Au-delà de l'envers 1/ 7

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Toute ma vie a été bercée par la littérature, la poésie, et le théâtre. J'ai pris la plume très tôt, et bien que légère elle donna du poids à mes mots, qui devinrent des récits, des  [+]


CHAPITRE PREMIER


Dans le brasillement de l'horizon, la silhouette du mastodonte semblait sculpter les cieux. L'ombre de cette gigantesque ellipse s'étirait à perte de vue, comme une aile de nuit en plein milieu du jour.
Le vent, léger et discret, faisait claquer le cordage sur la toile gris cendre du ballon.
Le dirigeable arborait son nom sur ses flancs avants dans des tons amarantes: L'Eclipse!
"Dieu qu'il est grand et beau!" s'extasiaient les plus admiratifs. "Seigneur, je n'ai jamais vu ça de ma vie!" hurlaient d'autres, amassés aux pieds du colosse des cieux. Certains avançaient même qu'il faudrait une multitude de cyclones pour le déplacer ne serait-ce que d'un centimètre.
Quelques cinquante milles yeux se rivaient sur sa tête, car là d'où ils l'admiraient, ils ne pouvaient même pas apprécier la majestuosité du gouvernail rouge sang. Des clins d'oeil lumineux émanaient de temps à autre de cette fourmilière.
Puis, sous des applaudissements forcés, Monsieur Edgar, le premier magistrat d'Hambourg, fit son apparition.
Trônant sur sa nacelle, l'Eclipse semblait exaspéré -même lui- par cette arrivée magistrale. Il ne souhaitait qu'une chose: embrasser les cieux!
Monsieur Edgar se présenta, comme toujours, attifé de son traditionnel costume beige coupé à l'ancienne, d'une paire de mocassins lustrés à l'excès, et de son borsalino blanc cassé.
La cinquantaine bien amorcée, il était toujours aussi svelte et gracieux qu'à vingt ans, ce à quoi il attachait une certaine importance.
Il grimpa deux à deux les dix marches de la grande estrade de bois, leva les bras pour remercier les derniers applaudissements et se découvrit. Des cheveux blancs ornaient son crâne d'une remarquable couronne .
Sous la tribune, les forces de l'ordre s'étendaient en rang serré sur plusieurs dizaines de mètres. Les talkies-walkies crachaient des messages à peine distincts auxquels personne ne prêtait attention. Les hommes, casque sur la tête et matraque au poing, se ramassaient, prêts à bondir sur les futurs passagers, de l'autre côté de la ligne jaune, au moindre mouvement brusque.
Dans un grand geste théâtrale, Edgar ramena son borsalino sur sa poitrine gonflée d'orgueil, et adopta un air des plus solennels.
Le mastodonte, par sa seule masse, paraissait se moquer de lui, et même pouffer de tous ses gaz!!!
Progressivement, le silence commençait à se faire entendre. Comme dans un compte à rebours, les clameurs suscitées par l'admirable engin s'éteignaient.
Edgar n'en parut qu'à demi étonné, étant données les circonstances. L'intensité croissante de son regard et l'effacement de son sourire laissaient deviner qu'il allait prendre la parole d'un instant à l'autre.
" Hum! Mes chers concitoyens, aujourd'hui, 8 mai 2212, est un jour qui restera gravé dans le temps et dans toutes les mémoires. Ce n'est pas seulement notre ville qui est à l'honneur, mais l'homme, oui l'homme qui de par son intelligence illumine le monde de sa science. Une ère nouvelle s'ouvre désormais à nous. Une page vient d'être tournée dans le domaine des transports. Vous avez au-dessus de vos têtes l'Eclipse, le plus grand dirigeable que le monde ait jamais connu: mille cinquante mètres de long pour cent quatre-vingt mètres de diamètre.
"Le poste de pilotage, quant à lui, occupe toute la nacelle. Il mesure soixante huit mètres de long pour soixante huit de large et dix de haut.
"L'intérieur de cette merveille est remplie d'un gaz nouveau: l'hélitrium, absolument ininflammable, et présente des conditions de sécurité maximales. Ce dirigeable allie le charme du passé à la technologie du futur."
Le maire n'osait, en ce jour, aborder le délicat sujet du dramatique accident survenu au zeppelin, le "Hindenburg". Celui-ci, en effet, exécuta, plus de deux siècles auparavant, de nombreux voyages au-dessus de l'Atlantique. Sa fin tragique due à une explosion porta un coup terrible à l'utilisation commerciale de ces zeppelins.
Monsieur Edgar se contenta d'ajouter que les voyageurs seraient logés à l'intérieur du ballon. Exhibant une paire de ciseaux dorée à l'or fin et gravée aux insignes de la ville, il poursuivit d'un ton plus détendu:
"Mesdames et messieurs, je présume qu'un grand nombre d'entre vous..."
Le discours soporifique du maire n'intéressait plus grand monde, si ce n'était la multitude de média et tous les chasseurs d'images que pouvait amasser la presse. Ils n'avaient pas manqué l'occasion de sortir hélicoptères et caméras pour assister à cette inauguration grandiose.
"Ha! Une dernière chose" envoya le maire "j'espère que les trois mille cinq cent deux passagers ici présents ont leurs billets jaunes!"
A ces mots, une épidémie de boutons ocres germa sur le devant de la fourmilière.
Il s'approcha de la foule, après être descendu de l'autel et coupa le ruban.
Les passagers, libres de s'avancer, virent le mastodonte de plus près encore et certains purent même le toucher. Tels les doigts d'une main "gullivérienne", les passerelles d'embarquement s'ouvrirent dans un gémissement métallique. Les candidats au voyage dévisagèrent les plates-formes d'un air dubitatif puis s'engouffrèrent dans le ventre béant de la bête, leur ticket en main.
L'enregistrement durait, se prolongeait, s'étirait à n'en plus finir, et l'Eclipse commençait vraiment à s'impatienter. Il rugissait de toutes ses turbines. A des miles à la ronde, on entendait gronder ses sourdes vibrations.
"Brouaou..."
Tous, oui, tous sans exception, parlaient de ce voyage au centre des cieux.
Douze aimables hôtesses, le sourire aux lèvres, validaient les fameux titres de transport en souhaitant la bienvenue à ces aventuriers, pour la plupart d'éminentes personnalités de la politique et du spectacle.
Le commandant et l'équipage, en retrait, secondait les tâches de ce charmant personnel d'accueil. Les demoiselles portaient un tailleur bleu ciel, une couleur fraîche et gaie, à l'inverse des stewards en costumes et noeuds papillon noirs sur chemise blanche. Inutiles de préciser que les escarpins et les mocassins rayonnaient de tout leur possible.
Les hélicoptères, les journalistes... tous se rendaient compte du gigantisme de cette oeuvre. L'Eclipse choquait même, de par le nombre de voyageurs qu'il pouvait engloutir.
"Il est certainement plus léger que l'air... du temps" pensa une jeune étudiante. Elle avait encore du mal à réaliser que c'était en récompense de son succès aux examens que ses parents lui avaient offert ce fabuleux voyage.
"Quand je pense que dans vingt-quatre heures à peine je serai à Montréal!" murmurait par ailleurs un homme d'affaires. Cela laissait supposer une vitesse de croisière d'un peu plus de trois cent kilomètres à l'heure, en partant de cette petite ville d'Allemagne.
Le site de Grey Sky Park se vidait peu à peu. Le grondement de la machine monta d'une octave, comme pour entonner un ultime chant d'adieu à la forêt d'Hambourg, au-delà du Parc d'envol.

