Au café du voyageur

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Passionnée d'écriture depuis l'enfance, j'aime me plonger dans des univers fantastiques, où l'horreur se mêle à l'irrationnel  [+]

Au Café du voyageur, rue Garibaldi. Cinq minutes à pied séparent cette minuscule bicoque à l'ambiance miteuse de ma faculté – deux minutes, si l'on part de mon appartement. Autant dire que la distance n'est pas un obstacle. J'ai pris l'habitude d'y passer des matinées entières avec pour seule compagnie mes devoirs, un bon bouquin ou encore mon carnet d'écriture. Non pas que je sois solitaire, mais je tiens à que cet endroit m'appartienne, qu'il soit mon secret. Il est peu fréquenté des étudiants, et cela me va. Un café deux rues plus loin est réservé à mes sorties entre amis, un de ces établissements modernes inondés de lumière, qui sent le pumpkin spice latte en automne et la citronnade au printemps.

Le contraste avec le Café du voyageur est d'autant plus saisissant : sa devanture exige un coup de peinture depuis sûrement une éternité, et quel que soit le temps dehors, il règne au-delà du palier une ambiance sombre et étouffante chargée de relents de tabac et de sueur. Une dizaine de tables équipées de bancs sont disposées à l'intention des clients, dont deux seulement à l'extérieur, et leur surface est si usée que le vernis s'efface par endroit, laissant le bois à nu. Le comptoir, derrière lequel s'affaire la figure pataude de Matthieu – l'un des tenanciers – n'est pas en meilleur état, brûlé à certains endroits par les récipients remplis de boisson chaude ou par les mégots des clients. Car dans cet établissement, personne ne se gêne pour fumer, et il n'est pas rare que son unique pièce baigne dans une brume chargée de nicotine. Cela ne me dérange pas, au contraire, bien que je ne sois pas une grande afficionado du tabac : cela fait partie du charme.

Car, j'en prends conscience maintenant, ma description ne doit pas donner particulièrement envie. Ce n'est pas plus mal cependant : je serais bien gênée que le monde entier se mette dans l'idée de visiter mon refuge...

Sachez tout de même que le café y est délicieux, et que leur tarte aux pommes ouvre une voie directe vers les portes du paradis ! C'est sans doute pour cela que si les clients se montrent peu nombreux, ce sont pratiquement tous des habitués, et que cet étrange boui-boui à l'atmosphère douteuse n'a pas encore mis la clef sous la porte.

J'aime y passer entre deux cours, quand mes amis sont occupés ailleurs ; mais mon rendez-vous habituel est fixé au samedi matin. Je le manque rarement depuis le début de mes études – dont j'entame la troisième année – et le reste de la semaine, je me prends régulièrement à attendre, le cœur rempli d'impatience à l'idée de cette infatigable routine. Prenez-moi pour une folle, cela m'est égal.

M'asseoir entre ces quatre murs de couleur sombre, au milieu de ces odeurs agressives, me propulse dans une parenthèse bienvenue au sein de mon existence si commune. Je me sens ailleurs, dans un lieu que les étudiants de mon âge ne fréquentent pas, où je ne croiserai pas de visage familier. L'endroit idéal pour m'abîmer dans les rêves.

Aujourd'hui ne déroge pas à la règle : nous sommes un samedi, il est 9h35. Je viens de m'installer dans mon coin habituel, juste à côté de l'unique fenêtre de l'établissement – personne ne l'ouvre jamais, et sa taille n'excède pas les dimensions d'une feuille A4, mais elle a l'avantage d'offrir un semblant de luminosité. Vinciane, l'autre tenancière et compagne de Matthieu, dépose devant moi la part de tarte aux pommes que je viens de commander, et qui, accompagnée d'un thé fumant, me servira de petit-déjeuner, avant de s'éloigner vers le comptoir contre lequel elle s'adosse en soupirant.

