Au commencement était l'amour (version longue)

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Qui suis-je? Soixante six printemps, ex-prof, des dizaines et des dizaines de textes au compteur, des nouvelles courtes et moins courtes, des poèmes, une insatiable envie d'écrire depuis longtemps  [+]

Au commencement était l’amour
(Version longue)


Maintenant...
J’avais quitté mon triste domicile, pour une semaine sur la Côte d’Azur. Avant cette décision, qui avait été difficile à prendre, j’avais l’impression que chaque jour était plus gris que le précédent. Une horrible sensation de m’enfoncer toujours plus profondément dans une eau froide, verte et hostile. Une eau sans fond, dans la quelle je coulais toujours plus avant. Un soir, des mois et des mois auparavant, mais il me semblait que c’était hier, mon mari m’avait dit, d’un ton léger :
-Chérie, je descends chercher des cigarettes avant la fermeture, j’en ai pour cinq minutes !
Et il n’était jamais revenu. Au bout d’une demi-heure, complètement affolée, j’étais descendue moi-même au café –tabac du coin, Le Celtic, mais personne ne l’y avait aperçu. Pressentant un drame, j’avais appelé en vrac ses parents, ses amis, ses collègues de travail. En vain, personne ne l’avait vu ni entendu évoquer quoi que ce soit les jours précédents. J’étais complètement perdue, affolée, je pleurais sans cesse en tripotant nerveusement mon téléphone. Evidemment je l’avais appelé en premier, mais son portable avait sonné dans notre chambre. Il l’avait laissé sur la table de nuit. Par étourderie ? Volontairement ? M’avait-il caché quelque chose ? Etait-il en danger ? J’avais appelé la police, qui m’avait éconduite : trop tôt, madame, il faut une disparition plus longue pour que nous agissions.
-Chérie, je descends chercher des cigarettes avant la fermeture, j’en ai pour cinq minutes !
On croirait un mauvais film, où le scénariste en mal d’idée expédie une scène de rupture sans se fatiguer à l’écrire. Rupture ? Enlèvement ? Mais non, pourquoi ? Il ne travaillait pas dans un domaine sensible mais dans une compagnie d’assurances. C’était absurde ! Il avait peut-être reçu un coup sur la tête, par accident, et avait perdu la mémoire, et errait sans but dans la ville sombre. Il arrivait sur un quai de la Seine, et tombait à l’eau, et se noyait, et dans quelques jours, voire quelques semaines, la police fluviale le repêcherait, entre Rouen et le Havre. Mais une hélice de navire l’avait défiguré, rendant l’identification presqu’impossible, et alors... et alors mes yeux ne voyaient plus rien, tant les larmes les submergeaient.
Deux mois après cette horrible soirée, il m’avait appelée.
-Je suis vivant, je vais bien, je m’en veux beaucoup du mal que je t’ai fait, mais je n’ai pas osé te le dire en face. Nous deux, ce n’était plus possible, alors je suis parti. Depuis, j’ai refait ma vie, je ne reviendrai pas. Ne cherche pas à savoir où je suis, cela ne servirait à rien.
Alors j’avais hurlé, mes larmes s’étaient transformées en cristaux de haine bien coupants. Mais il n’avait cédé sur rien, ne souhaitait même pas divorcer pour ne rien dévoiler de sa nouvelle existence. Je n’avais même pas su s’il y avait une autre femme, si une jeune garce me l’avait pris, une bimbo Marie-couche-toi-là. Il avait effacé dix ans de vie commune par une petite phrase :
-Chérie, je descends chercher des cigarettes avant la fermeture, j’en ai pour cinq minutes !
-Mais enfin, on ne peut pas rayer dix ans de vie comme çà !
-Si, on peut. Ce n’est pas de ta faute, tu as été une bonne épouse, mais je ne t’aime plus, voilà tout. Et je n’ai qu’une vie, dont je veux profiter à fond. Je ne suis pas doué pour les scènes de rupture. Toi aussi, passe à autre chose !
Le salopard ! J’avais toute confiance en lui. Je ne regardais jamais les autres hommes, quelle idiote j’avais été ! Et dire que deux jours avant son évaporation, il me faisait encore l’amour ! Le salopard !
Et ainsi des mois obscurs s’écoulèrent très lentement. J’allais de crises de larmes en bouffées de haine. Je ne buvais ni ne fumais, j’avais donc échappé à ces deux compagnons de galère. Par contre, je m’étais gavée de chocolat, pour grossir, pour bouffir, pour devenir laide au dehors comme je l’étais au-dedans. Mon médecin m’avait arrêtée pour grave dépression, j’étais dévastée, qu’avais-je donc fait de travers ? Je n’avais absolument rien vu venir.
Progressivement, les larmes s’étaient espacées et les poussées de colère avaient fléchi. Une fois le fond touché, j’avais entamé une lente remontée à la surface. Mes amies m’avaient beaucoup aidée, me forçant à sortir, à boire un verre avec elles, à aller au cinéma, à répondre à leurs invitations à diner. Me sachant convalescente, elles ne m’avaient pas bousculée, ne m’avaient présenté personne. Les parents de mon ex avaient gardé le contact avec moi, eux-mêmes n’ayant plus aucune nouvelle de leur fils.
Et finalement, en août dernier, je m’étais retrouvée au bord de la Grande Bleue, parmi une foule d’inconnus et d’inconnues semblant passer d’heureuses vacances. Annie, une amie des années lycée, et son mari m’accompagnaient. Un soir, un mardi soir, je crois que je m’en souviendrai longtemps, ils m’avaient trainé dans une boîte de nuit, Le Metropolis, pour que je me lâche un peu. Au début, je m’étais assise avec eux pour boire une coupe de champagne. Le bruit était infernal, les rayons laser criards, les boules à facettes agressives. Mais malgré cela, la piste de danse était bondée d’ombres en sueur qui ondulaient en suivant plus ou moins la musique. Annie m’avait entrainée dans l’œil du cyclone, et avait semblé prendre plaisir à se déhancher. Son mari l’avait suivie. Le champagne aidant peut-être, ainsi que l’ambiance endiablée, je m’étais trouvée complètement idiote à rester plantée là comme un poteau électrique au milieu de la houle des fêtards, et j’avais commencé à bouger. Alors l’invraisemblable s’était produit. Depuis mon arrivée, des hommes me dévisageaient, me jaugeaient, me déshabillaient des yeux, me souriaient au cas où. Comportement banal dans une boite de nuit. Aucun ne me faisait envie. Aucun sauf lui.
Il était incroyablement beau, reléguant tous les autres mâles au rang de pâles figurants. Je ne sais pas trop comment la chose s’est produite, mais je m’étais retrouvée dansant autour de lui, une vraie liane autour d’un pot de miel. Peut être un jour quelqu’un m’expliquera ce que peut bien signifier une liane faisant la danse des sept voiles autour d’un pot de miel, mais l’image me plaisait, voilà tout. Pour moi, le temps s’était arrêté, et la danse continuait, encore et encore. J’avais des papillons dans les yeux, et de délicieux frissons parcouraient ma colonne vertébrale. Je ressentais à nouveau ce frisson au bas du ventre que je connaissais bien, et qui m’avait déserté depuis tant de mois, une envie d’homme encore bien hésitante mais qui allait sans doute se revigorer. Il fallait me ressaisir, je m’étais bien juré que, plus jamais...
Alors, pour casser cette folie, pour retrouver ma pauvre vie, je suis sortie. Il m’a suivie. Sur la terrasse, sous la nuit étoilée, il m’a parlé. Pour faire un peu connaissance. De lui. De moi, car je lui ai répondu. J’ai adoré le timbre de sa voix. Je crois qu’il a les yeux gris. Quand il aura vieilli et aura des cheveux gris, on ne verra plus ses yeux, ce sera très bizarre. Nous avons longtemps discuté de tout et de rien. Je ne lui ai rien dit d’important sur moi, du drame que j’avais vécu, de la ville où j’habitais. Mais à un moment, il m’a effleuré le bras. J’en ai frissonné de plaisir, c’était divin.