2

Les doigts géants se replièrent. Les pilotes au nombre de huit se tenaient face aux commandes, fin prêts à les actionner. La voix d'une hôtesse chuchota dans les haut-parleurs:
"Mesdames et messieurs, le commandant et son équipage vous prient d'attacher vos ceintures de sécurité. Nous allons maintenant procéder au décollage; il est exactement sept heures."
A peine quelques secondes plus tard seulement, ce doux message si familier aux voyageurs ayant connu d'autres vols en avion, fut traduit en six langues.
Bien sûr, toutes ces consignes faisaient en fait figure de tradition, les turbines et l'hélitrium garantissant l'élévation en souplesse du formidable ballon.
En se détachant, les cordes, suspendues latéralement à des grues de deux cent dix mètres de haut, fusèrent.
Le colosse frémit légèrement puis entama sa lévitation en douceur. Les passagers ainsi que les cent quatre-vingt membres de l'équipage dissimulaient à grand peine leur joie mêlée de stupeur. Voler dans le ventre du premier dirigeable géant de l'histoire de la navigation aérienne les enchantait.
Une légère brise agitait l'épaisse chevelure des arbres.
Les trois mille cinq cent deux passagers s'agglutinaient aux énormes hublots.
L'Eclipse était déjà à deux cents mètres d'altitude. Vu de là, les saules pleureurs et les hêtres ressemblaient à un attroupement de pom-pom girls s'agitant comme pour célébrer une victoire monumentale.
Le mastodonte s'élevait, montait et montait encore, tant et si bien que pour la foule restée à Grey Sky Park, il semblait que le sol s'enfonçait dans les entrailles de la terre.
Le dirigeable avait déjà atteint les mille mètres d'altitude et leur paraissait à eux, gens du plancher des vaches, avoir à peine décollé tant il était immense. Tout ce beau monde pouvait dès à présent apprécier l'énormité du gouvernail rouge sang. Les familles ne cessaient toujours pas d'agiter frénétiquement leurs mains en guise d'au-revoir. D'autres saluaient les hélicoptères qui tournoyaient comme des mouches autour d'un gibier, en escortant le départ de sa Majesté.
Le voilà maintenant à deux mille mètres. L'élévation verticale, sans un vrombissement supplémentaire ni même le moindre sursaut, se transforma en un déplacement horizontal.
Il régnait à bord une température de vingt quatre degrés. Une agréable odeur flotta dans l'air, exhalé par l'oxygénateur en fonction depuis les mille mètres, ceci afin d'éviter aux passagers les maux de tête. Des ioniseurs équipaient également cette immense oeuvre d'art volante; ils créaient une sensation de bien-être.
Toutes les grandes capitales du monde disposaient d'au moins deux sites pour accueillir cette nef démesurée, ce point d'exclamation céleste!
Les terriens ne voyaient désormais qu'un long cigare au milieu de nuages de fumée. Des nuages qui s'étalaient en orgueilleuses volutes et s'abandonnaient à l'ivresse du ciel et à sa couleur, infiniment azur.
Ici le vertige n'existait plus, seule la béatitude des passagers avait court.
Ils contemplaient les formes de l'Europe: elles se révélaient progressivement comme une femme qui se dévoile. Devant la grandeur du paysage, toute notion mathématique d'espace et de repère disparaissait. La vélocité du ballon elle-même semblait -comme par exprès- apaisée, stabilisée, devant tant de magnificence.
" Grand-mère, le ballon s'est élevé comme une prière" dit une petite fille.
"Oui!" confirma la vieille dame dans la foi et la confiance, et peut-être même dans le secret espoir et dans la certitude de voir son propre envol exaucé par les cieux.
Voilà une heure à peine que tout ce petit monde était en l'air, et déjà certaines personnes commençaient à vaquer dans les différentes parties de ce véritable paquebot aérien.
L'Eclipse offrait un luxe hallucinant, un luxe que même tous les palais du monde réunis ne pouvaient égaler. Les anachronismes des différents salons d'époque étaient savamment gérés. Les équipements électroniques ludiques, bien qu'apparents, se faisaient discrets. Quoi qu'il en fût, les rares enfants ne s'y précipitaient pas encore.
