Au bord de la crise de mer

il y a
7 min
138
lectures
2
Qualifié

Depuis toujours, l'écriture est au centre de mes journées. Que ce soit en écrivant des biographies de particuliers, en collaborant avec des entreprises ou en participant à des concours de  [+]

Image de Été 2013
Heureusement, il avait mis ses chaussures en plastique, ces affreuses sandales transparentes qui sentent le caoutchouc. Elles étaient moches mais bien utiles pour ne pas s’entailler les pieds sur les rochers. Il adorait sauter de pierre en pierre, parfois les algues vertes les rendaient glissantes mais, malgré son jeune âge, il avait l’œil, il connaissait par cœur ses plages. Il était né ici, comme sorti directement du ventre de la mer, dans le roulis de ses vagues blanches. Les odeurs étaient siennes, les couleurs aussi. Les marées rythmaient sa vie, son quotidien. Il savait trouver le Nord partout où il était, il était capable lire la mer et ses moutons en un clin d’œil et dès qu’il le pouvait il venait se rapprocher de cette eau aussi miraculeuse que tumultueuse.
Il aimait pêcher les petites crevettes grises et appuyer du bout de son doigt sur les anémones vêtues de fils rouges collants. Ce qu’il préférait, c’était ce qu’il faisait ce matin là, rester assis au bout de la grande digue du port et regarder les bateaux glisser sur l’océan. Pour se donner une certaine consistance il profitait de ce moment pour pêcher au carrelet. Le carré de filet reposait au fond de l’eau salée et lui, tenant la corde d’une main légère, le remontait de temps en temps pour attraper les éperlans malheureusement prisonniers de ce piège de fortune.
Et là, qui voyait-il rentrer au port ? Mais c’était ce vieux Paul ! Il adorait ce vieil homme à la barbe blanche, cliché gentil du marin breton. Marinière sur le dos et casquette de capitaine sur la tête, il avait appris la pêche à Charly et l’emmenait parfois avec lui sur son voilier. Comme à chaque fois qu’il le croisait, le vieil homme saluait son moussaillon d’un geste viril mais ce jour là, alors que son navire longeait la digue, Paul demanda sèchement à Charly de rentrer chez lui rapidement. Mais le garçon voulait rester avec Paul et l'accompagner à la poissonnerie. Il adorait aller, au bras du vieux, acheter des bars tout frais car il savait que celui-ci, souvent bredouille, les rapportait chez lui d’un air triomphant en déclarant d’un ton des plus justes « eh bien ma chère Myriam, il n’y a quasiment plus de poisson dans la mer. Je n’en ai eu que deux ». Bien sûr, Myriam connaissait son mari et accueillait cette mise en scène avec l’indulgence du bon public et l’amour d’une bonne épouse. Elle trouvait cela mignon qu’à son âge, son mari n’ose toujours pas lui avouer qu’il ne pêchait presque plus rien depuis des années.
Mais aujourd’hui Charly avait l’obligation de rentrer chez lui et ça, ce n’était pas à son goût, il protesta et questionna son vieil ami. Paul, d’un air aussi sérieux que sévère lui répondit avec emphase « Va y avoir un grain mon gars ».
Charly était impressionné. Son ami, les yeux fixés à l’horizon, avaient perdu de leur bleu et tendaient maintenant vers le gris. La mer aussi d’ailleurs.
« Allez allez, monte sur ton vélo et rentre vite petit » reprit le vieux sans regarder Charly. Le garçon remonta donc son carrelet, récupéra sa précieuse future friture qu’il mit dans un seau et partit à vélo sans quitter Paul des yeux. Il ne l’avait jamais vu comme ça. Quel était le problème ? Il avait déjà entendu parler de grain, mais plutôt à la maison quand sa mère criait sur son père. Elle lui reprochait souvent « d’avoir un grain » et tournait son doigt, comme si elle le vissait sur sa tête juste au-dessus de son oreille. Ce n’était tout de même pas très méchant comme reproche mais son père s’énervait encore plus. « Quoi, quoi ? Moi ? J’ai un grain ? ». Et c’est de cette façon que les disputes commençaient toujours. Tout cela pour un grain de sable dans les cheveux ? Elle devait être maniaque et voilà tout, se disait Charly qui ne comprenait pas.
