Au bout de la grève.

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Baladeur sur les chemins de France et du monde, accompagné de mon fidèle appareil photographique, la nature m'inspire et fait chanter dans ma tête les mots qui se retrouvent en vers  [+]

Deux heures de l’après-midi, déjà ! David aurait du être rentré... Il sortit du hangar et se mit à courir sur les docks, parcourant les quais encombrés par les nombreux déchets résultant de la semaine noire due à la grève des dockers. Enfin, le principal était qu’il avait réussi à mener à bien les négociations. Il avait adroitement embobiné les délégués syndicaux en réduisant leur revendication phare à une portion congrue. Mais la bataille fut dure car les gens de la mer sont quand même sacrément terre à terre. Ses arguments ad hoc avaient eu gain de cause. Quelques inquiétants prodromes d’une tempête le poussaient à se dépêcher pour rejoindre le centre de la cité portuaire où l’attendait son amie Léontine. Il était déjà en retard, et la connaissant, il l’imaginait, fulminant au fond de son canapé, dans d’ondulantes vapeurs s‘échappant d’une tasse de thé. Un sourire apparut au coin de ses lèvres.
Elle s’était habillée simplement d’un jean et d’un pull douillet, ayant deviné le temps grisâtre derrière le voilage translucide de la véranda. « Je verrais bien ce que je me mettrais sur le dos ce soir » pensa-t-elle en se calant entre deux coussins. Le temps maussade ne l’encourageait guère à sortir pour aller faire un petit tour sur la digue du vieux port de pêche. De plus, étant de garde, elle était de toute façon plus ou moins coincée chez elle. Un ronronnement vint briser la quiétude de ce moment d’un automne pourri sur la côte ; Albion, une boule de poils blanc-angora se lova contre sa maîtresse, l’empêchant de lire les dernières pages du livre « Le Camouflet » de Kapashika Dikuyi. De dépit, elle alluma la télévision. Les nouvelles du monde étaient de la même couleur que la météo... Elle sombra doucement dans une tranquille somnolence.
Le vent soufflait de plus en plus fort, imitant un sinistre aboiement à la mort en s’engouffrant dans les ruelles. Celles-ci se vidaient des derniers marins, ivres de quelques verres d’un mauvais whisky. Des volets, mal attachés, claquaient de-ci-delà contre les façades des maisons. David s’arrêta soudainement au coin de la rue ; il lui avait semblé reconnaître le son d’une arme à feu parmi tous ces claquements. Levant la tête, il cherchait d’où il pouvait venir, sans succès... « C’est certainement le fruit de mon imagination » se dit-il en voulant se rassurer. Il pressa le pas, une pluie fine venait de faire son apparition.
Le crachin, caressant au début, s’était transformé en de grosses gouttes de pluie ruisselant aléatoirement sur les vitres de la porte-fenêtre du salon. Un énorme grondement de tonnerre fit sursauter le couple benoîtement allongé. Albion alla se réfugier promptement en se camouflant dans le cellier. Quelques gouttes de sang perlèrent sur l’avant-bras de Léontine qui pesta contre son chat : « Belle griffure...grrr, t’as raison de te planquer, sale bête » ! En se dirigeant vers la salle-de-bains, elle jeta rapidement un coup d’œil à l’horloge. « 17h30 !! Mais qu’est-ce-qu’il fabrique !! ». Elle l’appela plusieurs fois de suite, sans succès, tombant chaque fois sur la messagerie. Pendant qu’elle désinfectait sa plaie, le carillon de la porte retentit.
Un peu plus loin dans la rue, un groupe d’une dizaine de personnes occupait le trottoir discutant fermement au vue de l’agitation que David pouvait observer et du volume sonore de la conversation qui arrivait à ses oreilles. En les dépassant, il entendit quelques mots qui lui firent comprendre que certains n’approuvaient pas du tout que leurs délégués syndicaux aient pu signer de tels accords après avoir tant espéré. Son rôle de négociateur étant terminé, il ne souhaitait surtout pas être reconnu et de ce fait être pris à partie par cette bande d’énergumènes jusqu’au-boutistes. Et pourtant, c’est ce qui arriva à son grand désarroi. Le ton inamical et agressif avec lequel le plus téméraire d’entre eux l’aborda laissa entrevoir un moment difficile qu’il n’avait plus le courage d’affronter. Il repoussa avec autorité l’homme qui tomba à terre, butant sur le trottoir, et cria aux autres d’une voix ferme :
« Je n’ai rien à vous dire. Adressez-vous à vos représentants syndicaux...
- Vous les avez bien emberlificotés avec vos boniments à la sauce parisienne, mais cela
ne se passera pas ainsi, croyez moi, rétorqua l’homme tombé à terre.
- Si vous n’êtes pas contents, changez vos représentants, lança David à haute voix, puis
plus bas, croyant ne pas être entendu, c’est vrai qu’ils sont nuls... »
L’homme, s’étant relevé, rentra dans une colère noire. Ses camarades réussirent à le retenir et ils se dispersèrent par petits groupes de deux ou trois, en s’étant promis de réactiver eux-mêmes la base dès le début de la prochaine semaine. David pressa le pas en ayant le pressentiment que tout n’était pas fini, loin de là. En traversant la route, il faillit se faire renverser par un scooter sur lequel se trouvaient deux personnes. Il crut reconnaître, à leurs vêtements, deux des délégués syndicaux auxquels il avait été confronté toute la semaine.
Léontine, une petite tache de sang sur son pantalon, alla ouvrir la porte en se demandant qui cela pouvait-il être... Un inconnu, emmitouflé dans une parka fruste ruisselante de pluie, lui tendit un énorme bouquet de roses rouges et blanches. Au centre, trônait une magnifique rose d'un noir soyeux. Elle remercia le livreur qui, bizarrement, refusa le pourboire. Cette attitude renforça le sentiment de malaise qui l'avait envahie à la vue du bouquet. Elle dégrafa l’enveloppe et la décacheta, intriguée. Au fur et à mesure de la lecture, ses sourcils se froncèrent et son visage blanchit.
C ontre vents et marées
O u parfois dans la lumière
N e crains pas de tomber.
D es victoires temporaires
O u des défaites amères
L aissent des traces dans les cœurs.
E t si au fond de toi tu espères
A tteindre un jour le bonheur,
N’ oublie pas que tu viens de la terre.
C ontretemps à la mer,
E nroulé dans une bannière
S ur le sable, gît le fier.
Léontine lut et relut plusieurs fois ce déroutant poème tant son incompréhension était grande. Elle tenta à nouveau de joindre David, toujours la messagerie... Ce silence téléphonique aggrava sérieusement son inquiétude. Elle s’assit dans un fauteuil, assez désemparée. Au moment où elle allait se relever, la sonnette retentit à nouveau. Un gendarme lui demanda de la suivre, un corps avait été trouvé sur la plage et on avait besoin d’elle.
Le corps gisait au bout, tout au bout de la grève, pas très loin du phare, face contre le sable et partiellement enveloppé dans une banderole rouge de la C.G.T. sur laquelle quelqu’un avait adroitement rajouté trois « i ».
« Ah, doc, vous voilà, s’exclama le capitaine de gendarmerie en voyant arriver Léontine ! » Elle reconnut David... et se souvenant du poème, elle hurla dans la nuit.
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Sombre & poignant. Une très agréable lecture. Compliments !
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Pierrecha · il y a
Merci beaucoup, j'ai écrit cette nouvelle à la suite d'un défi avec treize mots imposés. C'était ma première expérience dans ce domaine.
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Ha oui ? Amusant cette pratique ; et quels étaient ces 13 mots ? Vous avez éveillé ma curiosité...