Les designers et leur débauche imaginative n'avaient rien laissé au hasard. Bientôt onze heures! Le dirigeable survolait maintenant l'Océan Atlantique. La mer laissait admirer ses reflets argentés. Elle apparaissait tel un miroir.
Le ballon arrivait maintenant à six mille mètres d'altitude et les voyageurs, lassés par la grande bleue, n'avaient d'yeux que pour ce qu'ils appelaient: "la ville aérienne". Ils se laissaient envahir par l'étrange mystère d'être citoyens d'une cité céleste.
Dans les entrailles de l'Eclipse, on se perdait presque. Un vrai labyrinthe. Un lacis de couloirs partait tous azimuts dans les cent dix sept salles. Des pierres de taille synthétiques de couleur ocre habillaient les différentes cloisons. Des lanternes d'un autre âge, identiques à celles des vieilles rues de Londres, éclairaient chacune des salles. Le sol, tapissé d'une moquette rouge impériale, rendait chacun des pas précieux et important.
"Un bel étalage de raffinement ne vise qu'à honorer chacun d'entre nous, n'est-ce pas, ma chérie?" murmura un jeune marié à sa ravissante épouse.
De grands porches voûtés, sculptés par des mains de "vrais artistes", séparaient les couloirs des principales salles d'attractions. Un ascenseur desservait les quatre étages et les cabines des passagers ne mesuraient pas moins de vingt cinq mètres carrés.
Chacune avait sa décoration originale et ne ressemblait en rien à une autre. On y retrouvait cependant en commun un style rustique rappelant la Marine Royale d'antan: une armoire, un lit délicatement posé sur une mezzanine, une table et quatre chaises en chêne verni.
Chaque cabine comportait son propre nécessaire à toilette: une petite salle d'eau et des W-C. (Certains passagers se demandaient d'ailleurs si leurs excréments tomberaient du ciel comme de vulgaires fientes de pigeon).
Elle s'éclairait par des lanternes -authenticité oblige!- qui laissaient transparaître une douce lumière et opaque, légèrement tamisée.
Les passagers n'accédaient pas à l'extrémité Nord du dirigeable, réservé aux "quartiers" de l'équipage. Ici, la décoration rappelait celle des galions antiques. Tout à l'opposé, à la pointe sud: la salle des machines. Et au fond du couloir quatre cent mètres de long: la majestueuse suite du commandant Claris.
Vingt quatre heures de navigation, c'était bien long! Les constructeurs avaient donc pourvu le dirigeable de toutes sortes d'attractions: terrain de tennis, salles de jeux vidéo, boutiques à barbiers et coiffeurs, et même d'une piscine et deux jacuzi près des saunas et des solarium. Tout cela dans la partie centrale jouxtant les traverses de l'"Avenue" principale.
Au centre même de la nef, sur le versant est, un restaurant des plus luxueux charmait sa clientèle de ses menus éblouissants. Tandis qu'à l'ouest, on pouvait se désaltérer à un bar, ou plutôt à une taverne, ne servant que des boissons non-alcoolisées. Sur chaque table en bois vacillaient les petites flammes des bougies, les banquettes, très confortables, arboraient un rouge fraise très alléchant. De belles plantes luxuriantes ornaient le tout.
Le comptoir laissait deviner sa composition mêlant chêne vernis et de magnifiques plaques de marbres noir. Cela facilitait la glissade de boissons comme au temps des chapeaux et des revolvers, appelé temps des cow-boys.

De la baie vitrée teintée, certains passagers admiraient, à cette heure avancée du jour, de magnifiques reflets nuageux. Ils étaient tous accoutrés, comme à l'ancien temps, de costumes et de cravates. Certains même portaient élégamment cannes et cravaches.
D'une fontaine artificielle pleuvait de la "fausse eau", au centre de la taverne. On y trouvait aussi quelques petites colonnes de marbres de style gréco-romain. Deux immenses aigles royaux couronnaient le comptoir, semblant presque l'escorter.