...j’en suis sûr...
Sa chevelure cuivrée réunie en queue de cheval laissait libre ses épaules nues et bronzées. Ses yeux en amande riaient le plus souvent, avec parfois de petites interruptions de tristesse que je ne comprenais pas. Sa voix était pour moi un enchantement, plus aérienne que les trilles du rossignol.
Sa voix ! Sabrina, ma pauvre Sabrina. Elle m’avait abandonné voici un an, onze mois en fait, elle avait aussi abandonné ses parents, ses amis, ses collègues de bureau, sa chienne Belle, tout le monde. Elle nous avait quittés quand la vie l’avait quittée, en un mois de temps, une leucémie foudroyante. Je l’avais vu partir, sans pouvoir rien faire. Il n’y aurait plus d’années de vie commune, de tendre complicité, de soirées entre amis, de voyages à deux, de câlins délicieux. J’avais eu envie de mourir, tant mon cœur était devenu un champ de ruines. Mes parents m’avaient beaucoup soutenu, et c’est sans doute pour eux que j’avais survécu, un zombie se cognant aux vitres de la vie. Pour dormir, j’avais éclusé des caisses de whisky en alternance avec des somnifères généreusement fournis par mon médecin traitant. Mon foie avait dû en prendre un coup, mais quelle importance, je ne vivais plus pour personne. Plus pour Sabrina, que je voyais en pensée, et qui me regardait sans mot dire, avec ses yeux mourants.
Et puis progressivement, le temps avait fait son œuvre, érodant les aspérités de ma douleur. Je n’allais plus parler à Sabrina qu’une fois par semaine, au cimetière. Et un jour où le soleil éclaboussait les tombes, je lui avais dit, un petit bouquet de myosotis entre les mains :
-Sab, ma Sab adorée, je vais faire un break. Je pars sur la Côte d’Azur, une semaine. Des amis, tu sais, les Chevreul, m’ont invité dans leur petite résidence d’été. Je logerai dans l’hôtel voisin, ils n’ont pas de place pour m’héberger aussi longtemps. Peut-être mon couvent intérieur va-t-il s’ouvrir, je ne sais pas. Ils m’ont persuadé de faire un vrai break, alors je ne t’emmène pas. Je te raconterai au retour. Dors bien...
Et je m’étais retrouvé plongé dans une ambiance dont j’avais perdu l’habitude. Mer, soleil, joie, vacances, détente, enfants qui jouent. Sab et moi avions un projet d’enfant, mais malheureusement le temps nous avait manqué. Au début, les premiers jours, j’avais éprouvé beaucoup de difficultés à évoluer dans ce milieu frivole. Comme si je me trouvais subitement plongé au beau milieu d’une peuplade aux mœurs inconnues. Et puis, progressivement, je m’étais habitué. Et ce soir magique, j’étais venu au Metropolis, sans conviction. La musique assourdissante du DJ avait fait son œuvre, et je me trémoussais comme les autres sur le dancefloor. Au début, je n’avais pas remarqué la fille qui me tournait autour. Mais lorsqu’elle a arrêté de danser et a quitté la piste après un ultime sourire, je l’ai suivie. Je ne savais pas pourquoi, mais je l’ai suivie. Je l’avais rejointe sur la terrasse, et j’avais engagé la conversation. Je ne me souvenais pas du tout quelle conversation, tant je la dévorais des yeux et des oreilles, tel un pauvre affamé face à un chocolat liégeois débordant de crème Chantilly. Lorsque j’avais fait mine de l’entrainer à nouveau sur le dancefloor, elle avait prétendu être fatiguée, j’avais dit d’accord et proposé de la raccompagner, elle avait dit d’accord encore. Devant son appartement de location, je ne savais pas comment lui dire au revoir-bonne nuit-et à bientôt peut-être ? Lui faire un signe de la main ? Lui serrer la main ? Lui faire la bise sur la joue ? Essayer de l’embrasser ? Manifestement, elle ne savait pas non plus, alors elle m’avait demandé si je voulais monter quelques instants. Je n’en revenais pas. Qu’avait-elle en tête ? Etait-ce une femme facile ? Un coup d’un soir ? Et moi, je voulais quoi ? Un coup d’un soir ? J’avais dit d’accord, d’accord, on verrait bien. En amour, une femme ne fait une proposition qu’une seule fois, il faut la saisir au vol. A peine entrés, elle était partie prendre une douche. Elle m’avait planté là, dans le salon, où je restais debout, les bras ballants, en écoutant le bruit de l’eau qui ruisselait sur son corps. Alors là, je ne savais pas ce qui m’a pris, j’avais foncé tête baissée dans la salle de bains et je lui avais demandé, au travers de la paroi vitrée couverte de buée :
-On peut prendre une douche ensemble, si tu veux ?

