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Evadailleurs

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FINALISTE
Sélection Public

J’ai toujours été attirée par les métiers artistiques ; ils permettent d’exprimer sa créativité, ils ouvrent une voie vers l’imaginaire. Après les Beaux-Arts, j’ai passé deux ans à l’École Boulle et enchaîné une kyrielle de stages. Je sais tout du Roman au Gothique, du classicisme au romantisme et je suis presque incollable sur le maniérisme, le baroque qu’il flamboie ou non, le rococo, l’art déco, le Bauhaus, le tachisme, le pointillisme, le surréalisme... et j’en passe !...

— A quoi donc ça sert tout ça ? m’a demandé ma voisine.
Moi-même, je me suis posé la question : je n’avais pas de boulot.

J’ai écrit des kilomètres de lettres de motivation, je me suis présentée à des entretiens par dizaines. On m’a dit :
— C’est bien. Mais, au juste, qu’est-ce que vous savez faire ?
Vous croyez que c’est avec ce genre de remarques qu’on encourage les jeunes à se lever le matin ! Purée ! j’en avais pourtant bavé pour décrocher tous mes diplômes inutiles !

Une sorte de maquignon qui se croyait futé me détailla de la tête aux pieds comme si je m’étais présentée à lui en tenue d’Eve. Il susurra :
— Votre place est au musée...
Et déjà, il plaçait ses mains sur mon buste pour mieux évaluer la qualité du produit.
J’ai sifflé, prête à mordre :
— On ne touche pas aux œuvres d’art !
Non mais !!

Puis un petit miracle s’est produit. Le Pôle Emploi m’a déniché un job, un RMI.
Pouvais-je refuser ?

Alors, depuis presque trois ans maintenant, je travaille avec un vieux monsieur.
Non, non ! n’allez pas vous imaginer !... Pas de perversion de sa part.
C’est un vrai boulot. Mon patron est tapissier-décorateur et il croule sous les commandes.
Il avait besoin d’aide.
Bon ! il est plus tapissier que décorateur : il colle du papier peint aux murs. Alors j’ai revu mes ambitions à la baisse : il fallait que je paie mon loyer, l’électricité, les taxes ceci, les impôts cela et tout le bataclan. Mais la première urgence, c’était de remplir mon frigo.

Je me suis présentée. Il m’avait dit au téléphone de venir directement, de ne pas m’embêter à écrire le blabla habituel, que ce blabla, il ne le lisait jamais.
— On juge mieux les gens en les voyant, venez !
Il faut croire que je lui ai plu. On a fait affaire.

Mais il m’a mise en garde :
— Ma clientèle vit en appartements ou dans des pavillons parfois bien modestes... Ne vous attendez pas à décorer Versailles ou la Chapelle Sixtine.

Alors maintenant, je brosse, je lave, j’enduis, au besoin, je taloche – les murs ! –, je décolle des épaisseurs de papiers à fleurs, à médaillons, ornés de scènes de chasse – si ! ça existe encore ! –, de Bambi, de papillons, de Reines des neiges...
Et puis j’encolle, je mesure, je découpe... du papier blanc, du papier gris.
Partout du blanc, partout du gris !
Ravis, les gens s’exclament : « ça tranche ! »
Il paraît que c’est tendance, cette association poivre et sel.
Les plus originaux osent le taupe et l’écru, le beurre frais et le cendré, l’ivoire et le beige, le craie et le bistre.
La force des mots !
La fadeur au quotidien...

Dans un premier temps, j’ai aimé la sobriété de ce décor, il y avait là de la distinction, une palette faite d’élégance et de simplicité. Mais lorsque ces teintes se répétèrent, fatidiques, lors du choix des nouveaux venus, je n’en ai plus vu que la banalité, la platitude, le manque de goût personnel. L’uniformité.

Étais-je à vie, condamnée à ce demi-deuil ?!
Et ces clients, je vous jure, sont tous les mêmes ! Vêtements identiques, coiffures semblables.
Ils me disent qu’à la télé, on préconise que c’est « comme ça » qu’on doit s’habiller, qu’on doit se coiffer... et que la neutralité, c’est le décor d’aujourd’hui !


Dernièrement, j’ai dû travailler chez les Weiss. Ils venaient d’acheter une villa qu’ils souhaitaient rénover, ici, peinture, là-bas, papier peint. Et comme ailleurs, camaïeu, du blanc virginal au gris cendré !
— Le parquet aussi ! Nous voulons une laque blanche.
— Le parquet ? mais il est magnifique ! c’est un chêne rouvre en points de Hongrie, une œuvre d’art ! Il a seulement besoin d’une couche de vernis...
— Non ! on le veut blanc ! immaculé !
— Mais c’est un parquet, vous y marcherez...
— Blanc !
— Blanc !

A quoi bon discuter. J’ai pensé aux types qui l’avaient préparé, ce parquet, qui l’avaient posé.
C’était la première fois que je voyais un travail aussi délicat et soigné dans une maison d’habitation. Et des barbares allaient le sacrifier !