Vinciane ne sourit jamais, même quand quelque chose l'amuse. Ses traits sont irrémédiablement figés dans une expression renfrognée qui lui donne l'air d'un bouledogue coiffé d'une perruque blonde. Elle n'est pourtant pas méchante – je crois. Par pudeur peut-être, ou par crainte d'en perdre le caractère précieux, elle préfère cacher sa bienveillance derrière un masque impénétrable qui surprend d'autant plus quand on considère la mine éternellement joviale de son mari. Il m'arrive de me demander ce qui a bien pu les rapprocher, tant ils semblent opposés : l'un aussi bedonnant que nonchalant, l'autre maigre et remontée comme une pile électrique. Je n'ai jamais posé la question : la réponse importe peu quand on peut l'imaginer.

Laissant le thé infuser, j'ouvre l'épais carnet relié qui me sert de journal intime, et m'apprête à en entamer une nouvelle page lorsqu'une nouvelle cliente fait son apparition dans la pièce. C'est une vieille dame, une de ces frêles silhouettes voutées dont on se demande comment elles peuvent encore tenir debout. A vrai dire, elle est si frêle que ses mollets ressemblent à deux tiges dépourvues de structure musculaire, et ça ne me surprendrait pas qu'elle soit entrée dans ce café par peur qu'un coup de vent ne l'emporte sur un toit.

Si je ne lui jette de prime abord que quelques brefs coups d'œil, la nouvelle venue ne met pas beaucoup de temps pour capter mon attention. Bien que l'ensemble des tables soient vides, elle s'est tournée vers moi, un air courroucé flottant sur son visage fripé – quel âge peut-elle bien avoir ? Cent ans ? Deux-cents ans ?

Je baisse les yeux sur mon carnet, soudain mal à l'aise. Ai-je commis une impolitesse ? Peut-être me suis-je trompée en croyant observer cette femme discrètement...

Lorsque mon regard se relève, la vieille dame s'est finalement assise au comptoir, et passe sa commande auprès de Vinciane. Sa voix est très faible, à peine un murmure, mais j'entends tout de même les détails, et à ma grande surprise, elle demande exactement les mêmes choses que moi. J'en déduis non sans soulagement que son regard insistant devait plus se porter sur ma tarte aux pommes que sur moi-même, et que le caractère courroucé que j'ai cru y déceler venait sûrement de mon imagination.

Vinciane hoche la tête et rejoint Matthieu derrière le comptoir. La vieille femme se tourne de nouveau vers moi, et à cet instant, je prends conscience que sa physionomie m'est vaguement familière, sans que je puisse cerner l'endroit où j'aurais bien pu la croiser. Habite-t-elle dans mon immeuble, ou dans mon quartier ? La finesse de ses guiboles va dans ce sens : je la vois mal se déplacer de loin pour une tarte aux pommes...

Pourtant, j'ai beau me creuser la tête...

Et puis après quelle importance ? pensai-je, balayant mes questions d'une moue songeuse avant de retourner à mon carnet, fermement résolue d'ignorer la nouvelle venue. Peu de temps après, j'entends Matthieu – ou Vinciane – poser une assiette sur le comptoir, et le bruit d'une fourchette contre la faïence m'indique que l'intérêt de l'étrange vieille femme s'est déplacé ailleurs.

Concernant mon journal, ce n'en est pas vraiment un, dans le sens où je n'y ai jamais confié mon quotidien au jour le jour. Ses pages accueillent des pensées, des rêves, des projets, mais rarement des rapports factuels ; l'ensemble, pour un lecteur, évoquerait sûrement un long étalage d'idées décousues, dont les tenants et aboutissants se contredisent parfois. Il m'arrive d'écrire des histoires, toujours fictives, bien que parsemées de réel. Dans ces récits sans ambition, mes amours finissent toujours bien, je voyage dans des contrées lointaines, et j'acquiers des pouvoirs qui me rendent belle et invincible...