4

Confortablement attablé devant une tasse de café, Ray Weacath était perdu dans ses pensées, bercé par les volutes d'arabica qui émanaient du breuvage encore chaud. Ray se sentait ici chez lui, comme partout ailleurs dans cette immense nef aérienne. A son bord, on ne s'identifiait pas passager, mais on se prenait pour un citoyen. Tout, absolument tout, servait les voyageurs.
En dépit de l'insonorisation, filtrait un léger ronronnement à peine audible: celui des turbines. Mais il s'agissait d'un trompe-sens destiné à générer la nostalgie de ceux qui n'avaient jamais connu le bon vieux temps. Ici la technologie imitait aussi l'imperfection susceptible d'être assimilé à de l'authenticité.
Le délicat nectar fumait toujours, et Weacath n'émergeait pas encore de son absence. Machinalement, il saisit entre son pouce et son index la précieuse anse de sa tasse, et immobilisa son geste à une dizaine de centimètre de la table.
Il flirtait avec les trente ans, et dans quelques semaines à peine, il allait les épouser. Célibataire, il était toujours élégamment vêtu d'un costume blanc et d'une chemise qui dévoilait sa poitrine musclée. Aujourd'hui pourtant, il avait choisi un tee-shirt bleu marine uni qui s'harmonisait parfaitement avec l'ensemble. A ses pieds, des chaussures blanches en peau de crocodile et à boucle dorée.
Comme son coeur, son cou n'accueillait pas de chaîne. A l'exception d'une montre à son poignet gauche, il ne portait aucun bijou, bracelet ou gourmette. Ce détail n'influa certes pas sur les dix centimètres manquants qu'il venait de franchir d'un mouvement à peine perceptible, pour goûter du bout des lèvres son café. Une délicieuse sensation l'envahit et ses souvenirs optèrent pour un événement que son grand-père lui avait raconté durant son enfance, un événement concernant James Weacath, un de ses ancêtres, concepteur de l'"Hindenburg".
Comment lui, Ray, journaliste de métier et philosophe à ses heures perdues, n'avait-il jamais parlé de ce fait dans ses articles?
Il lui était pourtant arrivé, par des nouvelles parues dans certains magazines, d'inspirer, et même d'influencer les plus grands constructeurs de firmes automobiles et de filiales aéronautiques, tant sa vision des choses frôlait la précision, frisait l'irréel tout en demeurant claire. Il ne pouvait s'empêcher, usant de ses dons paranormaux de prescience, d'anticiper l'avenir. Il lui arrivait d'ailleurs souvent de dérationaliser ses lecteurs, de conceptualiser les esprits par trop chimériques d'une réalité adéquate, de synthétiser les pensées des soi-disant maîtres-penseurs.
Ce ballon émanait d'un de ses concepts: son agence "voyage éclairs", qui avait pour slogan "Des vacances du tonnerre!" Voilà! Il savait maintenant ce qui le tracassait!!! Cette idée de proposer aux gens de son époque un voyage par le biais d'un moyen de transport venu du passé lui avait été inspiré d'une façon impossible à décrire, dépassant de loin ce qu'il avait jusqu'alors ressenti. Cela avait été un flash venu à la fois de nulle part mais de quelque chose, telle une brève et fulgurante vision.
Tout paraissait à présent confus et démesuré: la taille de ce maudit ballon, la façon dont l'opinion publique avait accepté cette idée sans broncher; tout était comme programmée, comme écrit! Mais par qui? Pourquoi?
Lui, Ray, le visionnaire, le philosophe, le mystique même lorsqu'il s'essayait aux différentes méthodes de magnétisme, de transmission de pensée ou d'hypnose, lui Ray, ne savait que penser.
Il finit sa tasse d'une traite et renonça à chercher plus loin. D'un geste brusque qui lui était inhabituel, il s'empara de sa boîte de havanes, l'ouvrit nerveusement et en extirpa un cigare. Cela ne lui ressemblait guère... Son calme revint, la raison reprit le dessus, enfin, presque... Et si tout le monde y était pour quelque chose? 3502 choisis?
"Bah! laisse tomber" s'objecta-t-il.
Dans le salon de thé, plusieurs couples et quelques solitaires attendaient d'être servis et le furent rapidement. A part lui, personne ne fumait et il ne trouvait pas son zippo en argent...
Que de jolies jeunes filles allaient et venaient! 3502 chanceux; Dix fois plus de monde que dans le premier dirigeable! Cette foule anonyme n'éveillait rien en lui. En voyageur chevronné, il avait l'habitude des ambiances aseptisées des salons d'aéroports, des itinérants toujours pressés ou faisant semblant de ne pas l'être.
A l'autre bout de la salle, pourtant, se tenait Jeff, la vingtaine arrogante, vingt-cinq ans peut-être, pas plus. Vautré dans son fauteuil, Ray ne l'avait même pas vu allumer son cigare. Il ne put que constater qu'il fumait, avec volupté, un barreau de chaise. "Tiens, un nuage dans le ballon", pensa-t-il. Il aurait pu se faire allumer son cigare de la sorte par une serveuse et tirer lui aussi d'autres bouffées de nuages.
Il se leva, traversa d'un pas élégant et décontracté l'immense salle peuplée de gens presque impavides, et s'immobilisa, Havane aux lèvres devant Jeff.
Il prit soin d'ôter sa branche de la bouche et dit poliment:
"Excusez-moi, monsieur, puis-je emprunter votre feu, s'il vous plaît?"
__ Mais certainement, rétorqua Jeff en lui tendant un Zippo argenté.
__ Tiens, quelle coïncidence! J'avais le même. J'ai dû l'oublier dans ma cabine... De toute façon, je ne crois pas au hasard; il n'existe pas.
Jeff, fougueusement, continua.
__ Pourtant, tout n'est que hasard, la vie, la mort, l'univers. Et dire qu'il a fallu un Big Bang pour que nous soyons là!
__ Je ne crois pas au Big Bang. L'intelligence génère l'intelligence, et la vie génère la vie. Votre briquet ne peut donner naissance...
__... qu'à une amitié, termina Jeff, comme s'il venait de marquer un point. Asseyez-vous, je vous prie, et prenez un verre avec moi, Monsieur?...
__ Weacath, Raymond Weacath. À qui ai-je l'honneur?
__ Jeffrey Miller, ingénieur et... descendant d'un constructeur de l'Hindenburg.
__ Tiens, quelle chose étrange... remarqua Ray
__ Depuis, en tant que biochimiste également, j'ai travaillé sur le nouveau gaz de cette saucisse volante, pour que plus jamais ne se reproduise une telle catastrophe. Dans le pire cas d'un improbable accident, la baudruche se dégonflerait comme une vessie et, en décrivant des cercles et des vrilles au-dessus de tout l'hémisphère nord, elle finirait par se poser comme une crêpe!!!
__ Et les passagers seraient des galettes, c'est ça?
Le serveur arriva: " Messieurs, que désirez-vous consommer ? "
__ Deux cafés, répondirent-ils en choeur
__ Voilà encore une preuve de l'absence de hasard, reprit Ray.
__ Mais qu'avez-vous avec ce hasard? lança Jeff d'un air satisfait. Moi, ma fiancée m'a quitté pour un blaireau de mécano, moi, l'ingénieur, le biochimiste!
__ Et moi, ma femme existe certainement quelque part, mais je ne l'ai pas encore rencontrée.
Le serveur, absent de la discussion, posa les deux cafés, le sucrier, deux verres d'eau et deux chocolats enrobés tels des bonbons.
Ray reprit:
__ Remarquez comme sur cette table tout va de pair, n'est-ce pas, Monsieur Miller?
__ Jeff, appelez-moi Jeff, répondit-il en rangeant le zippo dans sa poche.
Il portait une chemise blanche et une cravate rouge tachetée d'ancres bleues, que complétait un pantalon en Tergal de la même couleur immaculée.
__ Alors, comme ça - Ray - permettez que je vous appelle Ray, merci? le hasard n'existe pas? Et qu'est-ce qui vous fait dire cela? Quelle est votre profession?
Le regard d'ébène de Ray trahissait son exaspération et, comme pour le narguer...
__ D'abord, je suis moi aussi issu en droite lignée d'une personne ayant eu un rapport avec le dirigeable, à ceci près qu'elle fut à l'origine de sa conception. Je suis journaliste, et de temps à autre, j'écris des nouvelles pour des magazines.
Bien que Jeff ne le lui avait pas demandé, il précisa son penchant pour la philosophie, et enchaîna sur un sujet qui lui brûlait la langue depuis le début de leur conversation.
" Mais voyez-vous, Jeff, ça n'est pas tout.. "
Il but une première lampée de son café et poursuivit après avoir tiré une bouffée de son cigare.
"...J'ai aussi un faible, ou plutôt un fort, pour la parapsychologie. Depuis tout petit, je me suis découvert des dons..."
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Il resta figé, les yeux exorbités, la bouche entrouverte, et à travers la fumée qui s'en échappait, il aperçut celle de sa tasse. Ses oreilles entendirent un étrange sifflement. Une alourdissante sensation de chaleur lui monta à la tête. A cet instant même, des formes imprécises ondulaient sous ses yeux. Bien qu'habitué à ce genre de phénomène, l'effarement l'envahissait complètement. Il errait au plus profond de son âme dans un état impossible à décrire. Son visage s'illumina un court instant. L'arôme se changea alors en parfum de femme; la fumée prit , à ses yeux seulement, la forme d'une fille évanescente, d'une enfant, qui évolua, se déhancha, tourbillonna légèrement sur la droite, et parut désormais une ravissante créature. Les traits de Ray se figèrent: il percevait un message. A l'affût, à l'écoute, il était absolument captivé.
Toujours assis en face de Ray, Jeff ne disait rien. Cigare à la main, il contemplait sans un battement de cil, les diverses métamorphoses de Ray, ses changements d'expression brusques et fugaces. Il comprit qu'aucune simulation n'était possible et qu'il était témoin d'un événement extraordinaire; quelque chose d'anormal.
Ray le fixa d'un air hébété, éberlué:
"Toutes mes théories sont fausses, toutes! Je sais à présent pourquoi nous sommes là! Nous sommes perdus!"
Jeff, silencieux, l'écoutait de toute son attention.
" La science n'appartient pas à l'homme. Il n'en est que son interprète. Le savoir n'est pas hermétique. Toutes les thèses élaborées sur la palingénésie et la métempsycose sont des aberrations. Il n'y a ni transmigration des âmes ni réincarnation."
__ Pardon?? enchaîna Jeff, abasourdi par cette amorce de remise en question et par l'étrangeté des propos tenus .
__ Nous sommes perdus, oui, perdus!
__ Silence! Vous allez ameuter tout le ballon.
Malgré son altercation, cet avertissement résonnait étrangement en lui.
Ray ne cligna pas encore des yeux et poursuivit en serrant les poings, puis en levant les mains, doigts en éventail, à mi-hauteur au niveau de sa poitrine.
__ ça y est, je suis devenu fou. Multidimensionnellement fou et dans tous les systèmes de probabilités. Je pense et pourtant je ne suis pas. Tout a été pensé et tout a existé, nous revivons simplement. Etre ou ne pas être, c'est la même chose.
__ Voilà un mot que j'aime, lança Jeff qui sentait la peur le gagner et alors qu'il tentait de maîtriser cette étrange impression de gravité.

