Au bout du conte.

il y a
4 min
32
lectures
2

Nouvelles, poésies, chansons : textes et musiques... tels sont mes loisirs :) VOUS POUVEZ RETROUVER MES CHANSONS ICI : YouTube : https://youtube.com/user/Conan25036890 J'en ai posté ici aussi  [+]

Elle ne savait pas très bien comment elle était arrivée là. Lorsqu’elle sortit de sa léthargie, une masse sombre s’imposait désormais à son champ de vision. Une masse mouvante et inquiétante, une masse dense prête à l’engloutir. L’inconnu. Une forêt.
Une méchante petite sueur froide s’insinua entre sa peau et ses vêtements. Elle était tendue, à la limite de la terreur. Ses dents claquaient, ses viscères se tordaient. Elle sentait au fond de sa gorge un cri d’angoisse tout près de s’échapper. Seules des parcelles de souvenirs affleuraient son esprit. Des images anachroniques. Un patchwork mité. Elle ne savait pas encore pourquoi, mais elle sentait simplement qu’elle était là où elle devait être.
Elle avait pour ces lieux une sainte aversion, et cela depuis... toujours pensait-elle. Sa grand-mère qui habitait près d’un bois, aimait à lui rappeler ces heures épuisées en fous rires et courses éperdues, ensemble, lorsqu’elle était petite. Elle déraillait la mère-grand ! Elle devait confondre avec sa cousine. Elle n’avait aucun souvenir de tels jeux. Elle n’avait jamais mis les pieds en forêt et n’y aurait pour rien au monde glissé le plus petit orteil.
D’ailleurs, quel enfant aurait pu apprécier un tel endroit après tout ce que la tradition lui en contait ! Les ogres qui rodaient, les enfants abandonnés, les sorcières acariâtres, les loups faméliques.
Et pourtant, elle savait confusément qu’elle n’avait pas le choix. Alors sans plus d’hésitation tant elle craignait à tout moment de faire marche arrière, elle pénétra d’un pas sinon assuré du moins décidé, dans cet antre maléfique, non sans avoir au préalable assuré au creux de sa main droite, l’objet qui ne quittait jamais le fond de sa poche, ultime lien avec son univers rassurant.

Les premières informations qui lui parvinrent étaient olfactives. Des relents nauséabonds d’humus putréfiés et d’humidités étouffantes, mais elle persista à avancer. Dans la pénombre du sous-bois, elle se heurtait sans cesse à des troncs durs et rugueux ligués à des ronces malignes qui lui entamaient les chairs. Des toiles d’araignées écœurantes se collaient à ses cheveux, à son visage. Ses mains qui d’ordinaire se seraient agitées frénétiquement pour écarter les fils répugnants restaient étrangement inertes. Elle ne ressentait rien. Elle se sentait comme dans un état second. Elle ne savait où elle allait mais son pas, lui, paraissait sûr, comme suivant sa propre mémoire.

Dire qu’il y avait quatre heures de cela, elle était encore au volant de sa voiture, roulant en direction de sa maison, l’oreille distraite aux informations distillées par l’autoradio. Si près de retrouver son chez-elle, son île au milieu d’une humanité inquiétante, sa forteresse dont jamais personne n’avait franchi le seuil. Aucun lien, aucune relation, la solitude pour ne pas souffrir. Les matins, elle allait de sa maison à sa place réservée sur le petit parking de la bibliothèque du bourg où elle travaillait. Puis, les soirs, départ du parking et retour à la maison. Une maison emplie de peluches, de bibelots et de tableaux tout droit sortis de l’imagination des Grimm, Perrault ou autres Andersen.
Chaque jour, elle emportait un peu de son univers au creux de sa poche ; une baguette magique de cinq centimètres en argent massif, surmontée d’un rubis au centre de l’étoile. Ce petit bijou, réalisé spécialement pour elle, lui avait été offert par sa grand-mère « pour les jours où elle se sentirait plus grenouille que princesse ». Un porte bonheur pour chasser les soucis et la grisaille du quotidien.
Tout en roulant, elle pensait déjà aux pilules qu’elle allait devoir ingurgiter pour se sentir non pas bien – jamais – mais simplement mieux : anxiolytiques, antidépresseur, somnifères...