...J’en suis sûre...
Une douche ensemble ? Mais non, je ne voulais pas ! Tout allait trop vite ! Pour qui se prenait-il ? Un dieu grec qui tombe toutes les femmes ? Et pour qui me prenait-il ? Une vulgaire proie à gober puis à oublier ? Bon, d’accord, je n’aurais jamais dû lui dire de monter, je n’aurais jamais dû filer sous la douche, c’était beaucoup trop clair pour lui. C’était incroyable, comment avais-je pu ? Donc, bien que toute mouillée, j’avais été assez sèche avec lui, je lui avais dit non, pas ce soir, je suis vraiment fatiguée, je veux dormir, nous nous reverrons demain si tu y tiens et... clac ! J’avais entendu le bruit de la porte d’entrée se fermer sur cette histoire à peine ébauchée, mais j’avais haussé les épaules. Tout cela était de ma faute, je m’étais conduite comme une gamine qui présente un sucre d’orge à un enfant et qui le lui retire sans explication. D’autre part, me jeter à la tête d’un beau gosse est digne d’une linotte, et ce n’était pas mon genre.
Mais en enfilant ma robe de chambre, j’étais en pleine confusion. Mon bas ventre me criait que j’avais gâché une bonne occasion, et qu’en couchant avec lui je l’aurais peut-être arrimé à moi. Ma raison me félicitait de ne point avoir cédé à la tentation, et mon cœur pressentait confusément qu’il n’était pas un vulgaire quidam, et qu’il me fallait creuser l’affaire. Il m’avait dit se prénommer Erik. Avec un k. On aurait dit un claquement de bannière viking. Après mon salopard de mari, cette fois, était-ce le bon ? Je n’arrivais pas à y croire. Je mourrais d’envie d’y croire. Mais le reverrais-je après cette fin de soirée foireuse ? Les femmes sont folles.

...cette fois, enfin...
J’avais claqué la porte de son appartement en proie à une vive frustration. Comme un escargot qui sort prudemment la tête de sa coquille, qui reçoit une tape, et qui se recroqueville vivement, amer et déçu. Je lui avais dit m’appeler Erik. Un prénom qui annonçait bien un parfum d’aventure et que j’avais déjà utilisé dans un lointain passé, d’autres femmes avaient aimé embarquer avec moi sur ce patronyme. Quant à Julien, mon vrai prénom, on verrait plus tard, si jamais je la revoyais. J’avais donc commencé par un mensonge, ce que les femmes détestent. Alors qu’elles sont expertes dans ce domaine, mais bon. Pour la douche, je m’étais trop emballé, et j’avais écopé d’une douche froide. Mais c’était peut-être un mal pour un bien. Si elle m’avait été indifférente, je serais passé à autre chose, j’avais déjà connu des râteaux dans ma folle jeunesse et je m’en étais remis sans mal. Mais là, c’était différent. Gaëlle –elle disait se prénommer Gaëlle- me faisait un effet nouveau et délicieux, comme un aimant dont j’étais la limaille. Il fallait absolument que je la revoie, il me fallait savoir, pardonne-moi Sab, et si c’était de nouveau la bonne, une deuxième vie de bonheur ?

...au commencement...
Annie m’avait refroidie.
-Mais pourquoi ce serait le bon ? Tu es en manque, voilà tout, et quand il t’aura sautée, il disparaîtra, sans laisser de traces. Laisse tomber, Gaëlle, tu vaux mieux que cela.
-Mais hier soir il est parti, sans insister ! C’est un bon point, non ?
-Cela veut dire que tu n’as pas d’importance pour lui.
-Pas du tout, cela veut dire qu’il me respecte ! C’est un timide, voilà tout !
-Est-ce que tu en pinces pour lui ?
-Oui !
-Comment le sais-tu ?
-Je ne le sais pas, je le ressens, c’est tout, çà ne s’explique pas !
-Tu vas le revoir ?
J’avais fondu en larmes.
-Je ne sais presque rien de lui. Pas d’adresse, pas de téléphone, juste son prénom, Erik. Avec un k.
Annie avait soupiré, semblant regretter de m’avoir trainée sur la Côte d’Azur.
Le soir, j’étais retournée au Metropolis. En vain.
Le surlendemain, faute de mieux, je m’étais rendue sur la plage. Malgré la chaleur intense, le moindre carré de sable était occupé par des familles ou des bandes de jeunes surexcités. J’allais repartir lorsque, après un travelling panoramique à l’abri de mes lunettes de soleil, je l’avais aperçu. Il lisait étendu sur une serviette de plage, seul. Mon cœur avait accéléré le rythme, et je m’étais dirigée résolument vers lui, bien que mes jambes flageolaient un peu.
-Je peux ?
Il m’avait dévisagée d’un air stupéfait d’abord, puis content ensuite.
-Tiens, une revenante ! Je t’en prie, installe-toi !
J’avais bien mérité cette ironie cinglante. Mais je ne fis aucune remarque, j’avais étalé ma serviette, m’étais assise dessus, puis consciencieusement enduite de crème solaire, puis étendue sur le ventre.
-Tu peux me mettre de la crème dans le dos ? Délace mon haut, ce sera plus facile.
Il l’avait fait, beaucoup plus lentement que nécessaire. Puis enduit le dos, tout aussi longuement. Je sentais une tension électrique entre nous deux. Ensuite, j’avais fermé les yeux et avais fait semblant de sommeiller. Je l’entendais remuer à côté de moi, il ne devait attendre qu’une seule chose, que je me retourne sur le dos. N’en pouvant plus, je l’avais fait tout en chaussant mes lunettes noires. Voir sans être vue. Je l’avais tellement allumé qu’il flambait comme de l’amadou. Il dévorait mes seins du regard, pendant que je dévorais son émoi sous son slip de bain.
Ce jour-là, nous en sommes restés là. Au sortir de la plage, il m’a embrassée sur la joue, mais très près des lèvres qui me brûlaient, puis est parti.

...dès les premiers instants...
Je devenais complètement fou de cette femme, après seulement trois jours en sa compagnie. En rentrant à l’hôtel, j’avais pris une douche froide pour me calmer, puis appelé mon frère. Nous avions longuement discuté et il m’avait convaincu : pour être sûr, laisser passer du temps. Mon frère est expert en perles rares, la sienne lui a fait trois gosses adorables. J’ai laissé passer deux jours, j’avais dit à Gaëlle : je pars deux jours voir des amis dans l’arrière pays, je reviens vendredi. Elle avait pris un air désespéré qui m’avait beaucoup plu. Elle m’avait embrassé du bout des lèvres, très vite, un souffle éphémère pour m’inciter à revenir sans doute. En fait, pendant les deux journées suivantes, je l’avais un peu espionnée : plage-resto avec ses amis, puis plage-resto avec ses amis. Elle m’attendait. J’étais aux anges, la vie renaissait en moi.
Le dernier soir, nous étions allés dîner, puis nous promener sur la plage à la nuit tombée. Je lui avais pris la main, elle n’avait rien eu contre. Alors je m’étais arrêté, je l’avais prise dans les bras et embrassée doucement puis goulûment, nos bouches ouvertes et nos langues emmêlées. Nous étions au paradis, plus rien n’existait autour de nous. Conscient de ce qui allait se passer ensuite, ici sur la plage déserte ou dans son appartement ou dans ma chambre d’hôtel, je m’étais reculé un peu, j’avais retiré mes bras de sa taille et même de plus bas, j’avais posé une main à plat sur sa poitrine qui palpitait, et je lui avais dit :

...dès le commencement...
Il m’avait dit une chose incroyable, droit dans les yeux :
-Les amours s’épanouissent en été, se fanent en automne et meurent parfois de froid en hiver. Mais peut-être le notre résistera. Je vais me mettre en suspension de ta vie, demain mes vacances sont finies, je dois retourner au turbin. Je sais plein de choses sur toi, sauf ton nom, ton adresse, ton employeur. Toi, tu sais plein de choses sur moi, sauf mon nom, mon adresse et mon employeur. Pour te joindre, je n’ai que ton 06, et toi le mien, mais nous sommes sur liste rouge, j’ai vérifié.
Je devais avoir l’air très inquiète, mais il avait suivi son idée.
-Pour savoir si nous deux est une idée qui tient la route, il faut que j’en parle à une vieille connaissance, Sabrina, elle sera de bon conseil. Alors on va jouer à se manquer. En janvier prochain, dans cinq longs mois, je t’enverrai une clé dans une boite postale d’une ville que je t’indiquerai. Ce sera la clé d’un appartement que je louerai, et j’y viendrai, ou pas, le treize février, veille de la Saint Valentin. Tu y seras, ou pas.
J’avais terriblement peur qu’il m’oublie, qu’il ne vienne pas. Jamais un hiver ne serait aussi long que ces cinq interminables mois. Alors, avant qu’il ne me quitte ce soir-là, je m’étais collée contre lui en le serrant de toutes mes forces, et je l’avais embrassé tellement profondément qu’il ne pourrait pas l’oublier et qu’il me reviendrait pour la suite. Suite que je lui avais longuement décrite à l’oreille, à voix basse.

...de cette histoire...
Mais pourquoi ai-je commis la bêtise d’écouter mon frère ? Pourquoi perdre cinq longs mois à attendre Gaëlle, à perdre cinq mois de bonheur, à prendre le risque insensé qu’elle m’oublie. Elle m’a promis des délices inavouables, mais souvent femme varie. Est-ce que je l’aime ? Evidemment que je l’aime ! Pas un jour ne se passe sans que j’entende, dans les airs, flotter le son de sa voix. Dès la rentrée de septembre, je m’étais rendu au cimetière, et Sab m’avait libéré de ma promesse de fidélité. Elle m’accompagnerait même dans cette nouvelle vie, dans ce nouvel appartement que j’avais acheté pour éteindre mon passé. Mais voilà, y aurait-il une nouvelle vie ? Moi, j’ai tenu bon, j’ai aménagé notre nouveau nid, et maintenant nous sommes le treize février.
Et tout part en vrille.
Je suis bloqué par une météo surprise à trois cent kilomètres de ce fichu appartement. La neige tombe en abondance, les trains sont bloqués, les avions sont cloués au sol, les routes sont remplies de voitures qui glissent en tout sens. De la neige en février ! Pourquoi n’y avais-je pas pensé ? Si Gaëlle se trouve à l’adresse convenue, je vais la rater ! Je vais rater ma vie ! Je suis un abruti ! Et elle qui ne répond pas au téléphone ! Où est-elle, bon sang ?

...J’ai su que c’était...
La clé se trouvait bien dans la boite postale. Je l’avais prise avec un gros soupir de soulagement, il ne m’avait pas oubliée. Le plus dur était passé. Je l’avais ensuite gardée sur moi tous les jours, glissée dans mon soutien-gorge, tout contre mon cœur. Le soir, je la frottais contre mon sexe, en imaginant Erik me chevauchant. Et le treize février, dès le matin, j’avais ouvert la porte et parcouru les lieux. J’avais tout de suite adoré la décoration, tout à fait conforme aux rêves d’intérieur que je lui avais décrits : beaucoup de bois verni, des tapisseries aux couleurs chaudes aux murs, une farandole de jaunes, rouges, orange. Une cuisine décorée de casseroles et poêles en cuivre. Dans la chambre, des draps de satin rouge qui ne demandaient qu’à connaitre nos futurs ébats. J’étais prête à l’amour : une robe rouge, très simple, faussement sage car je ne portais rien dessous. Ne manquait plus que lui.
Je l’avais attendu toute la journée, puis toute la nuit, pour rien. Mais pourquoi y avais-je cru ? Je n’étais décidément qu’une stupide midinette ! J’avais trempé de larmes les draps du lit vide de lui, et mon fol espoir s’était transformé en haine.
La noirceur de la nuit avait fini par virer au gris, puis le ciel s’était teinté d’orange vers l’est. Alors, complètement brisée, j’avais remis mon manteau pour affronter la neige fraiche, ramassé mes pauvres affaires dans un sac de sport et ouvert la porte d’entrée de cet appartement tombeau de mes rêves de bonheur.
Et je suis restée pétrifiée sur le seuil.
Il est là, devant moi ! Le soleil levant lui tresse une couronne de lumière autour de la tête.

...que c’était l’amour !
Elle est là ! J’arrive juste à temps, après trois cent kilomètres de taxi qui ont essoré ma bourse. Au dernier embouteillage, à une borne d’ici, j’ai quitté mon sauveur et couru dans la neige. Je suis complètement essoufflé, mais elle est là, elle est magnifique ! J’articule entre deux spasmes :
-Bonjour, je m’appelle un peu plus Julien qu’Erik, j’espère que çà ira quand même.
Alors elle ferme ses yeux noisette et me tombe dans les bras, évanouie, comme une poupée molle.
L’avenir est à nous.

18 février 2018
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Dimaria Gbénou · il y a
Long mais agréable à lire avec un titre accrocheur.
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Praz · il y a
Merci beaucoup pour ce plaisir de lecture
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M. Iraje · il y a
Peut-on laisser un amour, même long, sans voix ☺☺☺ ?
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Praz · il y a
Bonjour peu importe le nombre de voix, l’essentiel est le plaisir de la lecture (et de l’écriture)