5

 

" Je te tutoie, car de là où je te parle, tout le monde se tutoie. Ne t'en offusque pas et écoute! Tu prônais, tu clamais en haut lieu à qui voulait l'entendre tes inepties sur un big-bang sans personne derrière. Pour des gens de ton espèce, le verbe n'existait pas sans inertie, et ne pouvait engendrer. Il n'était que vocalisation. Quelqu'un vient de te donner raison et confirmer ta thèse. Mais lui, n'est pas de ce monde, et de là où il est, ou plutôt où elle est, elle peut agir.

"Quelqu'un vient de dire que le big-bang a tué l'univers et que son âme est passée de l'autre côté, et son esprit encore plus loin. Quelqu'un vient de dire qu'à partir d'aujourd'hui, le passé allait être blanchi de toute violence, de tout crime, de toute catastrophe.

Il se prépare toutes sortes d'événements où les processus de vie et de mort seront inversés. Les principales guerres du passé, ou de ce que vous appelez passé, recommenceront, mais au lieu d'engendrer la mort, elles engendreront la vie. Donc, les armes ne tueront plus, elles mettront au monde. Toutes les catastrophes naturelles, tous les accidents qui ont marqué l'histoire, comme les tremblements de terre, le naufrage du Titanic, les crash du Hindenburg, vont se reproduire, à l'exception que leurs conséquences seront inversées, selon ce même principe. Cela fait partie d'un plan de restructuration et de blanchissement du passé, mis au point par des forces supérieures.

"Prenons l'Eclipse: afin de réhabiliter les victimes du Hindenburg, ce ballon s'écrasera mais personne ne mourra. Les âmes des passagers iront dans les corps des victimes du passé en même temps que les âmes de celles-ci, venant de l'au-delà, incarneront les corps des voyageurs ici présents. Je parle bien évidement des personnes ayant un lien de parenté avec les victimes. Le surplus humain "s'éthérera" en qualités et en sentiments destinés à racheter d'autres âmes de mauvaises vies. Cette opération s'appelle le transfert et permettra de laver le passé.

"Dans ce cas, il y a plusieurs systèmes de probabilités possibles:

- Rien de tout cela n'a existé, car si le passé est réhabilité, le Hindenburg ne s'est jamais écrasé et l'Eclipse n'avait aucune raison d'être; et si l'Eclipse n'est pas, les victimes ne sont pas ressuscitées, donc l'Hindenburg n'est pas.

- Deuxième hypothèse: les deux ballons poursuivent paisiblement leur vol respectif à leur époque respective.

- Troisième hypothèse envisageable: - quoiqu'improbable car tout s'est déjà déroulé - le surplus d'âmes n'a jamais existé pour nous, ou elles font partie du non manifesté et sont en attente d'incarnation. Dans tous les cas, sur terre, nous ne souviendrons de rien. Les souvenirs ne sont pas de ce monde. Ici, chez nous, le passé, le présent et le futur ne sont que des notions inexistantes. Elles ne sont pas de notre monde, mais du monde de l'imaginaire. Dans le nôtre, seul l'imparfait existe.

Tous les événements historiques que je t'ai précédemment décrit ne s'accompliront pas forcément dans l'ordre chronologique mais en fonction de la disponibilité des âmes dans l'au-delà, ou dans le parastral, qui est une partie créé dépassant tout ce que nous pouvons imaginer. Tout ceci n'est pas une sombre machination mais un plan lumineusement élaboré..."

Il y eut un éclat de lumière dans la tête de Ray.

" Ha! Une chose encore; une ultime révélation que je dois te faire, reprit-il. Tout ce que je t'ai dit ne s'applique pas à la mort de vieillesse dite mort naturelle -enfin, presque, car le vieillissement cellulaire est une maladie- mais peu importe, car les gens de notre époque seront trop préoccupés par la fabrication de "télétemporisateurs" permettant des voyages dans l'espace, les dimensions et le temps. "

"Les visionnaires, donc les plus réceptifs d'entre nous voudront retourner dans le passé à l'aide de ces machines, pour éviter de vieillir et s'accorder de nouveaux sursis. Mais cela ne sera car ils risqueraient de perturber leur monde et ils les en empêcheront. Les humains doivent continuer à craindre la mort pour se purifier et s'améliorer, pour arriver à la sagesse. Ce cas de figure ferait opter vos ingénieurs pour l'insécurité du monde, visant à perpétrer le processus de résurrection. "

"Le juste équilibre existe. Il n'est pas une qualité mais une entité. "

"Jeff, voilà la fin du message, voilà ce qui nous attend. Nous n'atteindrons jamais Montréal, jamais, tu entends? Jamais!"

Ray, comme en transe, parut refaire surface, alors que Jeff semblait enivré et comme sur le point de faire une impardonnable déduction:

"Mais alors, l'Eclipse, nous... nous allons nous écraser... Et mon gaz, je croyais que... Mon dieu, Ray, qu'ai-je fait? Qu'ai-je inventé? "

__ Pas de panique, garde ton calme, il existe une solution pour échapper à tout ça. Nous sommes investis d'une mission. Notre destin à tous les deux sera différent de celui des autres. Nous en réchapperons, aie confiance!... Pour l'instant, cela n'est pas...

 

6

 

"...A partir de maintenant, écoute-moi bien. Il faudra faire tout ce que je te dis sans discuter; as-tu bien compris?"

__ Qu'est-ce que tu veux me dire?

__ Tu verras! As-tu bien compris, oui ou non?

__ Bien sûr que oui, j'ai bien compris! de toute façon, il n'y a rien à comprendre... puisque nous allons nous écraser. Essayons de trouver un endroit où nous pourrons survivre, vite, au lieu de dire des bêtises; vite!

__ Je t'ai dit de te calmer et d'écouter!

__ D'accord! Parle!

__ Tout d'abord, tu vas te détendre, de plus en plus, voilà... tu sens une douce chaleur t'envahir, monter en toi progressivement, monter en toi progressivement. Comporte-toi comme si tu étais dans un rêve. Rien de ce que tu ne veux pas n'est vrai. Tout ce que tu souhaites est possible... Tu deviens de plus en plus léger, de plus en plus... Maintenant, nous sommes assis, nous sommes les compagnons de l'irréel, de l'étrange. Nous partageons la même destinée. Nous sommes assis tous les deux, et nous allons continuer à l'être pour toujours, et en confiance. Nous allons échanger nos vies, Jeff, oui, nos vies.

"L'espace d'un voyage, je vais devenir toi et tu vas devenir moi. Nous allons échanger nous âmes, pourtant chacun de nous conservera sa propre personnalité. A trois, tu seras moi et je serai toi, en même temps que tu seras toi et que je serai moi. A quatre, tu te réveilleras. Crois-moi, il n'y a que de cette façon que nous pourrons découvrir les rouages de cette machination et échapper à cette destinée qui n'est pas la nôtre. Un, deux,...

__ Trois, continua Jeff incarné par Ray.

__ Quatre, continua Ray que l'âme de Jeff habitait. Et à présent que chacun de nous est en l'autre, reprit Jeff, que faisons-nous? Hé! c'est pas si mal d'être toi!

__ Je te l'avais bien dit! Maintenant, continuons notre café froid et offre-moi du feu!... Pardon, je voulais dire: s'il vous plaît, offrez-moi du feu.

Le ronronnement des turbines reprit ses droits et ramena la réalité mécanique de l'immense nef.

Jeff appréciait presque ce retour à la normale, savourait chaque centimètre cube d'air respiré, chaque odeur, chaque parfum. "ça n'est pas possible, pensa-t-il, je tiens trop à ce monde, on y est si bien. Pourquoi faut-il que ce soit moi qui ait été choisi? Je ne connais rien à ces choses-là, je n'y crois même pas!"

D'un geste machinal, il tendit le briquet à Ray et le découvrit du pouce en actionnant la molette.

Dans le vacillement de la flamme jaune et bleue, Ray plongea son cigare, en tira quelques bouffées et expira des nuages de fumée. Au plus profond de sa nouvelle âme, il sentit l'inquiétude. Pour la première fois de sa vie, il sentait ce sentiment familier et étranger à la fois.

__ Merci! lança-t-il.

__ Il n'y a pas de quoi; avec des phrases pareilles, on a du mal à se rappeler que dans ce monde-ci, la plupart des gens se vouvoient.

De nouveau assis, ils commandèrent deux autres cafés et regardèrent autour d'eux cette foule, ravissante et anonyme, distinguée et pompeuse.

Un couple se tenait près du hublot, main dans la main, admirant dans ce qui restait de silence l'océan Atlantique dans toute sa splendeur, vu d'en haut, par eux, les privilégiés.

Les serveurs continuaient leurs incessants allers-retours entre les tables, les mains toujours pleines.

Parfois, l'on entendait le tintement des verres et des "tchin-tchin" fusaient au milieu des "à votre santé!" ou des "à vos amours!" Certaines jeunes femmes vaquaient dans les boutiques, à la recherche de la dernière tenue à la mode. Même en plein ciel, à six mille mètres d'altitude, il était important d'être au goût du jour. Sait-on jamais? peut-être y aurait-il ce soir quelques réceptions?

Des hommes coiffés de chapeau haut-de-forme, en costume à queue de pie, canne à pommeau d'argent précautionneusement bien tenue, refaisant le monde entre deux éclats de rire forcé, mais très chic et toujours de bon effet.

Pendant ce temps, des enfants jouaient à cache-cache et on les entendait crier: "Sors de là... tricheur....je t'ai vu!" D'autres, plus grands et plus branchés, préféraient la compagnie des jeux vidéo à celle des filles de leur âge.

Pourquoi pas, après tout? A chacun son vice. Le leur, c'était les idioties électroniques.

Bref, tout allait pour le mieux dans le meilleur des ballons.

En apportant les deux cafés brûlants, le serveur leur demanda s'ils désiraient dîner, leur précisant qu'une table avec vue sur la mer leur était d'ores et déjà réservée. Ils acquiescèrent, suivirent le serveur, tout en se retournant au passage sur les plus jolies filles de l'Eclipse: ils essayaient d'oublier leur crainte.