J’avais les larmes aux yeux en en recouvrant de blanc les dix premiers centimètres.
Et brusquement, j’ai vu rouge ! j’ai pété les plombs !
Ah non ! ce n’était pas juste ! je n’allais pas obéir à ces béotiens ! Je ne suis pourtant pas une révolutionnaire extrémiste, mais là, non ! Je ne pouvais accepter ce sacrifice, c’était impensable, inenvisageable. Mon sang n’a fait qu’un tour ! Ah ! ils voulaient de la peinture, j’allais leur en donner de la peinture ! Ils en verraient de toutes les couleurs !

Je commençai par les chambres que ce couple voulait proches de l’anthracite.
« Une teinte qui prédispose au sommeil. » Hors de moi, j’en barbouillai les murs de vert, de bleu, d’orange. Je n’oubliai pas le plafond, j’y projetai du rouge et du jaune. Je soumis chaque pièce à ma vengeance dévastatrice et colorée.
Je n’épargnai que le superbe parquet en points de Hongrie.

Monsieur et madame Weiss voulurent constater l’avancée des travaux, ils étaient tous deux infirmiers, et c’est en blouse blanche qu’ils passèrent le seuil de la maison. Les pauvres eurent à peine le temps de s’ébahir devant le maelström bigarré. Voyant ces silhouettes fantomatiques, je les agressai, pinceau en main et déversai sur eux des seaux de peintures multicolores...

Ce qui s’est passé ensuite ? Je n’en ai que de vagues souvenirs.
Aujourd’hui, je suis en maison de repos. On me nourrit de purée et de yaourts que je vomis régulièrement. Les médecins ne me croient pas quand je tente de leur expliquer mon allergie au blanc.
Et puis, vous vous en doutez, les murs de ma chambre sont peints, deux blancs, deux gris et les draps éclatent d’une blancheur chlorée. Quant au personnel soignant, il arbore, bien sûr l’inéluctable blouse blanche...
Par chance, on m’a placée dans une pièce qui jouit d’une petite fenêtre donnant sur un coin de ciel tout bleu. Et lorsque souffle la brise, une branche d’arbre en fleur vient me saluer, j’en ressens presque la caresse qui me console. Des fleurettes roses nichées dans le feuillage vert, une apparition gracieuse, raffinée comme une estampe japonaise. J’imagine le parfum subtil voleter jusqu’à moi et le temps d’une rêverie, j’oublie l’odeur nauséabonde des solvants et vernis dont j’ai l’impression d’être imprégnée. Mais revenue à la réalité, je ne sens que l’odeur javellisée de mon mouchoir aseptisé.

Quand je sortirai d’ici, je serai horticultrice. Pour voir se décliner les couleurs au fil des saisons, celles des tulipes pimpantes, des lilas vaporeux, des discrètes pervenches, des roses, bien sûr, des tournesols curieux, des œillets, des anémones ou des modestes lupins...
Je veux admirer les couchers de soleil dans un ciel en feu, je veux voir ce ciel pâlir, puis rosir au point du jour, je veux y contempler le vol des oiseaux et leurs ballets qu’on pourrait croire chorégraphiés.
Et je respirerai dans la brise toutes les senteurs de la nature.

Je veux hurler un adieu définitif à ce monde figé sur film négatif !

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Très belle écriture
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Evadailleurs · il y a
Déjà fait.
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Marie Cécile · il y a
Quelle écriture délicieuse ! 😊
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Evadailleurs · il y a
La tienne l'est tout autant :)
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Didier Lemoine · il y a
une histoire colorée. +3
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Evadailleurs · il y a
Merci Didier :)
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Chtitebulle · il y a
Tellement vrai ............... Vive les couleurs !! Mes votes
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Evadailleurs · il y a
Merci de votre soutien, Chtitebulle :)
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MarieM · il y a
Une très jolie histoire tout en nuances... Mes votes, Evadailleurs !
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Evadailleurs · il y a
C'est très gentil, Marie !
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AutresRimes · il y a
agréable lecture , j'ai voté. vous proposant de découvrir mon texte et peut être voter c'est 'le mystère du mélange des couleurs'
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Evadailleurs · il y a
Merci de m'avoir lue !
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Georges Beckett · il y a
Merci, pour cette lecture fluide et ciselée. Il y a du boulot là-dessous, mais le texte a l'apparence de la simplicité. Mais bien écrire, n'est-ce pas cacher les coutures aux lecteurs ? Bravo.
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Evadailleurs · il y a
Je vous remercie chaleureusement d'avoir apprécié mes travaux d'aiguille !
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Soseki · il y a
Bravo pour ce texte qui dénonce avec humour nos existences formatées
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Evadailleurs · il y a
Merci de m'avoir lue, Soseki !
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Virgo34 · il y a
Je re, bonne chance.
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Evadailleurs · il y a
Merci, Virgo !
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Yasmina Sénane · il y a
Bonne chance pour la finale !
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Evadailleurs · il y a
Merci, Yasmina :)
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