Mais cette fois-ci Paul n’avait pas vissé son doigt sur sa tête alors, une fois rentré, Charly demanda à sa mère ce que tout cela signifiait. Elle lui expliqua que c’était une expression maritime, cela voulait dire qu’il allait pleuvoir très fort. Il buvait les paroles de sa mère et commençait à se poser de vraies questions. Le sable, la mer, les marées, la lune et le soleil d’accord, mais il ne savait pas lire dans les nuages ! Personne ne lui avait appris, pas même Paul. Peut-être voulait-il parler d’autre chose ? « Va y avoir un grain », ça pouvait concerner ses sandales, ses habits, son vélo et même sa bd. Il était tellement désagréable de retrouver un grain de sable au milieu des pages d’un livre. Charly en avait fait l’expérience une fois et en gardait un mauvais souvenir. Il n’aimait pas beaucoup ce sable qui se glissait partout, qui était trop chaud ou trop froid et si collant dès lors que l’on était mouillé.
Allait-il devoir passer toute l’après-midi dans la petite maison à écouter la pluie tomber sur les ardoises et les vasistas ? C’était hors de question. Après avoir fait frire ses éperlans et les avoir partagés avec ses parents, Charly eut envie de sortir malgré la pluie.
Ce n’était pas de la pluie, c’était une petite tempête mais son père jurait que ça n’allait pas durer, « c’était juste un grain » comme il dit. Encore celui-là.
Il profita que ses parents se rabibochent pour sortir de table avant le dessert. Il savait qu’il suffisait qu’il se glisse, en douce, en dehors de la maison et, une fois sur son vélo, il serait enfin libre. Il fit mine d’aller jouer dans sa chambre et alla, sur la pointe des pieds, chercher son k-way. Voilà un truc en plastique qui était génial, bien plié ce n’était plus qu’une boule que l’on pouvait s’attacher autour de la taille. Alors qu’il était prêt à sortir, il entendit ses parents se faire des bisous et fit la moue, levant les yeux au ciel. Il détestait voir les gens s’embrasser sur la bouche, il avait l’impression de voir deux mouettes se donner la becquée et se picorer le visage. Mais tout de même, c’était plus joli chez les mouettes. Quand il ouvrit délicatement la porte, son père parlait d’une petite graine à planter et cela faisait rigoler bêtement sa mère. C’était bizarre parce qu’ils n’avaient même pas de potager.
Dans la descente qui menait en ville, Charly n’actionnait jamais les freins de son vélo. Il aimait cette vitesse grisante et effrayante à la fois et ce jour-ci particulièrement, avec la pluie qui lui fouettait le visage, c’était encore plus marrant. Les voitures le doublaient facilement lui envoyant des nuages d’essence dans les narines et autant de graviers sur les mollets. A ce moment précis, il ressentait la souffrance et le plaisir conjugués de ces épreuves qui nous obligent à nous dépasser. Il fallait aller au bout, il était décidé à voir Paul et à discuter de ces pages de nuages à déchiffrer. Il voulait apprendre.
Il fit le tour du petit village médiéval trempé, il n’y avait personne. Qui a dit qu’en Bretagne, entre deux pluies, il y a une averse ? C’était des sottises car il était déjà arrivé à Charly de prendre des coups de soleil sur sa peau diaphane en plein mois d’avril. Mais cela lui était égal, il préférait que le village soit désert, sans ces hordes de touristes badauds, hautains, lents et avares de sourire. Le ciel était aussi sombre que les ardoises recouvrant les typiques maisons basses du village. Les mats des bateaux amarrés au port s’entrechoquaient à chaque vague, composant une symphonie de sons aussi étranges qu’agréables.
Paul n’était ni sur le ponton de son bateau, ni sur la grande digue alors il ne restait qu’une possibilité : il devait être sur la butte.