"Désirez-vous un apéritif, messieurs?"

__ Oui, deux blue-sky sans alcool, je vous prie, lança Ray.

__ Bien, messieurs

Sans un mot, ils feuilletèrent la carte. A l'arrivée des cocktails, Ray porta son choix sur deux oeufs mayonnaise comme entrée, puis un chateaubriand et une tarte tatin. Jeff se contenta d'une salade de chèvre chaud. Ils optèrent pour une bouteille d'eau minérale, et tirèrent un trait définitif sur tout ce qui était chaud, noir et à l'odeur d'arabica.

Il était vingt deux heures. Des hublots, on pouvait contempler un magnifique ciel étoilé. En-dessous, on ne voyait à la lueur de la pleine lune que de gros nuages. De temps à autre, une ouverture laissait entrevoir un fond noir. Toujours rien ne venait perturber, parmi les trois mille cinq cent passagers, la douce quiétude qui régnait à bord.

Seuls Jeff et Ray ne partageaient pas cette unanimité, leur visage présentait un aspect résignés, inquiet et nerveux à la fois, comme pressés d'avoir peur.

La voix de Claris se fit entendre dans les haut-parleurs.

"Mesdames et Messieurs, dans quelques secondes l'Eclipse survolera son premier orage..."

Une bonne partie des passagers se ruèrent vers les baies vitrées et les hublots. On apercevait, plus bas, quelques éclairs. Aussi étrange que cela pouvait paraître, la foule se fondit en un tonnerre d'applaudissements!

Une seconde salve d'éclairs apparut aussitôt. Une pluie de "Hourra!" retentit juste derrière, comme pour sonoriser cette féerie de lumière qui se donnait sans retenu dans le ciel sombre et bien luné.

"Une pluie battante, c'est ce que j'aime" s'écria une jeune femme d'affaire avisée sous les rires de ses confrères masculins. "ça doit pleuvoir sur l'Atlantique, je plains ceux qui sont en croisière" ajouta le barbier, accoudé au bar, à qui voulait l'entendre.

Personne n'allait se coucher, d'ailleurs, qui pouvait en avoir envie? Tout servait de prétexte à une nuit blanche.

"J'ai du mal à croire que nous n'atteindrons pas notre destination, et que nous serons bientôt dans un autre monde, ou un autre au-delà. Tout cela est inimaginable et pourtant, je ne saurais expliquer pourquoi je l'accepte. Je ne m'y résigne pas tout à fait, mais cela me semble presque normal. De toute façon, tout ici semble possible... alors, après tout..."

Jeff porta sa main à son front et hocha la tête nerveusement. Repoussant ses longues mèches de cheveux brun, il reprit:

__...Et en plus, voilà que nous avons, je ne sais par quel mystère...

__ Par hypnose magnétique, continua Ray.

__ Echangé nos âmes ou je ne sais quoi, nos destinées...

__ Rassurez-vous, vous savez que le "je" qui est en vous est calme.

__ Oui, je sais. Le "vous" qui est en moi est calme ainsi que vous le dites... Alors, qu'est-ce qu'il attend ce ballon? Déjà que j'ai l'estomac ballonné! est-ce par cet orage que..?

__ Je n'en sais rien. Chaque chose en son temps. Tout vient à point à qui sait attendre, et dans ce cas précis, même à qui ne sais pas attendre.

Comme Ray prononçait ces paroles, le serveur jeta un coup d'oeil et fit le tour des tables. Une jeune fille arriva qui prit sa relève.

Dans le poste de pilotage, le commandant et les huit pilotes vérifiaient les instruments de bord et maintenaient sans aucune difficulté un vol stable, malgré les perturbations atmosphériques générées par l'orage au-dessous.

Le radar signala un avion à dix miles devant, à treize heures. Après le traditionnel échange radio d'informations, l'avion grimpa et prit rapidement de l'altitude. Il provenait de New-York et volait en direction d'Amsterdam.

7

 

" L'atterrissage sera certainement plus atténué que celui d'un avion, et ce, grâce aux huit énormes amortisseurs répartis sous la cabine de pilotage et aux quatre roues de dix mètres de diamètre montées sur des suspensions assistées électroniquement. De plus, aucun tangage n'était possible. Après un freinage par inversion des poussées, nous descendrons à une vitesse de trois mètres-seconde, à la verticale! Nous n'aurons donc aucune utilité des roues, prévues seulement pour des raisons de sécurité et pour ne pas abîmer le sol. Quelle merveille! Deux roues à l'avant, huit amortisseurs centraux et quatre roues à l'arrière. Jamais l'homme n'a conçu un pareil chef-d'oeuvre."

Personne, pas même les pilotes ne pouvait rivaliser avec Claris au sujet des détails techniques de l'Eclipse. Il connaissait par coeur les entrailles de la bête et ne se lassait jamais d'en parler avec, il est vrai, un soupçon de fierté et d'émotion dans la voix.

Les deux principaux réacteurs latéraux maintenaient leur poussée aux trois-quarts de leur puissance. De temps à autre, les turbines d'ascension jonglaient de toute leur technologie pour contrecarrer l'action du vent et maintenir la stabilité du monstre. Aucun élément ne pouvait perturber son vol. Les ingénieurs avaient pensé à tout.

 

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