Des rêves éveillés en somme, couchés sur le papier comme si l'encre conférait à ces fables un semblant de vérité, effaçant la réalité amère de mes désastres sentimentaux, de mon physique quelconque et de mon absence totale d'expérience en matière de voyage.

Aujourd'hui, je m'imagine autrice, vivant de ma plume au sommet d'une montagne, quelque part dans la Cordillère des Andes. J'ignore tout de l'Amérique du Sud, soit dit en passant, mais qu'importe... Je tente d'imaginer quelque chose de palpitant, pourtant mon stylo habituellement frénétique peine à formuler des phrases : mon attention est ailleurs.

Toujours assise au comptoir, la vieille dame a sorti un carnet de son cabas, sur lequel son stylo bic s'acharne. Son carnet n'est pas le même que le mien – la couleur et l'épaisseur diffèrent – mais ce comportement me trouble, comme si j'observais mon propre reflet déformé par un miroir de fête foraine.

Je sirote une gorgée de thé, plus pour justifier le fait d'avoir levé la tête que par envie, avant de me repencher sur mes propres écrits. J'ai beau, pourtant, redoubler d'effort, ma concentration vacille, et je ne peux m'empêcher de lancer, de temps à autre, un coup d'œil en direction de la femme. Cette dernière esquisse un mouvement pour se tourner dans ma direction. Elle se veut sans doute discrète, mais ses vieux membres lui obéissent difficilement, et il lui faut plusieurs étapes et un effort manifestement considérable pour exécuter la rotation souhaitée.

Le rouge me monte aux joues, en même temps qu'une certaine dose d'agacement alors que je sens son regard me jauger sans retenue. Que me veut-elle à la fin ?

Je me redresse, la considérant avec une mine interrogative, presque défiante. Aucune réaction ne vient ébranler le visage fripé, dont les pupilles sombres demeurent un temps fixées sur moi, sans que je puisse en déchiffrer l'intention. Puis, comme si de rien n'était, la vieille femme revient à son carnet et, avec une impression de victoire partielle, j'en fais de même.

Mon inspiration se libère enfin, et plusieurs pages noircies défilent au cours de la matinée. Je quitte rapidement la montagne, pour me perdre dans une jungle touffue où les rayons du soleil ne passent presque plus. Mes pas me mènent sur la route d'un jaguar, contre lequel je suis contrainte de me battre, jusqu'à ce que l'animal tombe mort à mes pieds.

Un clocher au loin sonne midi et ramenée à la réalité, je me décide à rentrer chez moi. Comme je préfère cette existence colorée que seule la fiction peut offrir ! Le monde du dehors fait pâle figure, pétri comme il est de peurs qui ne disparaissent que pour laisser place à d'autres. La peur de ne pas avoir son bac, de ne pas réussir ses examens, de ne pas trouver de travail, de perdre son job, de mourir en s'étant trompé d'avenir, d'avoir un accident, d'être seul, de tomber malade... Quel que soit son âge, on est terrifié, que ce soit par les monstres du placard ou par le cancer qui nous ronge les intestins.

Je repousse mon banc, récupère mes affaires et me dirige vers le comptoir pour régler l'addition. La vieille dame est toujours là – nous fûmes en somme les seules clientes de la matinée – et, même si je tente de l'ignorer, je ne peux m'empêcher de tourner la tête vers elle au moment d'arriver à son niveau. Elle me fixe en retour, mais cette fois, je la sens hésiter, comme si elle souhaitait me dire quelque chose. Elle lance un bref regard vers Matthieu et Vinciane, tous deux occupés et relativement éloignés considérant la taille de la pièce, puis se penche et, d'une voix hésitante, chuchote dans ma direction :

- Va-t'en petite ! Je t'en supplie, va-t'en, fuis tant qu'il en est encore temps ! Pour moi, il est bien trop tard, j'ai gâché ma vie ; toi, tu es encore jeune. Tu as mieux à faire que traîner dans des endroits comme ça.