Et puis le trou. Elle avait bien conscience qu’un important laps de temps s’était écoulé face à ce soleil désormais déclinant. Mais dans sa tête, le vide. En marchant, elle tentait de recoller le puzzle qui l’avait conduite dans ce lieu abhorré. Sa voiture, la radio, les informations... « Une petite fille disparue... gilet et bonnet rouge... »
C’était à peu près à ce moment que son amnésie commençait. Elle devait faire de gros efforts pour essayer de retrouver les fragments perdus, d’ouvrir la porte de son esprit. Trouver la serrure, tirer la bobinette et la voilette cherra.
Pendant ce temps, son corps voûté suivait toujours aussi mollement le moulinet régulier de ses pieds insensibles aux attaques du monstre qui tentait de lui barrer la route.
« Brune... couettes... mince et grande pour son âge... forêt de Montargis... »
Forêt de Montargis ! C’est là qu’elle se trouvait, elle le savait. Ce portrait qui lui revenait par radio interposée, c’était un peu le sien, vingt ans plus tôt.
Une trouée dans le feuillage laissa filtrer de larges raies de lumière qui vinrent lui arracher des larmes et l’aveuglèrent complètement. Des sons étouffés et insaisissables mêlés à une spirale de bruits environnants finirent de la désorienter. Les larmes redoublèrent. Des larmes douloureuses. Des larmes trop longtemps refoulées. Des larmes de peur.
Pourtant, ses jambes ne s’étaient pas arrêtées. Et elle l’avait désormais compris, c’était une question de vie ou de mort. Pour elle. Pour la petite. Elle ne pouvait, elle ne devait pas s’arrêter. Sa vision lui revint en même temps que le lourd fardeau de ses souvenirs. C’était plus qu’une intuition qui l’avait conduite ici. Une certitude ! Celle d’un subconscient réveillé, d’une enfance amputée, d’un corps souillé.
Elle sentit comme une chaleur bienfaisante irradier depuis le creux de sa main. Sa baguette ! La métamorphose s’opérait. Son corps se réchauffa. La sueur et les larmes séchèrent. Ses muscles se nouèrent. Alors elle put reprendre le contrôle de ses membres. Elle ne se laissait plus guider. Elle savait où elle allait. Pas si folle la mère-grand ! Elle était prête.
Et là, au détour de buissons, elle le vit. Il était là. Elle le reconnut aussitôt. C’était Son Loup ! Celui qui avait dévoré les jours heureux. Il était vautré sur sa nouvelle proie qui remuait faiblement, impuissante. Sous cette ombre maléfique, seule une pièce de tissu rouge dépassait. Une scène identique vint se superposer à celle qui se déroulait sous ses yeux, une scène ancienne tirée de ses souvenirs retrouvés.
A cette vision, sa bouche fut assaillie d’un goût de terre véreuse, de boue sablonneuse qui crisse sous les dents et entame l’émail. Triste résurgence d’une mémoire libérée.
Ce goût fut très vite remplacé par celui du sang. Le sang de la vengeance qui avait sonné.
Elle ramassa un rondin qu’elle éleva très haut au-dessus de sa tête telle le manche d’une hache terrible. Elle s’approcha silencieusement de l’immonde brute vicieuse trop occupée à assouvir ses plus bas instincts pour se rendre compte de quoi que ce soit.
Vengeance ! Sus au loup ! Haro sur la bête immonde qui sévissait de nouveau. Plus jamais elle ne serait un petit chaperon rouge. Pour la fillette. Pour elle. La transformation avait bien eu lieu. Sa baguette ne l’avait pas trahi. Elle n’aurait plus jamais peur des Loups qui attendent à chaque coin de rue pour dévorer les plus faibles. Désormais, le bûcheron c’était elle.
« Vengeance ! », hurla-t-elle.
La cognée s’abattit...
2

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,