, mon horizon se rétrécissait. De nouveau, j’étais happé par leurs jeux dont on n’a même pas idée quand on est seul. Ils avaient maintenant une piscine en plastique à moitié dégonflée et le grand garçon poursuivait sa sœur avec un pistolet à eau pour la faire hurler. Je ne savais plus si j’avais envie d’aller la sauver ou de me joindre à l’attaque.

Mes parents décidèrent finalement de déménager parce que «  le quartier n’était plus aussi tranquille qu’avant ». Ma mère qui aimait les fenêtres sans volets ni trop de rideaux – quoi ? on n’avait rien à cacher, laissons entrer la lumière ! – avait fini par se sentir observée. Je l’avais entendu évoquer l’idée d’une maison sans vis-à-vis. Ils avaient trouvé une propriété plus loin vers la campagne, à proximité de la forêt. La forêt ! Ils m’avaient convaincu que je ne le regretterais pas. Je me voyais déjà faire une cabane dans les arbres sans porte ni fenêtres, je n’aurais qu’à écarter le rideau de feuilles pour apercevoir... les oiseaux !

Le jour du déménagement, je croisais « les voisins d’en face » sur le trottoir. Je ne les avais jamais approchés de si près. Ayline pleurnichait comme d’habitude et je la trouvais hideuse. Et le grand garçon dont j’ignorais toujours le nom me lança un regard mauvais. Ils avaient envahi mon imaginaire, j’avais tant rêvé d’être leur ami que je pensais l’être un peu devenu.
Mais nous ne nous étions jamais parlé après tout. Je me souvins amèrement du terrain en friche derrière la maison de mes grands-parents que j’avais idéalisé avant d’aller voir de l’autre côté de la fenêtre.

Je suis maintenant dans un avion qui m’emmène à l’autre bout du monde. Nous allons bientôt atterrir et par le hublot je vois apparaître des îles entourées d’eau turquoise. Quelles surprises me réservent-elles ? Je suis incorrigible. Tandis que je regardais par-delà, j’ai oublié la femme qui dort à mes côtés, ma jeune épouse. J’attends patiemment qu’elle ouvre les paupières pour atteindre son âme par-delà ses yeux.
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Long John Loodmer · il y a
Insatiable