J'esquisse un mouvement de recul : mais c'est qui cette folle, nom de Dieu ?

- Les deux qui tiennent ce bar... souffle la vieille dame d'une voix encore plus faible. Ce ne sont pas des êtres normaux. Ils... aspirent l'espoir chez les gens, pour le leur rendre un peu chaque fois qu'ils reviennent – s'ils reviennent. Plus on est régulier, plus ils nous en prennent, et plus on a besoin de revenir, pour goûter cette exaltation qu'ils nous reversent à notre retour comme un cocktail de joie concentrée. Et un jour, on se rend compte que si on ne vient pas au moins une fois de temps en temps, le quotidien devient gris, terne, et l'on ne veut plus de rien. Ne les laisse pas te prendre tes envies ou tes rêves, petite. Tu viens souvent, n'est-ce pas ? Bientôt, tu ne pourras plus lutter : tes amis se feront rares, tes passions s'envoleront, plus rien ne comptera plus, et tu ne te sentiras vivante que dans cet endroit misérable.

Un éclat de vaisselle cassée vient rompre ce délire, m'arrachant un sursaut. Vinciane, se tient debout à côté de ma table, indifférente aux morceaux de théière jonchant le sol devant elle. A l'extrémité du comptoir, derrière mon interlocutrice, j'aperçois Matthieu, aussi immobile que sa compagne, comme si les deux venaient de geler sur place. Mais ce n'est pas le plus terrifiant les concernant : leurs yeux ont pris un aspect blanc lumineux imprégné de nuances bleues et mauves qui semblent crépiter comme la neige sur un écran de télévision, et leurs lèvres, même celles de Vinciane, se sont étirées en une espère d'horrible grimace jubilatoire.

Je pousse un hurlement, regardant tour à tour les deux tenanciers qui se contentent de m'observer l'air goguenard, sans esquisser le moindre geste dans ma direction. Les larmes me montent aux yeux ; je voudrais m'enfuir, mais mes jambes ne m'obéissent plus.

La vieille femme me saisit brusquement le bras, m'arrachant à ma léthargie ; un air sévère plane sur ses traits.

- Ils ne te feront pas de mal, ce n'est pas ta vie qu'ils veulent. Ils pensent que tu reviendras, comme je suis revenue presque chaque semaine de ma longue existence – parfois tous les jours, des mois durant. Ne fais pas ça, petite, tu me comprends ? Ne fais pas de tes rêves une nourriture pour ces rapaces.

Je considère la figure fripée quand soudain, un hoquet de stupeur s'échappe de ma gorge. Je sais pourquoi cette femme m'est familière : c'est parce qu'elle est moi. Moi quand je serais vieille, usée par le temps, rongée peu à peu par cet établissement maléfique.

« Mais non, c'est impossible ! » je proteste en mon for intérieur.

Je dois en avoir le cœur net :

- Madame, je m'écris de but-en-blanc, comment vous appelez-vous ?

La question semble l'irriter :

- Quelle importance, petite ? Va-t'en, s'il te plaît ! J'ai conscience que ce que je dis est incroyable, mais...

- S'il-vous-plaît, Madame ! Je promets de partir, mais dites-moi seulement : comment vous appelez-vous ?

La réponse me frappe, tel un boulet propulsé contre ma poitrine, et des larmes se mettent à ruisseler sur mes joues en un flot intarissable. Sans un regard en arrière, je me précipite hors du Café du voyageur, suivie par le rire diabolique de ses deux tenanciers, courant à toute vitesse, le plus loin possible.

Pourtant je sais qu'un jour, dans une semaine, un mois, un an, je reviendrai comme si rien ne s'était passé, attirée par le charme singulier de cette petite bicoque et les rêves qu'elle m'inspire. 

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Mickaël Gasnier · il y a
Sans spoiler...
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Mickaël Gasnier · il y a
Face à vous même ^^
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Camille Saint Marty · il y a
🤣🤣🤣

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