Charly commençait à avoir mal aux mollets et froid un peu partout. La pluie s’était transformée en une bruine désagréable, cela lui rappelait l’eau en spray dont sa mère l’aspergeait l’été alors qu’il faisait trop chaud. Il était trempé de la tête aux pieds mais cela ne lui importait que très peu. Il se délectait même des gouttes qui ruisselaient de ses cheveux jusque dans sa bouche. Breuvage inattendu au goût étrange de shampooing salé.
Devant la butte, Charly fit un dérapage contrôlé, laissa tomber son vélo à ses pieds et courut jusqu’au petit banc de pierre. Il était là, au pied de l’église, dominant l’océan de son embonpoint certain et de sa barbe fière. Charly n’avait jamais eu de grand-père mais il était persuadé que Paul était le seul, l’unique, le meilleur grand-père du monde. Ses yeux n’étaient plus bleus du tout et pour la première fois, le petit garçon remarquait des marques, des trous, dans les joues du vieil homme. Il s’approcha de lui, s’assit sur une de ces imposantes cuisses et de sa petite main, toucha les rides de Paul. « Tu es triste parce que tu es vieux ? » dit Charly. Le vieil homme ne put réprimer un sourire devant cette insolence innocente et gronda le garçon d’être sorti par un temps pareil.
Ils restèrent là, assis l’un à côté de l’autre pendant de longues minutes sans parler. Charly voulut prendre la main de Paul avec ses petits doigts mais ne put attraper que son pouce auquel il resta accroché.
Charly contemplait sa mer qui noircissait à vue d’œil et dit tout haut « alors pourquoi tu es triste vieux Paul ? Qu’est-ce que tu as lu dans les nuages ? Comment tu fais? ». Devant la mine sévère de son ami, il avait peur d’avoir fait une bêtise. Peut être avait-il vraiment déçu Paul en sortant de chez lui sous la pluie ? Parfois, il ne savait pas si Paul plaisantait ou pas mais souvent, il le lisait dans ses yeux.
Paul ne savait pas que dire au petit garçon. Ce dernier eut alors une autre idée « tu es triste à cause d’une fille ? » lui dit-il en esquissant un rictus bêta. C’est son père qui lui avait confié ce secret un soir très tard. Il était venu lui faire un bisou dans son lit mais avait trébuché et lui était tombé dessus. Sa bouche sentait très fort comme lorsque ses parents buvaient du champagne et le garçon avait du mal à comprendre ce que disait son père car il parlait bizarrement. Son père lui avait dit de se méfier des filles car c’était toutes des salopettes ou quelque chose comme ça, il n’avait pas bien compris. Et puis sa mère était arrivée et avait encore fait le truc de la vis sur la tête en disant à son père qu’il devait avoir un grain pour réveiller son fils après avoir bu. Charly, ça ne le dérangeait pas, si son père avait soif il faisait ce qu’il voulait après tout.
Paul serra la main du petit garçon et lui dit « Oui c’est ça, c’est à cause d’une fille et d’une nappe ». Zut, se dit Charly, Papa avait donc raison.
Mais Paul continua à serrer encore la main du garçon. Charly vit une larme couler sur la joue de son vieil ami alors il se leva et lui fit un câlin en entourant son cou de ses petit bras. En déposant un bisou sur sa joue mal rasée et ridée par la vie, Charly lui dit tout doucement « et comment elle s’appelle ta petite copine ? ». Paul sourit à nouveau. « Ce n’est pas ma petite copine, répondit-il, je pense même que tout le monde va la détester. C’est ce grain qui nous la ramène, tu vois, là-bas au loin ? ».
Charly fit une visière avec sa main pour voir le plus loin possible mais il ne comprenait toujours pas où son ami voulait en venir. Soudain, sans savoir pourquoi, il eut un peu peur et se rapprocha du vieil homme. Joue contre joue, le vieil homme assis et le jeune garçon debout sur le banc, leurs yeux à tous les deux rivés sur le large, Charly reprit « Alors ? C’est quoi son prénom à cette méchante fille qui fait des nappes ? ».
Paul serra le garçon contre lui et dit « l’Erika, elle s’appelle l’Erika ».
Une larme translucide coula le long de sa joue, sous leurs pieds, la mer était vraiment noire.

2
2

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !