Au café de la Ficelle...

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Que dire ? Les mots m'ont accompagnée toute ma vie, mots lus, écrits, chantés, chuchotés, clamés, susurrés..; Ils m'ont aussi sauvée parfois, les mots, les miens, ceux des autres. J'aime à  [+]

Image de Été 2018
J'ai mes habitudes dans mon quartier, à l'instar de Paul Auster et de son copain Auggie Wren. Vous savez, ce gars, Auggie, qui tient un tabac à Brooklyn.
Chaque matin, il photographie un coin de sa rue, toujours le même, et ça depuis des années ! Faut être barjo tout de même... Il a engrangé quatre mille photos du même endroit, quatre mille jours de suite, par tous les temps : à son poste, chaque matin, au même endroit, à la même heure.
En même temps, je sais bien que les artistes sont un peu dingues. Ainsi moi, je mets la dernière touche à mon futur essai « De l'importance des baobabs d'Afrique Australe dans l'œuvre oulipienne ». Et il m'arrive aussi de gribouiller quelques vers à mes moments perdus.

Par ailleurs, j'ai aussi mon Auggie Wren à moi. Une Madame Auggie Wren.
Célestina est portugaise, de l'Algarve m'a t-elle dit un jour, en veine de confidences. Mais attention, pas de l'Algarve touristique, non, de l'Algarve de l'intérieur. Et elle m'a adressé un clin d'œil de reconnaissance, comme s'il ne faisait aucun doute que la terre sèche et aride de son enfance m'était familière.
Célestina travaille au Café de la Ficelle, que tout lyonnais qui se respecte a forcément fréquenté un jour ou l'autre. Comme Auggie, Célestina se lève tôt. Mais ce n'est certes pas pour prendre des photos. Elle estimerait que c'est une perte de temps, et, pour Célestina, le temps est précieux.

Dès l'aube, elle s'affaire dans son café, sert ses premiers clients, déambulant de l'étudiant mal réveillé au facteur entamant sa tournée, de l'éboueur matutinal à moi même, qui lui adresse mon plus charmant sourire.
C'est que nous sommes de vieilles connaissances ! Elle sait ainsi que j'apprécie un verre d'eau avec mon café, et ne manque jamais de m'en apporter un.
Elle a un visage avenant, une masse de cheveux noirs bouclés qu'elle attache en queue de cheval afin que rien ne dépasse. Elle ne ménage ni son sourire, ni les mots attentionnés qu'elle adresse à chacun de ses habitués.
Bref, je suis fou de Célestina.

Ainsi va la vie au café de la Ficelle, chaque chose à sa place, une place pour chaque chose, et moi, le cœur en miettes, je cultive mon spleen sur les banquettes de moleskine.

Jusqu'au jour où j'assistais à une scène qui me stupéfia : la gentille et diligente Célestina claquant la porte du bistrot pour disparaître dans la chaleur de l'été.
La moiteur de l'air ambiant me retint de courir derrière elle.
Les jours passaient et le bistrot restait fermé. Fou d'amour et d'inquiétude, je me rendis chez elle dans la ferme intention de la ramener à la raison.
La Ficelle sans elle n'était plus La Ficelle. Je craignais en secret son départ précipité pour son Algarve natale.
Arrivé au seuil de sa porte, je sonnais deux fois, sans obtenir de réponse. Son voisin de palier finit par intervenir.

C'est pas la peine d'insister, elle est pas là...
Ah bon ? Vous savez où je peux la joindre ?
Celle là ? Toujours par monts et par vaux, si vous voulez mon avis. On la croit au café, elle est en vadrouille à l'autre bout du monde !

Je n'en revenais pas. La ponctuelle et sérieuse Célestina, l'élue de mon cœur, une aventurière sans feu ni lieu ?

Vous avez bien une idée de l'endroit où elle s'est rendue, insistai-je, toujours inquiet.
La dernière fois, elle s'est rendue au Lac Baïkal et l'avant dernière à Tizi Ouzou. Que voulez vous que je vous dise ? Certaines femmes ne tiennent pas en place ! Ceci dit, elle parlait souvent d'un ami de Brooklyn. Il tient une boutique de cigares, un certain Auggie quelque chose... Vous devriez chercher de ce côté.

Je remerciais mon peu affable interlocuteur et me dirigeais vers la sortie, en proie à de nombreuses interrogations.
La seule chose à faire : me servir de l'indice confié par le voisin de palier et retourner tous les troquets de Brooklyn pour retrouver ma belle disparue. A commencer par celui d'Auggie Wren.
J'avais un vague cousin à New York. Il était prêt à m'héberger le temps de mon enquête.
C'est ainsi que je pris le premier vol en partance pour l' Amérique. J'étais tellement déboussolé que j'attrapais un bout de papier et griffonnais ces quelques mots d'amour à la volée :

J'ai voulu prendre la clé des champs
Un jour de pluie où je t'attends
Comme d'habitude j'me prends un vent
Tant pis pour toi si j'me déprends
Je sais maintenant que ça n'change rien
T'as pris mon cœur dans tes filets
Y a si longtemps que je lutte en vain
C'est l'amour fou que t'as gagné
J'l'aurai bien vendu aux enchères
M'aurait permis de respirer
V'là que tu prends la porte de derrière
Tu me laisses sans voix, les yeux mouillés
J'ai voulu prendre la clé des songes
Un jour d'embrun et de mensonge
Comme d'habitude seul je me ronge
Toi tu t'envoles le vent m'éponge
Si donc toujours faut que j'bataille
Quand tu cherches à vagabonder
Je f'rai des châteaux en Espagne
Je saurai bien t'y retrouver

Je fus soulagé de constater que mon cousin était venu m'attendre à l'aéroport.
Qui plus est, il avait trouvé l'adresse d'Auggie Wren dans l'annuaire et me l'agita sous le nez avec fierté.
Je le remerciais chaleureusement et commençais mes investigations à Brooklyn dès le lendemain.
Bien entendu, je décidais de me trouver à 7h du mat tapante au coin du « Brooklyn cigar company », subodorant la présence d'Auggie pour sa prise de photos quotidienne.
Je ne fus pas long à le repérer, un antique appareil à la main, zoomant sur les rares passants qui, ici comme à Lyon, affrontaient stoïquement les premières chaleurs de l'aube.
J'attendis qu'il finisse son travail avant de me réfugier dans la chaleur bienfaitrice de sa boutique enfumée, et commençait à lier conversation, dans un anglais hésitant.
Je ne voulais surtout pas lui dévoiler d'emblée le but de ma visite.

— Je vous ai vu prendre des photos ce matin devant votre magasin. Que cherchez vous à saisir exactement, l'air du temps ?

Il me regarda d'un air soupçonneux, l'air de celui qui ne veut pas d'ennuis avec la police ni quoi que ce soit de cet ordre là. Puis, bon bougre, il entra dans l'arrière boutique et en ressortit avec un énorme album photo qu'il me fourra sous le nez.

Vous voulez regarder ? C'est le dernier de ma collection...

Je ne me le fis pas dire deux fois et me plongeait sceptique dans les dernières pages de l'album. Et là, bingo ! Célestina fixait l'objectif d'Auggie, un sourire amusé aux lèvres, me fixant de ses grands yeux noirs.
Il me fallait cette photo de toute urgence. Je me souvins fort à propos de la façon quelque peu malhonnête dont Auggie s'était emparé de son mythique appareil photo. Celui là même dont il se servait pour son grand œuvre photographique.
Et décidait de l'imiter, en prélevant à son insu le précieux cliché de Célestina.
Ce fut là le plus beau cadeau de toute mon existence. Car, bien entendu, je ne revis jamais Célestina. J'errai quelque temps dans le quartier, désœuvré, de plus en plus découragé par mes investigations inutiles.
A la fin de la semaine, je repris l'avion pour Lyon et mes habitudes au Café de la Ficelle, désormais privé de sa muse portugaise.

Il me reste sa photo qui, depuis trente ans que je la regarde quotidiennement, a perdu ses couleurs d'origine. La silhouette même de Célestina semble s'estomper dans la grisaille de l'ensemble, le clair obscur du souvenir. Et je commande un café à Sidonie, avec un verre d'eau s'il vous plait...

_______

En hommage à Paul Auster, Auggie Wren, sans oublier « Smoke », adaptation cinématographique du Conte de Noël de l'écrivain.

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Cruzamor · il y a
des vies à se courir après ... le fameux SPLEEN tjrs à l'honneur, et tu écris, décris si bien : merci ! j'aime.
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Lllia · il y a
Très beau ! Emouvant ! Avec en plus de la poésie... Ce texte est complet et m'a comblée. ! Bravo !!!
Je participe à un concours de dessin, si vous souhaitez jeter un coup d'oeil : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

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Jennyfer Miara · il y a
C'est un très bel hommage, surtout avec le petit poème :-)
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

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SakimaRomane · il y a
Etes-vous sûr de n'avoir pas rêvé ? :)
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Nadine Gazonneau · il y a
Une bien belle rencontre à faire au Portugal, pays que j'aime. Mes votes. Permettez moi de vous proposer *en route exilés* en finale du prix tanka.
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Alice Merveille · il y a
Je l'ai croisée Célestina plusieurs fois à Cabanas de Tavira, dans un café face à la lagune...
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Ninja · il y a
ce ne pouvait pas être elle, elle déteste la plage...
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Christine Śmiejkowski · il y a
Celestina, où es-tu ??? Mais après 30 ans ...
Peut-être qu'elle a tenté un régime pour mincir et n'y est jamais arrivée et s'est dit qu'elle reviendrait quand elle pourrait s'exposer sur la plage sans un bout de gras ?
Vous ne comprenez pas ? Allez donc lire le blues de l'éléphant : humour garanti ...

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Ninja · il y a
Plus gazelle qu'éléphant Célestina !
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Leded · il y a
promis, si je vois Célestina au Portugal, je te la ramène..........si elle le veut bien !
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Ninja · il y a
Cherchez du côté de l'Alfama...
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Leded · il y a
youpi ! 112 voix
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Keith Simmonds · il y a
Une nouvelle bien écrite et agréable à lire ! Mes votes ! Une invitation à
découvrir “Vêtu de son châle” qui est en Finale pour le Prix Tankas Printemps
2018 ! Merci d’avance et bonne journée !

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Ninja · il y a
Merci

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